Animaux

Mi-lézard mi-dragon, cet animal est assailli par les braconniers

Ce lézard « spectateur du soleil » est abattu pour servir le trafic d'animaux domestiques et de la médecine traditionnelle.

De Traci Watson

Smaug est en danger ; non pas Smaug le Doré, dragon maléfique du roman de Tolkien, mais Smaug giganteus, un lézard piquant qui ressemble à s'y méprendre à un dragon miniature. Selon des chercheurs, le braconnage et la perte d'habitat sont en train de condamner son espèce.

Le Smaug de Tolkien est gigantesque et enflammé, deux caractéristiques que ne possède aucun lézard. Ils ne crachent pas de flammes et nombre d'entre eux sont à peine plus longs qu'un tube de dentifrice. Les smaugs sont cependant deux fois plus grands que les membres de leur famille les plus proches, ce qui leur vaut l'épitète « giganteus ».

Comme tous les dragons qui se respectent, ils sont lourdement blindés. Leur corps est hérissé de pics tranchants et osseux, un arsenal efficace pour repousser les chacals, les rapaces et les chercheurs plein de bonnes intentions qui étudient ces lézards dans les prairies de l'est de l'Afrique du sud, leur lieu de villégiature. « Ils m'ont bien souvent fait saigner », affirme Shivan Parusnath de l'Université de Witwatersrand à Johannesburg, boursier National Geographic et auteur d'une nouvelle étude sur ces créatures.

Aussi efficace soit l'armure du lézard contre les prédateurs, elle laisse Smaug giganteus complètement démuni face aux routes et fermes qui ont morcelé le paysage, contre les populations locales qui tuent ces animaux pour en faire un philtre d'amour rituel, ou encore contre les amateurs de reptiles qui les convoitent pour leur beauté féroce, alimentant ainsi les collections illégales.

« L'espèce est victime d'un déclin très rapide », déclare Shivan Parusnath. Le scientifique en conservation Mark Auliya, du Centre Helmholtz pour la recherche environnementale situé en Allemagne, qui n'a pas participé à cette étude récente acquiesce : « Smaug giganteus disparaîtra dans les cinq à dix prochaines années si rien n'est fait ».

Aussi connus sous le nom de « spectateurs du soleil » pour leur manière d'observer l'astre lorsqu'ils se prélassent, ces lézards ont échappé aux recherches scientifiques poussées durant des décennies. Shivan Parusnath et ses collègues ont ainsi entrepris de constituer un inventaire complet en visitant près de 80 sites qui les abritaient dans les années 1970.

Ils ont découvert que les animaux occupent aujourd'hui près de 1 165 kilomètres carrés de l'Afrique du sud, soit environ le tiers de leur ancien habitat selon Mark Auliya. Pis encore, un tiers des sites où les lézards vivaient en 1978 ne comptent désormais plus aucun de ces reptiles, affirment les scientifiques dans le Journal for Nature Conservation.

Plutôt que de petits dragons, ils ont remarqué des traces suggérant leur capture : des pièges, des fils crochetés et des terriers qui avaient été laissés ouverts. Les chercheurs ont choisi un site abritant des terriers afin d'y effectuer une recherche approfondie sur le long terme mais y ont retrouvé de nombreux terriers déterrés l'année dernière, vidés de leurs résidents. « Cela a été très dur à encaisser », explique Shivan Parusnath.

TRAFIC DE DRAGONS

Les permis de capturer ces spectateurs du soleil à l'état sauvage sont difficiles à obtenir de la part du gouvernement. Il n'existe pour l'heure aucune technique d'élevage en captivité pour ces animaux. Malgré ces obstacles, les exportations de lézards déclarées au gouvernement ont grimpé en flèche et sont passées de 357 de 1985 à 1994, à 660 entre 2005 et 2014.

Pour Shivan Parusnath et d'autres chercheurs, les braconniers déroberaient les lézards à l'état sauvage, les « blanchiraient » puis les déclareraient comme élevés en captivité sur les documents d'exportation. Le scientifique planche actuellement sur des méthodes d'indentification génétique dont le but est de distinguer les lézards élevés en captivité de ceux capturés à l'état sauvage.

Les chercheurs ignorent le nombre exact de lézards qui quittent le pays sans être signalés aux autorités, mais il est loin d'être nul. En août 2016, les autorités néerlandaises ont mis la main sur la valise d'un homme qui se rendait à une foire aux reptiles en Allemagne et dont le vol en provenance d'Afrique du Sud transitait par Amsterdam ; bilan du butin : 19 smaugs giganteus.

Les sites web dédiés aux amateurs de reptiles affichent des publicités qui indiquent régulièrement « Recherche Smaug giganteus » et « Smaug giganteus à vendre ». D'après Shivan Parusnath, l'ampleur du commerce clandestin va sans aucun doute bien au-delà de celle du commerce déclaré.

Il est tout aussi impossible d'évaluer le nombre d'animaux capturés et tués pour la vente dans les muthis d'Afrique du sud, marchés de médicaments. Selon la tradition, une femme qui mangera le fameux lézard en poudre tolérera la polygamie de son partenaire.

Cette nouvelle étude estime le nombre de lézards « spectateurs du soleil » adultes à environ 680 000, ce qui peut sembler beaucoup, mais ces reptiles grandissent lentement, ont des portées de bébés très réduites et ne se reproduisent qu'à quelques années d'intervalle. Elle préconise la conservation de Smaug giganteus sur la liste des espèces dites « vulnérables » de l'Union internationale pour la conservation de la nature, une ONG chargée de veiller au statut des espèces sauvages à travers la planète.

« Malheureusement, l'association de ces trois choses rend cette espèce extrêmement vulnérable », explique Ernst Baard, directeur général en charge du soutien à la biodiversité chez CapeNature, l'agence dédiée à la biodiversité de la province du Cap-Occidental d'Afrique du sud.

Afin d'aider à la sauvegarde des lézards, les chercheurs engagent des propriétaires de terres afin de déclarer des réserves sur la base du volontariat et de signaler tout signe de braconnage.

Une seconde option consisterait à interdire toutes les exportations, y compris celles légales. Cependant, selon Shivan Parusnath, le risque serait que les collectionneurs peu scrupuleux les convoitent davantage.

« Quand on voit ces magnifiques animaux arrachés à la nature pour finir dans la boîte de verre d'un propriétaire au Japon ou aux États-Unis, on ne peut se demander "quel est l'intérêt ?" »

 

Traci Watson écrit au sujet des bestioles microscopiques qui peuplent nos maisons, des immenses galaxies situées à des millions d'années-lumière de la Terre et d'à peu près tout ce qui se situe entre les deux. Elle vit à Washington D.C.