Le cruel business des pinceaux en poils de mangouste

En Inde, un grand nombre de mangoustes sont prises au collet et battues à mort pour leurs fourrures qui sont utilisées pour faire des pinceaux à destination des États-Unis et de l’Europe.

La redoutable mangouste. Elle peut se battre contre un cobra, tuer un serpent d’une simple morsure, et chasser les souris, les rats et les insectes qui affectionnent les récoltes.  

En Inde où vivent six espèces de cette famille de furets, la mangouste est prisée pour tout autre chose : sa fourrure sert à la fabrication illégale de pinceaux de luxe.

Depuis 1972, l’Inde interdit la chasse, la vente et l’achat de mangoustes et des parties de leurs corps, y compris leurs poils, pour contrer une chasse abusive stimulée par une demande de fourrure toujours plus grande. Pourtant, à ce jour, il existe toujours un marché noir alimenté par le braconnage. En août 2016, les autorités indiennes ont procédé à des arrestations de personnes suspectées d’avoir pris part à un trafic de plus de 5 kilos de poils de mangouste, soit l’équivalent de plus de 130 animaux, rapporte le journal The New Indian Express.

Au début des années 2000, en se basant sur les dernières données disponibles, ce sont plus de 50 000 mangoustes qui ont été tuées chaque année selon l’organisme à but non lucratif Wildlife Trust of India. S’il semble difficile d’aujourd’hui de quantifier le nombre de mangoustes tuées, les experts affirment que le marché noir continue de prospérer. 

« La production de pinceaux en poils de mangouste est toujours en cours, » explique Jose Louies, membre de la Wildlife Trust of India. « Le commerce intérieur est en baisse, mais le commerce international est ce qui stimule le business en lui-même. Pour les artistes du monde entier, les pinceaux en poils de mangouste sont des produits de première qualité. »

Il arrive que ces pinceaux soient directement vendus aux acheteurs aux États-Unis, en Europe, ainsi qu’au Moyen-Orient et parfois, afin de faciliter leur commercialisation, les vendeurs masquent leur provenance en indiquant qu’il s’agit de pinceaux fabriqués à partir de poils de belette ou de blaireau dont la fabrication est légale. 

La chasse peut se révéler très cruelle. Les chasseurs autochtones piègent les mangoustes en utilisant des collets ou des filets, puis les battent à mort à l’aide de matraques, comme le montrent les images d’un documentaire produit par la Wildlife Trust of India. Les chasseurs retirent la fourrure de la peau, gardant la viande pour leur propre consommation, puis vendent les poils à des intermédiaires. Une mangouste fournit une petite poignée de poils. Les intermédiaires regroupent tous les poils qu’ils ont collectés dans plusieurs villages avant de les vendre aux ateliers qui confectionnent des pinceaux. 

Il peut s’agir d’opérations à grande échelle. En 2015, les services répressifs indiens ont saisi 14 000 pinceaux en poils de mangouste à un revendeur, dans une ville côtière du sud-ouest de l’Inde, comme le racontait le Times of India. Ces pinceaux avaient été fabriqués dans l’état d’Uttar Pradesh, une région dans laquelle, d’après la Wildlife Trust of India, seraient basés de nombreux fabricants de pinceaux. 

« Les artistes et les acheteurs ont très peu de connaissances quant à cette pratique à la fois cruelle et illégale, » explique Shekhar Kumar Niraj, directeur du bureau indien de TRAFFIC, l’organisme de contrôle du commerce des espèces sauvages. « Ceux qui recherchent sciemment des pinceaux en poils de mangouste sont pour la plupart des peintres professionnels qui utilisent de la peinture à l’huile, » précise Richard Llewellyn de ColArt, une société anglaise qui détient la Winsor & Newton,  une marque de matériaux d’art qui ne vend pas de pinceaux en poils de mangouste. 

En Inde, les mangoustes sont protégées en vertu de la loi de 1972 sur la protection de la faune qui prévoit une peine minimale de trois ans, ainsi qu’une amende de 10 000 roupies (140 euros) pour toute personne reconnue coupable de massacre, de possession ou de commerce de mangouste (parties du corps et fourrure comprises). Il existe également une interdiction du commerce international de mangoustes indiennes et de leurs poils en vertu de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore menacées d’extinction (CITES), un traité mondial qui régule le commerce transfrontalier des espèces sauvages. 

Le commerce illicite de poils de mangouste est également une question qui concerne les autorités américaines. « L’United States Fish and Wildlife Service (FWS) —un organisme fédéral des États-Unis qui s’occupe de gérer et de préserver la faune— prend très au sérieux le commerce illégal de la faune et reste lucide quant à la question des mangoustes, »  a déclaré un porte-parole par mail.

 

QUE TROUVE-T-ON DANS LES PINCEAUX ?

« Les artistes utilisent différents pinceaux pour différentes utilisations. Par exemple, la soie de porc, qui est rigide, est parfaite pour répandre l’épaisse peinture à l’huile. La belette, dont les poils sont en fait une sorte de vison, est très soyeuse, donc elle est plutôt utilisée pour les aquarelles et la pose de vernis. La mangouste se situe quelque part entre les deux, » indique Mark Aronson, restaurateur en chef au Centre d’art britannique de Yale. « Les poils sont d’une épaisseur moyenne, ont une bonne finition et sont assez rigides pour peindre les détails les plus fins, » ajoute-t-il.

Il existe cependant des alternatives au modèle naturel. Plusieurs marques ont développé des mélanges exclusifs de poils naturels destinés à imiter les effets des poils de mangouste, et d’autres ont développé des poils synthétiques de mangouste. D’après quelques commentaires sur des forums d’art, certains artistes soutiennent que les fibres synthétiques ne peuvent égaler la forme effilée des vrais poils de mangouste mais beaucoup ont trouvé ces alternatives plus que suffisantes.

Toutefois, la disponibilité de ces alternatives n’a pas éradiqué le commerce des pinceaux en poils de mangouste.

« Il est parfois moins coûteux pour les commerçants de se procurer des matières premières illégales que d’investir dans des méthodes alternatives, » explique Niraj. Et parfois, les consommateurs n’en savent pas plus, ou ne s’en soucient pas.
Llewellyn affirme que ColArt n’a pas vendu de pinceaux en poils de mangouste depuis une trentaine d’années en raison des lois indiennes portant sur la conservation. Blick Art Materials, propriétaire des magasins d’art Dick Blick aux États-Unis, a décidé il y a plusieurs années de cesser la vente de pinceaux en poils de mangouste pour la même raison. 

« [La mangouste] a été considérée comme une espèce menacée et nous ne pouvons envisager d’encourager ce genre de récoltes de poils d’animaux, » insiste Nancy Hansel, vice-présidente du merchandising de Blick. 

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