Les loutres de mer, clef de voûte de leurs écosystèmes, sont aujourd'hui menacées

En améliorant la diversité génétique des zostères, ces prédateurs menacés accroissent la résilience des algues qui poussent au sein de leur environnement.

Publication 15 oct. 2021, 15:07 CEST
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Une loutre de mer se repose sur un rocher recouvert d’algues à Prince William Sound, en Alaska, États-Unis. Ce mammifère menacé a de nombreux effets bénéfiques sur son environnement.

Photographie de Donald M. Jones, Minden Pictures

Avec leur épaisse fourrure, la plus dense du règne animal, les loutres de mer peuvent passer toute leur vie dans l’océan, où elles se délectent d’animaux vivant sur le fond marin, à l’instar des coquillages et des crustacés.

Dans la province canadienne de la Colombie-Britannique, les loutres de mer se nourrissent souvent de palourdes. Ces mollusques ont pour habitude de s’enterrer dans les prairies de zostères (Zostera marina), une espèce de plantes aquatiques présente un peu partout le long des côtes. Les prédateurs se servent de leurs vibrisses sensibles et de leurs pattes avant pour sentir les palourdes sur le fond marin meuble. Une fois qu’ils en ont trouvé une, ils la déterrent et l’ouvrent en deux avant de l’engloutir (ils s’aident aussi des rochers pour casser la coquille).

Les prairies de zostères où vivent les loutres de mer se caractérisent par l’alternance de zones nues (où les animaux ont creusé) et de touffes d’algues. À l’inverse, les prairies non fréquentées par les petits carnivores présentent généralement un tapis de végétation bien fourni.

Selon une nouvelle étude parue le 14 octobre dans la revue Science, les prairies peuplées de loutres sont plus résilientes et abritent des zostères à la plus grande diversité génétique. Pourquoi ? En cherchant leur nourriture et en remuant avec douceur le fond marin, les petits mammifères incitent les plantes à fleurir et à produire des graines. En outre, les zones dégrattées offrent espace et lumière aux graines, qui peuvent s’y déposer pour germer.

Pour Erin Foster, autrice principale de l’étude et chercheuse adjointe à l’Institut Hakai, une organisation non gouvernementale basée en Colombie-Britannique qui se consacre à l’étude et à la conservation des milieux côtiers, cette découverte est un exemple éloquent de l’influence souvent invisible et méconnue qu’ont les prédateurs comme les loutres sur leur écosystème en dehors de la prédation.

Cela signifie également que les loutres de mer, une espèce menacée, sont essentielles à leur environnement et contribuent à la bonne santé et à la survie des prairies de zostères. Comme l’explique Jane Watson, co-autrice de l’étude et professeure émérite d’écologie marine à l’université de l’île de Vancouver, les zostères et autres herbes marines sont menacées aux quatre coins du monde, notamment à cause du réchauffement des océans induit par le changement climatique.

Les herbiers marins servent aussi de nurseries pour de nombreuses espèces de poissons et de crustacés, fournissent de la nourriture à des animaux comme les baleines grises et les tortues marines, séquestrent les gaz à effet de serre, et filtrent les polluants et les bactéries nuisibles dans l’eau.

« La diversité génétique favorise généralement la résilience face au changement. Et elle va être essentielle aux prairies de zostères, au vu des défis qui nous attendent », confie Erin Foster, qui a réalisé cette étude tout en terminant son doctorat à l’université de Victoria.

 

LA CLEF DE VOÛTE DE LEUR ÉCOSYSTÈME

Autrefois présentes dans les eaux à proximité des côtes de la pointe de la péninsule de Basse-Californie à Alaska, en passant par les îles Aléoutiennes et les côtes russes et japonaises, les loutres de mer ont payé un lourd tribut après la colonisation européenne des Amériques, lorsqu’elles ont été abondamment chassées pour leur fourrure, en particulier au 19e siècle. Leur population est alors passée d’environ 300 000 individus à moins de 2 000 au début des années 1900. Par chance, de petites populations ont subsisté en Alaska et en Californie et l’espèce s’est aujourd’hui rétablie dans certaines zones situées sur la côte ouest de l’Amérique du Nord.

