L’initiative contre le commerce d’ailerons de requins a rassemblé plus d'1,1 million de citoyens

La vie de millions de requins en dépendait. L'initiative citoyenne a rassemblé le million de citoyens requis pour présenter le projet devant la Commission Européenne.

De Margot Hinry
Publication 28 janv. 2022, 18:45 CET, Mise à jour 28 janv. 2022, 20:37 CET
Des requins de récif (Carcharhinus perezi) se rassemblent près des rochers et des coraux au large ...

Des requins de récif (Carcharhinus perezi) se rassemblent près des rochers et des coraux au large de l’île de Grand Bahama.

PHOTOGRAPHIE DE Tanya Houppermans

« C’est l’animal qui est quasiment le plus massacré au monde. Ce qui est très grave, c’est que malheureusement, personne ne s’en soucie » déplore Jessica Coudreuse, coordinatrice de la campagne « Stop Finning - Stop the trade ».

Il ne reste que deux jours avant la clôture de l’initiative citoyenne européenne pour mettre fin au commerce d’ailerons de requins en Europe.

L’Union européenne étant l’un des leaders « des captures officiellement enregistrées de requins » selon l’ICE mais aussi un acteur majeur de l’exportation d’ailerons vers l’Asie du Sud-est.

« À chaque fois que l’on respire, trois requins sont tués. Chaque heure, c’est entre 11 000 et 30 000 requins [qui disparaîssent] » explique Anne-Sophie Mouraud, également coordinatrice de la campagne. En l’espace de 50 ans, les écosystèmes marins ont perdu plus de 70 % des espèces de requins, selon l’experte. La cause ? L’Homme, en grande partie.

Les requins ont survécu à cinq extinctions de masse, « l’écosystème marin s’est façonné autour de leur présence, de leur comportement. Il y a énormément d’espèces qui ont évolué en fonction des requins et qui reposent sur leur présence » explique Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd. « C’est d’autant plus inquiétant de voir ce qui leur arrive aujourd’hui ».

Des dizaines de millions de requins sont « cruellement » et « sauvagement » tués, victimes de la pêche accidentelle, mais aussi et surtout, du finning. « C’est une pratique très barbare qui consiste à pêcher les requins vivants, couper leurs ailerons et ensuite rejeter leurs corps à la mer alors qu’ils sont encore vivants » déplore Anne-Sophie Mouraud. « Le requin va couler petit à petit au fond de la mer et mourir asphyxié ou mangé par d’autres prédateurs ». Jessica Coudreuse précise qu’avant 2013, cette pratique « inhumaine et cruelle » était autorisée en Europe.

Cette même année, la législation évolue et interdit le finning dans l’Union européenne, grâce à la réglementation « Fins Naturally Attached ». Mais le commerce des ailerons de requins n’est pas concerné par l’interdiction.

« Les pêcheurs avaient pour obligation de débarquer le corps des requins entier au port. Ensuite, de découper les ailerons au port et de les exporter en Asie ». Mais les législations n'ont pas empêché le commerce de perdurer. « Comment contrôler tous les bateaux ? » interroge Anne-Sophie Mouraud. 

Dans sa demande officielle, Stop Finning France dénonce le faible taux de contrôles des bateaux, élevé à moins de 5 %. « L’amputation des ailerons est encore pratiquée à bord des navires de l’UE et dans les eaux territoriales de l’UE. Or, quand il ne reste que les ailerons, il est très difficile de vérifier si les prises sont légales ».

L’initiative citoyenne se donne pour mission de faire évoluer la législation actuelle pour faire cesser ces mutilations de masse. Si la réglementation « Things naturally attached » était étendue « à l’import, à l’export et au transit des ailerons », un aileron découpé serait illégal. Ainsi, l’exportation de requins entiers deviendrait plus compliquée en termes de coûts, comme de transports. « Le principe, c’est de casser le business model, de complexifier l’ensemble pour casser le commerce » précise Anne-Sophie Mouraud.

En Europe, le commerce d’ailerons de requins est un marché lucratif. Plus d’un million de requins bleus sont pêchés et mutilés rien qu’en Espagne. Le Portugal est à environ 13 000 tonnes de requins par an et la France à environ 3 500 tonnes. « L’Union européenne est l’un des plus gros exportateurs. Environ un tiers des ailerons consommés à Hong-Kong viennent d’Europe ».

Le requin bleu (blue shark) est une espèce particulièrement pêchée dans le monde et par les pêcheries européennes. 

