Quelle place pour la chasse en France ?

Dans notre société divisée entre l’amour inconditionnel pour les animaux de compagnie et l’élevage industriel de millions d’autres pour notre consommation, la chasse occupe une place bien particulière.

De Manon Meyer-Hilfiger, National Geographic
Publication 17 déc. 2021, 12:35 CET, Mise à jour 20 déc. 2021, 10:18 CET
Dans la chasse, la violence est visible et parfois ostentatoire. Or, depuis la Renaissance, la grande ...

Dans la chasse, la violence est visible et parfois ostentatoire. Or, depuis la Renaissance, la grande tendance consiste à camoufler et à industrialiser la violence envers les animaux.

PHOTOGRAPHIE DE Tima Miroshnichenko

Les débats sur la chasse n’en finissent pas de noircir les pages des journaux. Les accidents de chasse, mais aussi les préoccupations croissantes à l’égard du bien-être animal ou de l’extinction des espèces amènent cette pratique régulièrement sur le devant de la scène médiatique. Aujourd’hui, une majorité des Français est opposée à la chasse. En même temps, près de 98 % d’entre eux mangent de la viande, surtout issue de l’élevage, là où la violence envers les animaux est industrialisée.

La chasse nous met face à un paradoxe. Que dire de cette tolérance vis-à-vis d’une forme de violence envers le vivant, et ce dégoût pour l’autre ?

Charles Stépanoff, anthropologue, s’est efforcé de répondre à cette question et d’en explorer les fondements historiques. Il a passé deux ans en compagnie des chasseurs du côté du Perche, de la Beauce, et des Yvelines. Le tout à quelques milliers de kilomètres de distance de son terrain de prédilection– la Sibérie, où il a mené des enquêtes sur les traditions chamaniques des peuples autochtones. Lui qui a grandi en banlieue parisienne, à la fois loin des chasseurs et des animalistes, a donc pu aborder la thématique de la chasse en France comme un véritable ethnologue. Les conclusions de son étude sont parues dans le livre « L’animal et la mort », publié aux éditions La Découverte en septembre 2021 et couronné du prix de l’essai Arte-France Culture. 

Charles Stépanoff, anthropologue, auteur du livre « L’animal et la mort ».

PHOTOGRAPHIE DE DR

Selon votre étude, la chasse rurale paysanne occupe une place particulière dans notre rapport au vivant. Pourquoi ?

Elle fait figure d’exception dans nos rapports aux animaux. Parce que, d’un côté, on les exploite pour produire de la viande : 3,2 millions d'animaux sont abattus chaque jour en France. C’est ce que j’appelle « l’animal-matière », soit le bétail pour la production. De l’autre côté, nous choyons nos animaux de compagnie. Nous adoptons à leur égard une attitude de pure bienveillance. Ce sont les « animaux-enfants ». Ils sont souvent castrés donc ils ne peuvent pas avoir de descendance, et n’ont pas accès aux hormones. Pour les chiens et les chats, cela signifie qu’ils n’accéderont jamais à un comportement de prédateur adulte.

L' « animal-gibier », au contraire, n'est ni industrialisé, ni réduit à un pur objet de protection puisqu'il est traqué et tué. Cela nous choque car depuis la Renaissance, la grande tendance consiste à camoufler et à industrialiser la violence envers les animaux. Prenez par exemple l’oeuvre de Thomas More, l’Utopie. L'auteur met en scène les abattoirs cachés, hors des villes, car il y a un côté barbare à exhiber la violence. Et c'est supposé contagieux. On pense à l'époque que laisser voir la violence sur les animaux risque d'entraîner de la violence entre humains.

Dans la chasse, la violence est visible et parfois ostentatoire - avec les trophées, les banquets ou les cérémonies de chasse à courre. Mais l’animal vit dans son monde propre. Il a la possibilité de vivre des relations sociales riches à l'intérieur de son espèce. Par exemple, les laies apprennent aux marcassins à connaître un territoire, trouver de la nourriture, se défendre…

 

Cette opposition exploitation-bienveillance a des racines anciennes, comme vous l’expliquez dans votre livre.

Il est frappant de constater que ces deux attitudes se développent en même temps et s'impliquent l'une et l'autre depuis la Renaissance. C’est parce que l’élite urbaine a délégué les tâches de violences envers les animaux qu’elle a pu développer une admiration épurée et bienveillante envers la nature, débarrassée des questions de subsistance.

Par exemple : au 16e siècle, le poète Ronsard critique vertement les bûcherons qui ne respectent pas la forêt. Il peut se le permettre : il n’a pas besoin de couper son bois pour se chauffer. Mais dans d'autres sociétés, ces attitudes sont réunies.

