Une journée dans la peau d’un manchot "à la retraite"
À l'aquarium de Nouvelle-Angleterre, à Boston, une nouvelle île « de retraite » a été conçue pour les manchots du Cap, qui y vivent leurs dernières années heureux.

À l'aquarium de Nouvelle-Angleterre, un manchot peint lors d'une séance de stimulation. Un nouvel enclos destiné aux manchots plus âgés leur permet de profiter de leur « retraite ».
À l'aquarium de Nouvelle-Angleterre, un manchot peint lors d'une séance de stimulation. Un nouvel enclos destiné aux manchots plus âgés leur permet de profiter de leur « retraite ».
Il est 9h15 à l'aquarium de la Nouvelle-Angleterre, à Boston. C'est l'heure du petit-déjeuner pour les sept manchots du Cap (Spheniscus demersus) qui vivent sur une petite île clôturée près de l'entrée principale de l'aquarium.
Ici, les oiseaux marins sont calmes, bien plus calmes que leurs voisins de la grande colonie de manchots du Cap à leur gauche et de la colonie de Gorfous sauteurs (Eudyptes chrysocome) à leur droite. Ils nagent doucement dans l'eau, lissent leurs plumes et se détendent sur les perchoirs qu'ils ont choisis, attendant patiemment que le petit-déjeuner leur soit servi dans des porte-bâtonnets de glace colorés. Pas de bousculades ni de cris : parmi les plus de soixante-dix manchots de l'établissement, ce sont les manchots du Cap qui ont les meilleures manières.
Originaires des côtes rocheuses d'Afrique du Sud et de Namibie, les manchots du Cap sont incontournables dans les zoos et les aquariums. Il s'agit d'une espèce charismatique, immédiatement reconnaissable à son plumage noir et blanc et à ses cris semblables à ceux d'un âne.
À l'aquarium de Nouvelle-Angleterre, certains membres de la colonie vivent jusqu'à 2,5 fois plus longtemps que les dix à quinze ans qu'ils atteignent à l'état sauvage. Sept oiseaux marins âgés ont été transférés dans un enclos séparé en février 2025. À trente-six ans, Good Hope est le manchot du Cap le plus âgé de l'aquarium. La longévité semble être héréditaire dans sa famille : sa mère, Deco, est morte en 2023, peu de temps avant son quarante-deuxième anniversaire.
« À mesure que [les membres de] la colonie vieillissaient, c'était presque devenu une blague : "pourquoi ne pas leur ouvrir une maison de retraite ?" », raconte Eric Fox, conservateur adjoint chargé des manchots. « Ce sont des oiseaux en relativement bonne santé qui souffrent de problèmes de santé liés à l'âge ».
À tous égards, leur île séparée est bien une maison de retraite. Ils sont à l'abri des coups de becs et des bousculades des manchots juvéniles, même s'ils peuvent toujours les voir. Ils y bénéficient de poissons en abondance (souvent fourrés du traitement médicamenteux qu'ils doivent recevoir), de séances de rééducation physique, d'activités de stimulation cognitive telles que des excursions dans l'aquarium, ainsi que d'un rythme de vie globalement plus tranquille. La seule chose qui manque vraiment, c'est les après-midis bingo.
LES MAUX LIÉS À L'ÂGE
Le matin de ma visite à l'aquarium, Eric Fox, vêtu d'une combinaison de plongée noire, est assis sur l'île avec un sceau en métal plein d'anchois, de harengs et de petits poissons appelés capelans. Doucement, les manchots se dandinent jusqu'à lui en formant une rangée bien ordonnée. Lambert, âgé de trente-trois ans, observe la scène depuis le perchoir élevé qu'il a choisi avec son compagnon Dyer, âgé de quinze ans.

