Indonésie : la course contre la montre pour sauver les orangs-outangs des feux de forêt
À Bornéo, où le phénomène climatique El Niño nourrit des feux de forêt dévastateurs, des orangs-outangs en danger critique d’extinction sont en outre victimes des flammes.

Un orang-outang suspendu à un arbre avant d’être secouru dans une zone touchée par des feux de forêt, dans le Kalimantan occidental, à Bornéo, en Indonésie.
Un orang-outang suspendu à un arbre avant d’être secouru dans une zone touchée par des feux de forêt, dans le Kalimantan occidental, à Bornéo, en Indonésie.
À la fin du mois de septembre, les flammes n’étaient plus qu’à 4,50 mètres de la base du sengon élancé dont l’écorce blanche, léchée par les flammes, commençait noircir à cause de la fumée et des cendres. Accroché à ses branches fines se trouvait un orang-outang qui tentait de fuir les feux de forêt qui ravagent l’Indonésie depuis le mois de juillet.
Le crépitement et le grondement des flammes étaient « le bruit de la catastrophe », raconte Jamartin Sihite, écologue de la Fondation pour la survie des orangs-outangs de Bornéo qui était présent en compagnie d’une équipe de vétérinaires, de pompiers et de bénévoles essayant de sauver l’orang-outang. L’atmosphère semblait avoir été remplacée par une fumée impénétrable et suffocante, qui ne laissait rien transparaître, ni qui que ce soit respirer.
Le phénomène El Niño, exceptionnellement virulent cette saison, a aggravé les incendies, assombrissant les perspectives de l’Indonésie et de ses orangs-outangs en danger critique d’extinction. Pour l’instant, depuis le début de l’année, plus de 800 000 hectares ont brûlé en Indonésie et plus de 1 700 personnes seraient mortes des suites de l’exposition aux fumées dégagées par les incendies. Les feux de forêt actifs couvrent plus de la moitié de l’habitat des orangs-outangs, y compris des foyers majeurs de biodiversité et des bastions de l’espèce, comme le Parc national de Gunung Palung, dans la province de Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo. Ces primates menacés d’extinction sont à court d’endroits où se réfugier.
« Nous avons déjà eu des feux, mais rien de cette ampleur », se désole Cheryl Knott, anthropologue de l’Université de Boston qui étudie les orangs-outangs depuis le début des années 1990. Les températures élevées et les sécheresses prolongées drainent les épaisses couches de tourbe qui couvrent le sol de la forêt tropicale marécageuse. Cette tourbe devient alors un combustible qui, une fois allumé, devient difficile à éteindre. Elle peut continuer à se consumer sous terre, même lorsque le feu en surface a été éteint.
« Si le feu se poursuit, notamment dans la forêt tropicale primaire, il menace les perspectives de survie à long terme de l’espèce », avertit-elle.
OPÉRATION DE SAUVETAGE DANS LES FLAMMES
La veille, le groupe mené par Jamartin Sihite et le ministère des Forêts, impliqué dans la plupart des opérations de sauvetage, a reçu un signalement de riverains ayant aperçu un orang-outang errant. Le temps qu’une ambulance et qu’une équipe de pompiers n’arrivent sur les lieux, l’orang-outang avait disparu. On s’est alors servi d’un drone pour passer la zone au crible et le primate a fini par apparaître dans le sengon. Mais l’arbre était cerné par le feu et il n’y avait aucun moyen d’éteindre les flammes avant la tombée de la nuit.
« Imaginez, vous êtes piégé dans un arbre, et tout autour de vous il y a du feu et de la fumée, illustre Jamartin Sihite. C’est effrayant et stressant. »
Ils ont fini par perdre de vue l’orang-outang. La fumée était trop dense.
Ils ont donc attendu, œuvrant toute la nuit pour tenir le feu à distance. Ils ont de nouveau fait voler le drone le lendemain matin pour dénicher le singe. Il était vivant, mais les branches près de lui étaient trop petites pour supporter le poids de n’importe lequel des sauveteurs. Il a donc fallu l’endormir depuis le sol à l’aide d’une fléchette anesthésiante. Après avoir récupéré l’orang-outang en toute sécurité dans un filet, les vétérinaires se sont précipités pour évaluer son état de santé.