Les autochtones en Sibérie sont ainsi capables de porter un regard complexe, mêlant admiration, respect, et appétit sur l'animal. De manière peut-être plus surprenante, cela se retrouve en France, chez les chasseurs qui pratiquent une chasse paysanne, véritablement liée à la subsistance.  Certaines personnes m’ont confié n’avoir mangé que du lapin, pendant des années. D’autres ont du sanglier plein le congélateur. En même temps, il n’est pas rare que les habitants connaissent personnellement tel cerf ou tel chevreuil résidant à proximité de leur habitation et en parlent comme d’un voisin. Des fermiers du Perche adoptent parfois des marcassins orphelins et les font grandir à la maison dans une soue particulière ou avec les cochons. Des relations de familiarité peuvent se nouer. L’intimité avec des animaux sauvages appartenant à une espèce chassée complexifie profondément le rapport au gibier. Et cette ambiguïté fondamentale rapproche les chasseurs ruraux des chasseurs de sociétés lointaines.

Les autochtones en Sibérie sont capables de porter un regard complexe mêlant admiration, respect et appétit sur l'animal.

PHOTOGRAPHIE DE Charles Stépanoff

C’est pourquoi il est important de distinguer, selon votre étude, la chasse vivrière paysanne et la chasse « sportive » ?

C'est une opposition historique évidente à travers toute l'Eurasie. Pendant de nombreux siècles, un contraste juridique a existé entre la chasse des élites -noble, « sportive » - et la chasse des esclaves ou des paysans - vivrière, intéressée. Nous avons hérité de ce modèle. Aujourd’hui, la chasse sportive atteint son paroxysme en Sologne (région forestière située entre le Cher et la Loire, ndlr), où de grands capitalistes possèdent et chassent sur des centaines d’hectares grillagés. Le gibier est notamment constitué grâce à des élevages de faisans. Cette chasse est souvent pratiquée par des urbains et orientée vers le « sport », le tir, la sociabilité. Son modèle le plus pur est le safari colonial :  hors‐sol et caractérisée par la valorisation de la dépense et l’absence de lien d’appartenance à la terre.  C'est critiqué par les chasseurs locaux qui revendiquent un héritage paysan. Ils déplorent « le tir pour le tir », le fait de « tuer pour tuer », alors qu'eux-mêmes tuent pour manger.

Il est difficile de savoir combien de chasseurs pratiquent tel ou tel type de chasse. Mais selon un sondage, dans 90 % des cas, la viande est consommée ou donnée.

 

Aujourd’hui, une partie des animaux chassés en France provient de l’élevage. Comment expliquer que la chasse devienne de moins en moins paysanne pour être de plus en plus proche de l’exploitation ? 

Les pouvoirs publics ont organisé ce système, en démocratisant le modèle des « tirés » des chasses présidentielles. Pendant les Trente Glorieuses, l'économie et les modes de vie se modernisent. Sous l’effet de l’agrochimie et de l’artificialisation des sols, le petit gibier s’effondre. En l’absence de proies, de nombreux chasseurs qui pratiquaient une chasse vivrière abandonnent. Les chasseurs ont ainsi perdu un million de membres ces 40 dernières années.

Pour faire face à la disparition du petit gibier, la solution choisie par les pouvoirs publics, avec l’Inra et l’Office national de la chasse dans les années 1950, a été la production industrielle d’animaux sauvages, notamment de perdrix. En fixant aux associations de chasse une fonction de « repeuplement », l'État a ouvert des débouchés à l'industrie du gibier qu’il a créée.

Aujourd’hui, on a atteint des lâchers de plusieurs millions d’oiseaux par an… L’ONG anti-chasse ASPAS (Association pour la protection des animaux sauvages ndlr) estime que 25 % du gibier provient de l’élevage. Mais il faudrait pouvoir distinguer lâchers de repeuplement et lâchers de tir, ce que les statistiques nationales ne permettent pas de faire.

On peut aussi se demander : quel sens y a‐t‐il à repeupler les campagnes d’oiseaux qui se font rapidement dévorer par les prédateurs ?

À gauche, l’empreinte de renard se distingue de celle du chien en vérifiant l’alignement des pelotes. À droite, une empreinte de blaireau, comme un modèle réduit d’empreinte d’ours.

PHOTOGRAPHIE DE Charles Stépanoff

Que dire de la régulation de la population des sangliers, argument régulièrement mis en avant par les chasseurs ?

Aujourd’hui, les études européennes montrent que les sangliers prolifèrent pour plusieurs raisons. Le réchauffement climatique amène les sangliers à avoir plusieurs portées par an, au lieu d'une seule. Le maïs nourrit facilement les sangliers. Son habitat s’accroît grâce au développement de la forêt en Europe.

En plus de cela, en 1968, les pouvoirs publics français ont interdit aux agriculteurs de tirer sur les sangliers pour défendre les cultures – c’était le droit d’affût autorisé auparavant. L’objectif ?  Garder le gibier pour la chasse loisir. C’était d’autant plus important que face à la raréfaction du petit gibier, les institutions de la chasse ont délibérément poussé les chasseurs modestes à se rabattre sur le sanglier. Le développement de l’animal était alors favorisé. Les institutions de chasse diffusaient des pratiques de conservation et de gestion du sanglier : des zones de quiétude étaient définies, tandis que les consignes de tir épargnaient les femelles reproductrices afin de favoriser le croît des populations.

