Les phoques du Groenland menacés par la disparition de la banquise

La présence inédite des phoques du Groenland sur le rivage est un signe de l'effet dramatique du changement climatique sur la banquise du Grand Nord et sa faune.

De Saroja Coelho
Photographie De Mario Cyr
Publication 22 mars 2021 à 18:14 CET
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Début mars, un blanchon se repose sur une plage recouverte de neige en bordure de Blanc-Sablon, au Québec. Habituellement, les phoques mettent bas et élèvent leurs petits sur la banquise dans le golfe du Saint-Laurent, mais cette année la couverture de glace est au plus bas et la survie des blanchons s'en trouve fortement menacée.

Photographie de Mario Cyr

Au cours de ses quarante années de carrière en tant que photographe et meneur d'expédition dans le nord du Canada, Mario Cyr n'a jamais vu de blanchons regroupés sur le rivage. Chaque année au mois de décembre, une population de phoques à selle débarque dans le golfe du Saint-Laurent, en provenance de l'Arctique canadien et du Groenland plus au nord, pour mettre bas sur la banquise qui encercle les îles de la Madeleine deux à trois mois plus tard. Ces pouponnières de phoques du Groenland attirent des centaines de visiteurs venus observer les jeunes phoques à la fourrure blanche se pavaner sur la banquise et grossir à vue d'œil grâce au lait de leur mère.

Seulement voilà, ces derniers jours des centaines de blanchons sont apparus sur la plage qui borde le petit village de Blanc-Sablon, au Québec, à environ 560 kilomètres au nord-est des îles.

La couverture de glace dans le golfe du Saint-Laurent est à son plus faible niveau depuis 1969, année du début des relevés. À mesure que les plaques de glace fondent ou se brisent en fragments trop petits, les blanchons poussés vers le rivage risquent de finir écrasés par des blocs de glace, noyés ou dévorés par des prédateurs terrestres comme les coyotes. Pour les bébés phoques du Groenland, 2021 s'annonce comme une année dévastatrice.

« Cette année, il n'y a vraiment pas de glace, » indique Cyr. « Les phoques n'ont pas le choix. » Pour National Geographic, Cyr a passé plusieurs jours à photographier les blanchons qui luttent pour se sortir de la glace fondue ou s'étalent sur la neige du rivage en appelant désespérément leur mère.

 

BANQUISE IMPRÉVISIBLE

Également appelés phoques à selle, les phoques du Groenland (Pagophilus groenlandicus) peuvent atteindre 180 cm de longueur pour un poids 180 kg. Ils passent généralement peu de temps sur terre et préfèrent évoluer dans les eaux glacées de l'Atlantique Nord et de l'océan Arctique en se nourrissant de crustacés ou de poissons. Ces animaux se souviennent de l'endroit où ils sont nés et ont tendance à regagner massivement ces sites pour se reproduire à leur tour.

La banquise est le seul lieu de reproduction des phoques du Groenland, mais la couverture de glace du golfe du Saint-Laurent est de moins en moins prévisible. « Il ne reste quasiment rien dans le golfe, » témoigne Peter Galbraith, spécialiste de la banquise au ministère canadien des Pêches et des Océans.

Des locaux s'approchent des blanchons sur la plage. D'ordinaire, la pouponnière des phoques se situe sur la banquise hivernale qui se forme autour des îles de la Madeleine, à environ 560 kilomètres au sud-ouest. En l'absence de glace cette année, les futures mères se sont mises en quête d'une nouvelle zone de mise bas plus au nord.

Photographie de Jordan Hamelin

En temps normal, le volume de glace à travers le golfe est d'environ 60 kilomètres cubes. Cette année, il a atteint son point culminant à environ 12 kilomètres cubes en février et il a déjà chuté à moins de 4 kilomètres cubes.

« La qualité de la glace est également essentielle pour les phoques à selle, » indique Galbraith. « Ils recherchent des floes épais qui résistent aux tempêtes et offrent peu de résistance au vent. » Depuis dix ans, le golfe du Saint-Laurent connaît une tendance au réchauffement et cette année n'a pas fait exception, avec de nouvelles températures record en eaux profondes. Le peu de glace apparu dans le golfe manque de densité et se brise facilement.

« Les floes se rompent sous l'effet des vagues, » témoigne Galbraith.  « Lorsque les phoques se reposent sur de petits floes à la glace peu épaisse et entourés d'eau, la moindre tempête peut les pousser dans les fissures ou directement dans l'eau avant même de savoir nager. »

 

NOUVELLE POUPONNIÈRE

Les mères venues avec leurs blanchons sur les rives de Blanc-Sablon ont probablement voyagé plus au sud dans le golfe comme elles le font chaque année pour se nourrir pendant l'hiver, explique Garry Stenson, spécialiste des phoques à selle pour Pêches et Océans Canada. Cependant, au moment de mettre bas, elles ont dû se retrouver sans la glace qui leur sert habituellement de pouponnière, ce qui les a forcées à rebrousser chemin.

Plus au nord toutefois, sur le littoral nord-est de Terre-Neuve-et-Labrador, la glace était également en mauvais état d'après l'expert en mammifères marins Mark Hammill.

Une femelle phoque du Groenland allaite son blanchon sur la plage à proximité de Blanc-Sablon, un endroit peu adapté à leur développement. Des résidents curieux s'approchent en motoneige, parfois à une distance dangereuse, déplore le photographe Mario Cyr.