L’orang-outang, une femelle qu’ils avaient nommée Novita, présentait des brûlures sur 20 % de son corps environ, y compris sur les mains et sur les pieds, brûlés par le sol de la forêt qui se consumait sous ses pas dans sa fuite. Elle ne souffrait pas de détresse respiratoire aiguë, mais de nombreux autres orangs-outangs pris dans les flammes n’ont pas eu cette chance. Novita est actuellement soignée dans un centre de réhabilitation, et son pronostic est favorable mais pas garanti.
« Nous espérons qu’on pourra la sauver », confie Jamartin Sihite.
Novita n’est que l’un des dizaines d’orangs-outangs sauvés des incendies, qui menacent également des gibbons rares, des éléphants et des reptiles incapables de fuir. Mais pour chaque orang-outang sauvé, d’autres périssent.
« Les ravages sont immenses. Le nombre d’animaux morts est énorme », déplore Karmele Llano Sánchez, vétérinaire au sein de son propre organisme de conservation de la nature, YIARI. « C’est assez inédit, et les dégâts écologiques se feront sentir pendant de nombreuses années, alors que des forêts entières ont brûlé, ce qui a placé certains orangs-outangs au bord de l’extinction. »
DES POPULATIONS DÉJÀ AU BORD DU GOUFFRE
La Terre abrite trois espèces d’orangs-outangs : l'orang-outang de Bornéo (Pongo pygmaeus), l'orang-outang de Sumatra (Pongo abelii) et l'orang-outang de Tapanuli (Pongo tapanuliensis). Toutes sont en danger critique d’extinction. Elles ne sont présentes que sur les îles de Bornéo et de Sumatra, et leurs populations ont toutes décliné abruptement lors des dernières décennies ; la moitié environ des orangs-outangs de Bornéo auraient disparu entre 1999 et 2018.
Pour une petite partie, ce déclin est dû au braconnage et au trafic d’animaux sauvages. Mais le principal responsable est le changement d’affectation des terres : l’abandon des forêts à l’agriculture, l’exploitation minière et d’autres activités humaines. De 1985 à 2001, Bornéo a perdu plus de la moitié de ses forêts de plaine en raison du défrichement.
« L’habitat des orangs-outangs est aussi la zone que les humains adorent utiliser, explique Jamartin Sihite. Nous vivons face à face avec les orangs-outangs. »
Les feux de forêt, deuxième plus grosse menace pour ces singes, sont étroitement liés à l’utilisation des terres, car les humains allument des feux pour défricher des terrains destinés à l’agriculture. El Niño exacerbe la saison indonésienne des incendies, en apportant un temps chaud et sec et en retardant le début de la saison des pluies. Ces événements se sont intensifiés ces dernières années. De graves incendies survenus en 2015 durant un « super El Niño » ont fait figure d’avertissement.
« Nous avons tout préparé de sorte à être prêts si le feu vient dans notre région », affirme Jamartin Sihite. On a effectivement réuni un attirail de lutte contre le feu, comme des tuyaux d’arrosage, dégagé la végétation pour empêcher le feu de se propager et stocké de l’eau dans un puits profond. Partout sur l’île, d’autres villages et stations de recherche se sont livrés à des préparatifs similaires.
Mais malgré toutes leurs précautions, rien ne pouvait les préparer à la réalité d’une saison des incendies marquée par un épisode « Godzilla » d’El Niño. L’île subit une sécheresse depuis plus de deux mois, et l’eau disponible pour combattre les incendies manque.
« C’est un énorme coup dur », concède Cheryl Knott.