En compensation de l’abandon du droit d’affût, les agriculteurs ont eu droit aux dédommagements des dégâts sur leurs cultures financés par les fédérations de chasse. Économiquement, ces dédommagements automatiques reviennent à instaurer une sorte d’élevage en plein air des sangliers. Les agriculteurs les nourrissent passivement de leur maïs pour le compte des chasseurs. Mais avec ce système daté des années 1960, on court droit à la crise. 

L’idée d’une régulation des herbivores par les prédateurs est possible, j’ai vécu en Sibérie où loups et ours sont omniprésents. Mais cela implique des usages totalement différents de la nature : on ne peut pas aller se promener dans la taïga sans porter une carabine et même avec, les attaques ne sont pas rares.

 

Le nombre d’accidents de chasse a baissé de 41 % comparé à son niveau de 1999. Pourtant, on compte toujours près d’une dizaine d'accidents mortels par an. Le candidat écologiste à la présidentielle, Yannick Jadot, propose l’interdiction de la chasse les week-ends et les vacances scolaires. Qu’en pensez vous ?

Ces accidents sont évidemment à chaque fois des drames. Mais ce n’est pas forcément au niveau national et présidentiel qu'il faut régler cette question là. Car les situations sont extrêmement diverses. Dans les zones sans promeneurs, la chasse crée du lien entre les communautés humaines et leur territoire. Dans d'autres zones, souvent situées à proximité des grandes villes et des lotissements, la chasse donne lieu à de vifs conflits entre chasseurs et promeneurs... C’est évidemment fondamental de pouvoir se promener sans se faire tirer dessus. Je pense que c'est aux communautés de s'emparer de ces questions pour que les décisions correspondent aux usages locaux. Cela se fait déjà à Laillé, en Ille-et-Vilaine (commune théâtre de plusieurs accidents de chasse, ndlr) : lors d’une réunion publique à laquelle j’ai assisté, les VTTistes, les propriétaires de chasses privées, la chasse communale et les agriculteurs se sont réunis pour tenter de trouver un compromis. Cela peut passer par une interdiction de la chasse dans certaines zones, ou certains jours le mercredi et le dimanche après-midi, par exemple. Beaucoup de mairies devraient adopter ce modèle de discussion citoyenne.

Comparaison de deux vues aériennes du village de Frétigny, dans le département d'Eure-et-Loir. La photo du haut est prise en 1949, celle du bas en 2016. Cela permet de constater l'étendue de l'opération de simplification et de lissage survenue en un demi‐siècle. Dans les parcelles des années 1950, on note la curieuse présence de ponctuations sombres : il s’agit d’alignements d’arbres fruitiers en plein champ destinés à la production du cidre qui était consommé comme boisson de table toute l’année. 

PHOTOGRAPHIE DE IGN- Photothèque nationale

Une vingtaine d'espèces d’oiseaux chassables figurent sur la liste rouge des espèces menacées. Pour les associations environnementales, interdire la chasse est une action relativement facile à mettre en place face à ce déclin. 

La chasse de certaines espèces doit être interdite, par période ou définitivement... Mais il faut comprendre qu’interdire une pratique régionale de chasse peut détruire une culture du vivant sans pour autant sauver les espèces. Depuis le 19e siècle, les élites ont accusé la chasse paysanne de la disparition des oiseaux. Cela nous a détourné les yeux des causes écologiques profondes de ces déclins.

Par exemple, en 1902, le première convention internationale de protection des oiseaux est signée à Paris, à l'initiative de la France. La seule mesure prise est de lutter contre la petite chasse paysanne. Alors même que des écosystèmes entiers ont déjà été détruits : Napoléon III avait asséché les marais dans la Brenne, la Sologne, les Landes au 19e siècle.

Au niveau mondial, les études montrent que les zones de biodiversité les plus importantes sont celles où les modes de subsistance incluent la chasse et la cueillette. Par exemple :  l'Amazonie ou la Papouasie Nouvelle Guinée, où les peuples vivent ainsi depuis des millénaires, en chassant, en faisant des brûlis... Ce n'est pas totalement différent en France. Les modes de vie tendant à l’autonomie alimentaire – petit élevage sur prés-vergers pour le cidre, potagers, bosquets pour la chasse et le bois de feu – créent de la richesse paysagère et de la biodiversité. C'est tout l'inverse de la monoculture dédiée aux marchés mondiaux. Dans les champs de soja en Amazonie ou de céréales en Beauce, il n’y a plus de place pour les existences non humaines. Ce sont des plaines nues et dépeuplées.

Nous devons changer de logiciel pour comprendre la crise écologique globale. Il ne s’agit donc plus de défendre la nature contre les humains, comme l’ont fait les puissances étatiques en Europe. Il s’agit plutôt de comprendre les alliances entre la nature et la culture. Il n’y a plus à défendre les phoques contre les chasseurs inuit car les uns et les autres sont également menacés par le réchauffement climatique. Ces alliances nature-culture sont en train d'être détruites par nos modes de consommation occidentaux. En résumant à gros traits, c’est la chasse-cueillette en supermarché, fondée sur la division mondiale du travail, qui détruit la planète. La chasse-cueillette en forêt, elle, produit de la biodiversité.

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