PHOTOGRAPHIE DE Stop Finning France

UN EFFONDREMENT EN CASCADE DE L’ÉCOSYSTÈME MARIN

Les ailerons de requins sont dégustés en Asie comme « mets de choix » lors d’évènements importants tels que des mariages ou des fêtes. La soupe d’ailerons de requins est vendue comme un symbole de prestige à des prix dépassant la centaine d’euros par kilo. « Servir de l’aileron de requin à son mariage, c’est prouver une situation, une stature sociale. C’est pour ça que la demande a explosé. Au départ, c’était réservé aux classes aisées. En Chine, le développement économique et le niveau de vie a augmenté, il y a eu une explosion de la consommation d’ailerons » ajoute Lamya Essemlali.

« Si vous retirez les requins de leur écosystème, leurs proies explosent en nombre. Ces dernières vont donc surconsommer leurs propres proies, qui elles, vont disparaître. L’échelon d’en-dessous va exploser en nombre et surconsommer l’échelon du dessous. On arrive à un effondrement en cascade. Le requin est une clé de voûte, il occupe une place essentielle au maintien de la structure dans son ensemble » indique la présidente de Sea Shepherd. « Ce qu’expliquait le spécialiste des requins Erich Ritter, c’est que l’extermination des requins est la plus grosse bombe à retardement écologique enclenchée par l’humanité ».  C’est une espèce « qui n’a pas évolué pour encaisser une telle mortalité puisqu’ils ne sont pas censés mourir en grand nombre par le fait-même qu’ils sont au sommet de la chaîne alimentaire ». À ce jour, l’Homme impose « une prédation par les filets de pêche » et cause une extermination massive de ces espèces.

Ce grand prédateur est un maillon essentiel à cette grande chaîne qu’est l’écosystème marin. D’ailleurs, comme en témoigne Anne-Sophie Mouraud, « on note très bien que dans des zones où il y a moins de requins, la santé de ces zones s'est nettement dégradée. Le requin vient jouer un rôle de gardien des océans ». Pourtant aujourd’hui, le requin souffre d’une image de « mangeurs d’hommes ». Selon les chiffres de Stop Finning UE, les requins tuent environ dix personnes par an. Pour comparaison, le moustique tuerait plus de personnes en une journée qu’un requin en cent ans.

« C’est un animal qui est vraiment magnifique et que l’on doit protéger. Lorsque l’on plonge avec les requins, on découvre que c’est un être paisible, puissant, qui apporte une vraie sérénité. C’est un prédateur, donc évidemment, il y a des gestes à respecter, des attitudes, mais comme lorsque l’on rencontre un tigre dans la jungle. Il faut le respecter et accepter son environnement. On est chez eux, pas chez nous » insiste Anne-Sophie Mouraud.

Afin de pouvoir agir directement au niveau européen, l’initiative citoyenne devait récolter un minimum d’un million de signatures et qu’au moins un quart des pays européens dépasse ce seuil. « On a dépassé le million de signatures, ce qui est génial. Et douze pays ont déjà dépassé le seuil. La France, qui est le premier pays à l’avoir dépassé et qui est un des pays moteurs depuis le début. Le Portugal, l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique, Malte, l’Italie, la Croatie, l’Autriche, la Hongrie, les Pays-Bas, l’Irlande, et presque le Luxembourg » affirme Anne-Sophie Mouraud. Jessica Coudreuse soutient qu’il ne faut pas se contenter de ce chiffre, pour anticiper les rejets estimés en moyenne à 15 % à 20 % des votes. « Pour vraiment sécuriser le million de signatures, il faut aller atteindre 1 250 000 au moins. Plus on a de signatures, plus on a de poids au niveau de la Commission européenne ».

Après consultation de la demande, la Commission européenne aura trois mois pour répondre. Mais selon la présidente de Sea Shepherd, même si la législation évolue, tout ne changera pas. « Le point fondamental sur lequel il faut réussir à avancer, c’est de faire comprendre aux législateurs que si l’on ne protège pas les habitats, a fortiori les océans, il n’y aura pas de protection effective des espèces ». Lamya Essemlali encourage la fin des méthodes de pêches non-sélectives : « c’est la surpêche qui menace le plus les océans, avant la pollution plastique, avant même le réchauffement climatique ! C’est à la fois la pêche illégale mais aussi une multitude de formes de pêches tout à fait légales, non-durables, non-respectueuses de l’écosystème marin ».

« Cela parait surréaliste que l’on en soit là. Le drame c’est que tout cela se passe loin des yeux et des consciences. Notre rôle de lanceurs d’alerte et de communicants est très important. Il y a une opacité et une impunité qui règne en mer » conclut la présidente de Sea Shepherd.

Le vote prendra fin le 31 janvier 2022. Si vous souhaitez y apporter votre soutien, il vous suffit de remplir ce formulaire.

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