LES SAUVETAGES SE MULTIPLIENT
Dans le Kalimantan occidental, à 800 kilomètres de là où travaille Jamartin Sihite, les orangs-outangs fuyant les flammes dans des forêts de tourbière desséchée se retrouvent dans des exploitations agricoles et dans des zones habitées. Là, Karmele Llano Sánchez et d’autres ont secouru des dizaines d’orangs-outangs. « Nous n’étions pas préparés à devoir effectuer tant de sauvetages, explique-t-elle. Cela a été particulièrement éprouvant et épuisant. »
L’un des sauvetages les plus déchirants pour Karmele Llano Sánchez et ses collaborateurs a été celui d’une mère et de son petit, qu’ils ont aperçus dans un palmier dans une plantation de palmiers à huile après avoir fui un incendie de forêt. L’équipe de sauvetage collaborative, qui réunissait son organisation et le ministère des Forêts, a progressé sur un terrain accidenté avec un filet pour attraper les singes et une grande cage de métal pour leur transport. Les incendies étaient proches, à 15 mètres à peine, et se rapprochaient, et l’air était saturé de fumée. Une fois les orangs-outangs endormis en toute sécurité à l’aide de fléchettes anesthésiantes et capturés, les vétérinaires ont évalué leur état.
« Ils étaient dans un état épouvantable », explique Erik Sulidra, défenseur de l’environnement membre du Programme de conservation des orangs-outangs de Gunung Palung qui a assisté au sauvetage. La mère, Mama Penja, présentait des brûlures graves sur les pieds, les jambes et les bras. Penja, le bébé, était moins brûlé, mais les deux étaient gravement déshydratés.
Voir les orangs-outangs brûlés a été dévastateur, mais « la chose la plus déprimante a été de voir son corps avec la peau sur les os, et celui de son bébé aussi », se souvient Karmele Llano Sánchez. Ils ont rapidement transporté les animaux secourus dans un centre de réhabilitation où ils sont encore en convalescence.
Une fois un orang-outang secouru et soigné, le danger n’est pas écarté pour autant. Les incendies brûlant une portion colossale de l’habitat des orangs-outangs, les sauveteurs peuvent avoir du mal à trouver une forêt sûre où les réintroduire. Même lorsque la forêt est intacte, les orangs-outangs sont susceptibles d’être confrontés à la surpopulation et à une concurrence pour des ressources alimentaires limitées. S’ils s’aventurent dans des zones habitées par les humains, les conflits entre humains et orangs-outangs risquent de se multiplier. De plus, les incendies peuvent brûler des corridors forestiers indispensables pour relier les différentes zones forestières, et ainsi isoler et vulnérabiliser des populations d’orangs-outangs.
« L’habitat vient à manquer », indique Jamartin Sihite.
Les incendies gagnant les stations de recherche et de réhabilitation, il devient plus difficile de sauver et de soigner les orangs-outangs. Le feu a bien failli détruire l’une des stations de recherche que Cheryl Knott co-dirige. Pour l’instant, le bâtiment est à l’abri grâce aux efforts de bénévoles, mais le feu en menace d’autres à travers l’île. Et rien ne sera vraiment préservé tant que les pluies ne seront pas arrivées et tant que les feux ne pourront être éteints pour de bon.
Il va peut-être falloir encore attendre un mois au moins avant que cela n’arrive, bien que des averses éparses aient offert un répit aux équipes. Une fois les feux éteints, soit par les pompiers, soit par la pluie, l’immense travail de restauration de la forêt commence : déblayer les débris, planter des arbres, déplacer davantage d’orangs-outangs.
« Tout l’endroit est plongé dans le silence. Toute vie a disparu ou est morte, décrit Karmele Llano Sánchez. On dirait une zone de guerre. »
Il y a toutefois quelques bonnes nouvelles. Depuis le sauvetage de Mama Penja et de Penja, Erik Sulidra a reçu un rapport d’une patrouille au sol : plusieurs orangs-outangs avaient réussi à sortir de la forêt et s’étaient réfugiés près d’une rivière. C’était un signe de la résilience de la forêt.
Les signaux de ce type aident les défenseurs de la nature à rester optimistes.
« Nous gardons espoir, conclut Jamartin Sihite. Même si les incendies deviennent de plus en plus gros, nous continuons d’espérer pouvoir protéger et sauver les orangs-outangs. C’est pour cela que nous continuons à travailler. »
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