Deux sous-espèces de loutres de mer vivent en Amérique du Nord : la loutre de mer du sud, présente en Californie, et la loutre de mer du nord. Le penchant de ces petits mammifères pour les oursins, capables de ravager les forêts de varech s’ils sont présents en trop grand nombre ou que leurs prédateurs ont disparu, est bien connu. Les scientifiques ont aussi démontré que l’introduction et l’expansion des loutres de mer dans des zones présentant des populations non contrôlées d’oursin pourpre du Pacifique permettent de restaurer l’équilibre de l’écosystème. C’est pour cette raison que ce prédateur est considéré comme une espèce clé de voûte et un ingénieur de l’écosystème.

Mais c’est un élément moins étudié de la biologie des loutres de mer qui a intéressé Erin Foster et ses collègues, à savoir leur impact sur les herbes marines.

En Colombie-Britannique, les loutres ont été chassées jusqu’à leur extinction au début du 20e siècle. Tous les animaux qui vivent actuellement dans la province sont les descendants de 89 loutres issues de populations d’Alaska réintroduites entre 1969 et 1972. Un groupe de loutres évacuées de l’île d’Amchitka en 1972 avant la réalisation d’un test nucléaire a notamment été introduit en Colombie-Britannique.

Depuis, la population de l’espèce dans la province canadienne a augmenté pour atteindre les 8 000 individus, mais elle occupe un peu moins de la moitié de son aire de répartition d’origine, précise Jane Watson.

Cette répartition inégale a permis à Erin Foster et ses collègues de comparer avec soin les prairies de zostères fréquentées par les prédateurs à celles qu’ils ne visitent pas. Pour étudier l’impact des animaux, les chercheurs ont examiné la richesse allélique locale, c’est-à-dire la mesure de la diversité génétique des zostères, dans les lieux habités ou non par les loutres. Ils ont ainsi découvert que la richesse allélique était 30 % plus élevée dans les prairies fréquentées par le petit carnivore.

Les zostères et les autres herbes marines peuvent se reproduire par clonage ou sexuellement. Dans la première méthode, les plantes développent des rhizomes, ces tiges racinaires qui produisent de nouvelles plantes, à l’instar des mauvaises herbes qui se propagent sur les pelouses soignées. Mais toutes les plantes créées ainsi sont génétiquement identiques. L’étude démontre que certaines prairies sont composées d’un seul clone génétique, ce qui les affaiblit et les rend plus vulnérables aux perturbations, souligne Jane Watson.

Ces végétaux peuvent aussi se reproduire sexuellement, en fleurissant et en produisant des graines. Et c’est exactement ce comportement que les loutres encouragent par leur recherche de nourriture. Ce type de reproduction est préférable à long terme, car les plantes qui en résultent sont plus diversifiées génétiquement.

 

DES ALGUES PLUS RÉSILIENTES

Grâce aux loutres de mer, la plus grande diversité génétique des zostères pourrait rendre ces dernières plus résilientes face aux menaces actuelles et futures. Et celles-ci sont nombreuses.

Le réchauffement et l’acidification des océans, associés au changement climatique, s’avèrent particulièrement problématiques, puisque les prairies de zostères sont sensibles aux changements de température et d’acidité de l’eau. Ces écosystèmes sont aussi menacés à l’échelle mondiale par le développement urbain, le ruissellement des nutriments et des engrais, l’envasement ainsi que le dragage et l’ancrage des bateaux.

Pour Brent Hughes, écologue marin à l’université d’État de Sonoma, en Californie, l’impact des loutres est tout à fait considérable et remarquable, puisque ces effets sont rapidement observables, seulement quelques décennies après la réintroduction des prédateurs.

« La rapidité avec laquelle cela s’est produit est surprenante, mais aussi plausible. Je pense que les données de l’étude le montrent bien », indique l’écologue.

Cette recherche constitue un autre exemple du caractère bénéfique de la présence des loutres de mer au sein de leur environnement. « Dès qu’il y a des loutres, la végétation semble se porter à merveille », ajoute-t-il.

L’étude illustre également ce qui est perdu lorsque de grands animaux disparaissent, comme « une armée d’interactions génétiques qu’il serait fantastique de redécouvrir si nous commencions à les chercher », confie Erin Foster.

« Une personne lambda pense que la perte d’une espèce est triste, car c’est un animal qui disparaît, mais en réalité, nous assistons aussi à la perte de l’ensemble des interactions que cet organisme contrôle », souligne la chercheuse.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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