Photographie de Jordan Hamelin

Les futures mères devaient trouver de la glace rapidement et se sont probablement contentées des fragments trouvés près du rivage. Elles ont peut-être découvert des poches de glace non loin de Blanc-Sablon, ou plus au large au niveau de Belle Isle, une glace qui a fini par dériver jusqu'à la côte où elle s'est disloquée sous l'effet du vent et des vagues.

« Les bonnes années, la glace est plutôt compacte et reste homogène, » indique Stenson. « Mais les mauvaises, il y a beaucoup d'espace, la glace est bien plus mobile et se déplace au gré du vent ou des courants. »

Lorsque cela se produit, la mortalité des phoques du Groenland est élevée. Les blanchons n'ont pas de graisse à la naissance, mais ils prennent rapidement du poids en se nourrissant du lait très gras de leur mère. Il leur faut passer plusieurs semaines sur une glace stable avant d'arriver à maturité physiologique et d'être suffisamment résistants pour nager dans les eaux glacées. Pendant cette période, une chute dans l'eau sans l'aide de leur mère leur est le plus souvent fatale.

Un blanchon encore maigre mordille ses nageoires. Certains d'entre eux ont probablement atteint le rivage après être nés sur une fine couche de glace qui s'est ensuite détachée de la banquise. Lorsque la dislocation de la glace les sépare de leur mère, ils se retrouvent menacés par les prédateurs terrestres tels que les coyotes.

Photographie de Mario Cyr

Qu'ils soient nés sur la plage ou qu'ils s'y soient échoués après avoir dérivé sur une plaque détachée de la banquise, les blanchons de Blanc-Sablon ont peu de chances de survivre, observe Hammill. Ils risquent de finir écrasés, noyés ou sans défense face aux prédateurs si leur mère ne les retrouve pas.

 

COUP DUR POUR LE TOURISME

Les phoques du Groenland pourraient arrêter de revenir dans ces eaux à mesure que la hausse des températures induite par le changement climatique retarde ou empêche la formation de glace, indique Galbraith. Les saisons froides se font de plus en plus courtes et ce qui était au départ un manque ponctuel de glace en 1958 et 1969 s'est transformé en véritable pénurie en 2010, 2011, 2017 et 2021.

En 2020, la banquise morcelée où se réunissent les phoques à selle dans le golfe du Saint-Laurent est tachetée par le sang des naissances. Les blanchons ont besoin de glace solide pour survivre, mais le réchauffement climatique et une pénurie de glace stable ont entraîné l'augmentation du taux de mortalité ces dernières années.

Photographie de Jen Hayes

Si la banquise continue de se raréfier, les phoques finiront par perdre la mémoire de leurs pouponnières dans cette région et arrêteront de migrer en masse dans le golfe du Saint-Laurent.

Cela aurait des conséquences dramatiques pour les communautés qui y vivent, notamment sur les Îles de la Madeleine où les expéditions d'observation des phoques attirent des milliers de visiteurs et génèrent de nombreux emplois pendant l'hiver. « C'est étrange ce qu'il se passe avec la glace. Nous le sentons, il manque quelque chose. Actuellement, lorsqu'on marche sur la plage, il n'y a pas de glace, que de l'eau, de l'eau, de l'eau, » témoigne l'insulaire Ariane Berubé. « C'est comme s'il y avait un trou dans notre cycle de vie. On passe de l'automne au printemps, il manque une saison. »

Berubé est directrice de la communication pour Hotel Accents, un établissement qui propose la visite des pouponnières de phoques depuis plus de quarante ans. À une époque, ils pouvaient survoler la banquise en hélicoptère et trouver une pouponnière de phoques du Groenland avec des milliers de blanchons. Elle indique avoir été bouleversée par la pénurie de glace en 2010 qui les a forcés à annuler l'ensemble de leurs excursions. Mais cette année-là ils avaient réussi à transformer cette perte en opportunité.

L'année dernière, une tempête a brisé la glace alors qu'elle était encore fraîche, ce qui a donné naissance à une mosaïque de plaques précaires. Alors que ce jeune phoque tentait de traverser la zone, la glace a commencé à se disloquer sous son poids.

Photographie de Jen Hayes

L'établissement avait alors revu son programme pour y inclure une sensibilisation au changement climatique et des cours sur la conservation. D'après Berubé, les visiteurs souhaitent désormais savoir comment la banquise peut être préservée afin que les générations futures puissent profiter de l'observation des pouponnières de phoques sur les floes.

« Nous faisons des phoques du Groenland le visage de la crise climatique, » indique-t-elle, en ajoutant que la disparition de ces bébés phoques a permis d'attirer l'attention sur d'autres problèmes induits par le changement climatique dans la région, comme l'érosion des côtes favorisée par le manque de banquise protectrice, ou les perturbations subies par les populations de homards qui se déplacent progressivement vers le nord où l'eau est plus froide.

Un blanchon mort étendu sur la plage près de Blanc-Sablon en mars 2021. D'après l'expert en mammifère marin Mark Hammill, il est malheureusement peu probable que les bébés phoques survivent sur la plage. La disparition de la banquise pourrait inciter cette population de phoques du Groenland à suspendre leur migration annuelle vers le golfe.

Photographie de Mario Cyr

Pendant ce temps, sur le littoral de Blanc-Sablon, le spectacle offert par les blanchons sur la plage continue d'attirer les habitants du village voisin, notamment les écoles et les visiteurs en motoneige. L'un d'entre eux a publié une vidéo où il se réjouit de la rencontre, mais il pourrait bien avoir immortalisé sans le vouloir les derniers instants d'un blanchon en détresse. Et il y a fort à parier qu'il ne soit pas le seul avalé par les vagues cette année.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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