Les chimpanzés de Jane Goodall surprennent encore les scientifiques

Pour la première fois depuis des décennies, des scientifiques se sont attaqués aux travaux célèbres de la primatologue relatifs au caractère des chimpanzés.

De Michael Greshko
Récoltant les fruits d'années de dévouement, Jane Goodall sourit de toutes ses dents face aux chimpanzés de Gombe. « Nous avons mené la plus longue étude de tous les temps et, à moins que nous nous arrêtions, qui peut nous battre ? », questionne-t-elle.

Les chimpanzés sauvages du parc national de Gombe Stream, en Tanzanie, sont au cœur des recherches révolutionnaires menées par Jane Goodall. Pour la première fois depuis des décennies, des spécialistes du comportement reviennent sur les observations originales de la primatologue sur la personnalité de ces animaux.

Cette nouvelle étude apporte un éclairage nouveau et révèle qu'à l'image des humains, la personnalité des chimpanzés reste stable au fil du temps. Cette découverte pourrait permettre aux scientifiques d'en savoir plus sur l'évolution de notre propre tempérament.

« Il s'agit des groupes de chimpanzés les plus célèbres au monde, je me suis dit que c'était une opportunité incroyable », explique Alexander Weiss, psychologue à l'université d'Édimbourg, en Écosse. « Étudier leurs personnalités dans les zoos présente ses avantages, mais si vous souhaitez répondre à certaines questions, comme "existe-t-il un lien entre la personnalité et la réussite en matière de reproduction ?", il est impossible de répondre à ces questions sur des singes en captivité. Il vous faut aller dans la nature. »

La classification de la personnalité de 128 chimpanzés qu'il a faite — dont une grande partie ont été étudiés par Jane Goodall elle-même dans les années 1960 et 1970 — a été publiée mardi 24 octobre dans la revue Scientific Data.

 

CHIMPANZÉ CANNIBALE

Les observations des chimpanzés de Gombe réalisées par Jane Goodall sur le terrain, financées par la National Geographic Society, ont montré que les chimpanzés mangeaient non seulement de la viande, mais utilisaient et fabriquaient aussi des outils et possédaient des personnalités uniques.

En 1973, le chercheur Peter Buirski visite Gombe avec l'accord de la primatologue en vue de poursuivre les recherches sur la personnalité des primates. À partir des rapports réalisés par le personnel du parc de Gombe, l'équipe a dressé 24 personnalités chez les chimpanzés du parc ainsi que 10 comportements différents, tels qu'un caractère belliqueux ou espiègle.

 

Cette étude a révélé que les chimpanzés mâles et femelles ont tendance à avoir des personnalités différentes ; par exemple, les femmes avaient tendance à être plus confiantes et plus timides que les mâles.

L'équipe a décidé de ne pas inclure dans l'étude un chimpanzé faisant figure d'exception : une femelle prénommée Passion, décrite par le personnel de Gombe comme « un animal perturbé, isolé et agressif », écrivent Buirski et un collègue par la suite. En 1975, Passion avait commis une série de meurtres cannibales, kidnappant et dévorant au moins trois bébés chimpanzés.

« Les carcasses étaient consommées de la même façon qu'une proie classique, lentement et avec délectation. Chaque bouchée de viande était mâchée avec quelques feuilles vertes », écrit Jane Goodall dans son livre Through a Window publié en 1990.

 

EN BONNE COMPAGNIE

Les recherches menées en 1973 étaient sans doute une première pour l'époque. La personnalité des animaux n'a suscité véritablement l'intérêt scientifique qu'à la fin des années 1990 et au début des années 2000.

Au cours de cette vague de nouvelles recherches, les scientifiques qui étudiaient les chimpanzés en captivité ont élaboré un nouveau type de questionnaire comportemental, lequel encouragera Weiss et ses collègues à réinterroger les assistants de terrain du parc national de Gombe.

En octobre 2010, Weiss se rend pour la première fois au nord-ouest de la Tanzanie où il rencontre 18 assistants du parc et leur demande d'évaluer les personnalités de 128 chimpanzés. Après huit semaines, Weiss et ses collègues avaient recueilli plus de 11 000 réponses de la part des assistants, dont certains observaient les chimpanzés du parc depuis 35 ans.

« C'était assez impressionnant. J'avais déjà entendu parler de ces assistants sur le terrain en lisant les œuvres de Jane Goodall », explique Weiss. « Qu'ils prennent le temps de nous aider était pour nous un immense privilège. »

En comparant les nouvelles données aux résultats obtenus en 1973, Weiss et ses collègues ont découvert une certaine constance dans les personnalités des chimpanzés.

De nombreux singes décrits comme « sociables » dans les années 1970 étaient qualifiés d'« extravertis » dans les nouvelles évaluations. Les chimpanzés autrefois « déprimés » apparaissaient rarement comme « agréables » dans les nouveaux résultats.

 

CE N'EST QUE LE COMMENCEMENT

Les deux ensembles de données coïncidant largement permettent à l'équipe d'affirmer que les personnalités des chimpanzés évoluent peu au fil du temps.

Cette stabilité, laissée entendre par d'autres études, permettrait aux scientifiques d'établir une corrélation entre certaines personnalités et nos chances de nous reproduire ou d'autres aspects de la vie des hommes.

Ces questions ne sont qu'un exemple infime des réponses que sont susceptibles d'apporter ces nouvelles données. Weiss et son équipe ont donc choisi de publier leurs travaux en intégralité.

« Une vie ne me suffirait pas pour tirer profit de toutes ces données. Pourquoi ne pas laisser d'autres personnes les explorer ? » suggère Weiss.

Lire la suite