Le rat-taupe nu détiendrait-il le secret de la longévité ?

Ce rongeur ridé vieillit à peine et semble presque imperméable au cancer, aux maladies cardiaques et au déclin mental. Les capacités stupéfiantes de cet animal peuvent-elles être adaptées aux humains ?

De Nina Strochlic
Publication 7 mars 2026, 10:41 CET
En conditions de laboratoire, les rats-taupes nus vivent pendant des décennies, mourant rarement de vieillesse ou ...

En conditions de laboratoire, les rats-taupes nus vivent pendant des décennies, mourant rarement de vieillesse ou des maladies qui lui sont associées.

PHOTOGRAPHIE DE Tonje Thilesen

Il a la taille d'un doigt, est presque aveugle et pas particulièrement agréable à regarder. Mais il pourrait détenir le secret de la quasi-immortalité : le rat-taupe nu vit des décennies sans jamais vraiment vieillir.

Alors que notre obsession pour la longévité grandit, portée par une industrie qui devrait dépasser les 38 milliards d’euros d’ici à 2030, les chercheurs se concentrent sur la jeunesse mystérieusement éternelle du modeste rat-taupe nu. Tandis que des sociétés de biotechnologie financées par des fonds d’investissement débauchent les meilleurs scientifi ques et leur donnent carte blanche dans des laboratoires privés, ce minuscule rongeur détiendrait les antidotes à tous les fléaux du vieillissement – cancer, infarctus, accident vasculaire cérébral, déclin cognitif.

Plus d’une centaine de laboratoires dans le monde étudient désormais ces créatures inhabituelles. Pratiquement tous les individus concernés partagent un seul « parent » : Rochelle Buff enstein. Elle est « la reine humaine du monde des rats-taupes », selon Ewan St. John Smith, directeur de la Naked Mole-Rat Initiative de l’université de Cambridge, un laboratoire qui étudie leur résistance au cancer et leur tolérance à la douleur.

Rochelle Buff enstein, Exploratrice National Geographic, a commencé ses recherches il y a plus de quarante ans. La jeune étudiante zimbabwéenne en zoologie sillonne alors le Kenya dans un camping-car dans le cadre d’une expédition fi nancée par une bourse National Geographic visant à collecter des rats-taupes nus dans leurs colonies
(un indice : de petits monticules de terre). À la clé, une nouvelle fascinante : il s’agit du premier mammifère eusocial connu, ce qui signifi e qu’ils vivent dans une structure coopérative avec division du travail. Mais c’est la découverte suivante de Rochelle Buffenstein qui change tout.

En 1987, certains de ses rats atteignent les 7 ans – un âge remarquable pour une créature si petite. Et dix ans plus tard, ses rats adolescents grandissent encore, ce qui pousse Rochelle Buffenstein à demander unebourse pour mener une étude comparative sur le vieillissement. En 2002, elle publie un article détrônant le porc-épic de son titre de rongeur qui vit le plus longtemps au monde.

Plus incroyable encore : son rat-taupe nu le plus âgé, un mâle, ne présente aucune diminution notable de la masse musculaire, de la densité osseuse ou du métabolisme. Sa fonction vasculaire reste robuste. Ce rat a vécu jusqu’à près de 40 ans, sa cause de décès demeurant un mystère.

Un rat-taupe nu nous observe depuis son « terrier » translucide dans le laboratoire de l’université ...

Un rat-taupe nu nous observe depuis son « terrier » translucide dans le laboratoire de l’université de Rochester. Les scientifiques Vera Gorbunova et Andrei Seluanov y analysent 220 de ces rongeurs pour leur résistance au cancer et leurs pouvoirs défiant l’âge.

PHOTOGRAPHIE DE Tonje Thilesen

Au milieu des années 2000, Google recrute Rochelle Buffenstein chez Calico Life Science, qui réunit des scientifiques de tous horizons pour étudier la biologie du vieillissement et développer des médicaments pour le combattre. Ils cherchent la fontaine de jouvence, soutenus par le budget illimité de la firme californienne.

Chez Calico, Rochelle Buffenstein étudie 7 000 descendants des rats collectés au Kenya. Ses créatures ne montrent que peu ou pas de signes d’accident vasculaire cérébral, de neurodégénérescence, de fonction cardiaque diminuée ou de cancer. Elle quitte Calico au bout de sept ans, convaincue que le développement de médicaments est prématuré. Elle offre 6 000 de ses petites bêtes à d’autres laboratoires et en emmène environ 2 000 dans le monde académique de la recherche, où elle peut se concentrer sur la façon de saisir les secrets des rats-taupes nus.

Aujourd’hui nichés dans un labyrinthe de laboratoires à l’université de l’Illinois à Chicago, Rochelle Buff enstein et son collègue Thomas Park supervisent la plus grande collection de rats-taupes nus au monde. Près de 3 000 rongeurs y vivent en colonies de deux à plus d’une centaine d’animaux, chacune gouvernée par une reine. Leurs cages en plastique sont reliées par des tubes. Les équipements incluent un nid, un garde-manger parsemé d’ignames et de maïs rongés, et des toilettes, où les rats jettent également la nourriture indésirable
et enterrent leurs morts.

Dans les salles à rats-taupes de Rochelle Buffenstein, le son des gazouillements (chaque colonie a son propre dialecte) et des dents grattant les parois des cages emplit l’air. Dans une colonie, un rat-taupe – le préposé au nettoyage des toilettes de la colonie – se tient en équilibre sur ses pattes avant tandis qu’il repousse furieusement des excréments dans un coin.

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    PHOTOGRAPHIE DE Tonje Thilesen

    Les rats-taupes nus sont « plutôt mignons quand on apprend à connaître leurs personnalités », admet Rochelle Buff enstein. Lorsqu’on soulève les couvercles de leurs cages, des dizaines de museaux pointent vers le ciel, renifl ant frénétiquement l’air et exhibant quatre énormes dents. Certaines créatures sont bavardes, d’autres violentes ; certaines sont désordonnées, d’autres propres. Il y a des coureurs et des rongeurs, des artistes de l’évasion et des comploteurs de coup d’État.

    La colonie la plus ancienne, numéro 3111, est dirigée par une reine de trente-six ans. Ses toilettes sont impeccables et son nid douillet rempli d’essuie-tout rien que pour elle. Des découvertes incroyables proviennent de ces logis en plastique. Rochelle Buff enstein pu constater que les rats-taupes nus continuent de se reproduire jusqu’à leur mort, ce qui défie l’un des principes clés de la biologie.

    Les femelles ne connaissent jamais la ménopause. La reine – la seule femelle à produire une descendance dans une colonie – vieillit encore plus lentement que ses sujets. Les recherches de Rochelle Buffenstein ont même montré qu’au fil des années, les rats-taupes nus conservent des caractéristiques biologiques juvéniles – voire foetales –, internes comme externes.

    Elle attrape un mâle de sa colonie. « Salut, beau gosse », roucoule-t-elle, avant de le placer dans une petite boîte dans laquelle est vaporisé un anesthésique. Ses recherches se concentrent actuellement sur les maladies cardiaques et la neurodégénérescence. C’est là, croit-elle, que réside le secret de la longévité des rats-taupes nus. Le coeur humain commence à décliner à dix-sept ans. Même deux fois plus âgé, le rat-taupe nu ne montre aucune réduction de sa fonction cardiaque. 

    Rochelle Buff enstein attend que la petite créature s’endorme pour pouvoir effectuer une échographie, mais elle rencontre une complication. Les rats-taupes nus peuvent survivre 18 minutes sans oxygène sans séquelles. Rien que comprendre ce seul talent pourrait débloquer des traitements pour les dommages à long terme causés par les accidents vasculaires cérébraux et les crises cardiaques chez les humains. Mais pour l’instant, le superpouvoir du rat est un problème. Cinq minutes se sont écoulées et il trottine encore partout. « Il retient sa respiration », explique Rochelle Buffenstein. L’anesthésique est inutile contre ce Houdini rose et ridé. Elle finit par abandonner.

    Le laboratoire de Rochester abrite 30 colonies de ces rongeurs dans des chambres et tunnels qui ...

    Le laboratoire de Rochester abrite 30 colonies de ces rongeurs dans des chambres et tunnels qui reproduisent leur habitat souterrain naturel.

    PHOTOGRAPHIE DE Tonje Thilesen

    De retour dans son bureau, Rochelle Buffenstein compare deux des personnes les plus âgées de l’histoire connues : Jeanne Calment qui a fumé des cigarettes presque jusqu’à sa mort à 122 ans et un habitant du Cap qui détient le record du sprint sur 100 mètres le plus rapide pour un centenaire (30,86 secondes). Pourquoi certaines personnes vivent-elles si longtemps et restentelles si robustes physiquement ?

    Rochelle Buffenstein pense qu’il est inutile de vivre plus longtemps si notre santé ne suit pas, et toutes ses recherches posent une grande question : comment les rats-taupes nus évitent-ils si bien les périls du vieillissement ? Leur coeur, leurs muscles, leur digestion, leur reproduction – rien ne semble se dégrader. Ont-ils un secret unique, ou s’agit-il de milliers de petits détails génétiques s’additionnant pour former un système plus performant ? « Si nous pouvions comprendre de quoi il s’agit et l’imiter dans des médicaments humains, peut-être pourrions-nous aussi améliorer notre durée de vie en bonne santé », espère-t-elle.

    Bien sûr, Rochelle Buffenstein n’est pas la seule chercheuse à tenter de convaincre les rats-taupes nus de nous livrer des réponses. Un laboratoire japonais a récemment découvert le système par lequel ces rongeurs purgent les cellules problématiques, empêchant les dommages liés à l’âge. En Allemagne, des scientifiques ont réalisé qu’ils réagissent à peine à la douleur thermique sur leur peau, y compris celle causée par l’acide. Des chercheurs de Cambridge ont révélé comment le système immunitaire de ces animaux empêche les cellules cancéreuses de se transformer en tumeurs. 

    « Dans dix ans, je pense que nous aurons déjà des traitements pour les humains basés sur ce qui a été découvert chez les rats-taupes nus », affirme Vera Gorbunova, codirectrice du Rochester Aging Research Center à New York. Vera Gorbunova explore la capacité des rats à guérir efficacement le cancer avant qu’il ne s’installe. Elle s’est concentrée sur la production accrue d’acide hyaluronique chez ces rongeurs, un sucre présent dans les tissus qui semble supprimer leurs tumeurs cancéreuses. Les humains produisent moins d’acide hyaluronique, et il se dégrade plus rapidement dans nos organismes. Vera Gorbunova estime que si nous pouvons ralentir la dégradation, nous
    pourrions aussi ralentir la métastase du cancer. En 2023, son laboratoire a réussi cette prouesse chez les souris.

    La reine rat-taupe nu met ses enfants à son service pour toute leur vie

    Mais même des percées incontestables comme celle de Vera Gorbunova laissent planer un mystère fondamental : le rat-taupe nu vieillit-il lentement, ou ne vieillit-il tout simplement pas ? Dans une étude datée de 2021, Rochelle Buffenstein écrivait que « la mort et la maladie semblent toutes deux le fait du hasard et indépendantes de l’âge chronologique » chez les rats-taupes nus, et qu’ils pourraient donc – au moins, jusqu’à la
    trentaine – « être classés comme un mammifère “sans vieillissement” ».

    En 2013, alors qu’il était à UCLA, le généticien et biostatisticien Steve Horvath invente une méthode baptisée horloge épigénétique, utilisée pour tester les biomarqueurs du vieillissement dans nos cellules. Il cherche depuis longtemps un mammifère qui ne vieillit pas. « Tout le monde misait sur le rat-taupe nu », reconnaît-il. Mais quand il collecte des centaines d’échantillons de tissus et d’organes de ces animaux pour ses tests, ce qu’il découvre est à la fois décevant et incroyable. Au niveau moléculaire, le rat-taupe nu vieillit bel et bien.

    Seulement, en chemin, sa biologie résiste à presque toutes les maladies dont souffrent les mammifères – en particulier les humains – en vieillissant. Au cours de quatre décennies passées à étudier des milliers et des milliers de rats-taupes nus, seulement dix de ceux de Rochelle Buffenstein ont succombé à un cancer. Quand on lui demande de quoi meurent la plupart des rats-taupes nus, elle lève les mains : « C’est la question à un million de dollars ! »

    Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic de mars 2026. S'abonner au magazine

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