Mia Luzietti, dresseuse des manchots à l'aquarium de Nouvelle-Angleterre porte un manchot du Cap tandis qu'Eric Fox, conservateur adjoint, prépare l'oiseau pour une séance de peinture. Des activités telles que la peinture ou l'utilisation de jouets permettent d'éviter l'ennui.
Mia Luzietti, dresseuse des manchots à l'aquarium de Nouvelle-Angleterre porte un manchot du Cap tandis qu'Eric Fox, conservateur adjoint, prépare l'oiseau pour une séance de peinture. Des activités telles que la peinture ou l'utilisation de jouets permettent d'éviter l'ennui.
À mesure que les manchots de l'aquarium ont vieilli, ils ont commencé à présenter certaines maladies que l'on observe chez les personnes âgées tels que les glaucomes, l'arthrose et les problèmes de colonne vertébrale. Lambert et Good Hope ont tous deux subi l'ablation d'un œil pour traiter leur glaucome. Boulders, trente-cinq ans, souffre d'arthrose, à un niveau plus avancé que le reste de la colonie.
« À l'état sauvage, ils n'atteignent simplement pas un âge assez avancé pour commencer à voir apparaître ces problèmes », explique Nina Nahvi, responsable du centre médical de l'aquarium. « C'est à partir de vingt-cinq ans que les soins gériatriques deviennent vraiment nécessaires. Ils vont commencer à subir des examens de plus en plus fréquents ».
Elle ajoute que la plupart des oiseaux âgés passent des examens ophtalmologiques trimestriels, et non annuels.
Au petit-déjeuner, chaque manchot reçoit des vitamines ou des médicaments, selon son plan de soins personnalisé. Dans leur enclos, les manchots ont également régulièrement accès à du poisson pour leurs collations et à du poisson supplémentaire auquel de l'eau a été injectée pour favoriser la santé de leurs reins. L'équipe vétérinaire de l'aquarium effectue des analyses de sang annuelles afin d'évaluer le fonctionnement des organes internes des manchots et de détecter tout signe d'inflammation ou d'infection.
À 9h40, le petit-déjeuner est terminé. Il est alors l'heure pour Nick Vitale, dresseur des manchots, d'administrer son collyre à Lambert, comme il le fait deux fois par jour. Après être monté sur l'île, le dresseur prend délicatement Lambert dans ses bras et le met sur ses genoux, lui carressant doucement la tête tandis que Dyer se tient derrière pour le protéger.
Le manchot âgé de trente-trois ans, qui a des antécédents de cataracte, reste étonnament calme tandis que Nick Vitale lui administre des gouttes. Le dresseur explique que ce calme est le fruit d'années d'entraînement au cours desquelles les dresseurs distribuent du poisson pour gagner la confiance des manchots et leur apprendre que le fait d'être manipulés est une expérience positive.
« C'est en quelque sorte la raison principale pour laquelle nous organisons autant de séances d'entraînement, pour nous assurer que lorsqu'ils atteindront cet âge et auront peut-être besoin de collyre, cela ne soit pas une source de stress pour eux », explique Nick Vitale, en tenant délicatement le flanc de Lambert. « Il s'agit de rendre l'expérience ludique et positive. Les caresses et le poisson : voilà le secret pour gagner leur cœur ».
UN RYTHME DE VIE PLUS TRANQUILLE
Lambert et Dyer ont été les premiers à découvrir leur nouveau chez-eux.
Lorsque Lambert a fini par choisir le plus haut perchoir de l'île, l'équipe n'était pas vraiment ravie. Avec seulement un œil, traverser les reliefs de l'île rocheuse allait être difficile. L'équipe a donc aménagé l'endroit pour le rendre plus accessible aux seniors en plaçant des tapis moelleux et spongieux tout autour de l'île, formant une sorte de « réseau routier » tactile et visuel que les manchots peuvent suivre. Ces tapis moelleux permettent de réduire les risques de lésions douloureuses qui peuvent se développer sous les pieds des manchots en raison de facteurs tels que la vieillesse et un mode de vie sédentaire.
À mesure que plus de manchots ont été introduits, chaque couple ou individu a établi des limites bien définies. Harlequin, trente-trois ans, préfère se percher sur un petit affleurement au bord de l'eau, sur la gauche de l'île, tandis que Good Hope et son partenaire, St. Croix, vingt-quatre ans, vivent sur un tapis moelleux tout à droite de l'île.
Au cours de l'année dernière, les oiseaux se sont acclimatés à leur nouveau chez-eux et ont adopté des comportements qu'ils n'affichaient pas au sein de la colonie principale. Isis, trente ans, qui avait des difficultés sur le plan social et se faisait malmener par les plus jeunes, a enfin réussi à trouver sa place. On peut souvent la voir nager paisiblement. Boulders, qui a toujours été connu pour son dynamisme, prend désormais plus le temps de se reposer tout au long de la journée.

Les manchots en captivité peuvent facilement vivre deux fois plus longtemps qu'à l'état sauvage. Un enclos réservé aux manchots âgés permet au personnel de l'aquarium de surveiller et de s'occuper des manchots plus âgés.
Les manchots en captivité peuvent facilement vivre deux fois plus longtemps qu'à l'état sauvage. Un enclos réservé aux manchots âgés permet au personnel de l'aquarium de surveiller et de s'occuper des manchots plus âgés.
ACUPUNCTURE, RÉÉDUCATION PHYSIQUE ET EXCURSIONS
En tant qu'espèce proie, les manchots possèdent ce que l'on appelle un réflexe de protection. À l'état sauvage, cela leur permet de masquer les signes de maladie ou de blessure afin d'éviter d'être la proie d'un prédateur ou d'être évincés par les membres de leur colonie. Le fait de disposer d'une zone isolée de la colonie principale a permis aux dresseurs d'observer ce comportement de près.
Si l'un des manchots ne mange pas correctement ou semble plus raide que d'habitude, l'équipe organise un examen physique. Cela se traduit parfois par de simples séances de rééducation physique, consistant par exemple à encourager doucement le mouvement et à renforcer les muscles de la zone du corps touchée.
Dans les cas plus graves, comme les maladies touchant la colonne vertébrale ou l'arthrose, Nina Nahvi et son équipe peuvent prescrire des traitements tels que l'acupuncture. L'acupuncteur de garde de l'aquarium, qui traite également les humains et les chiens, passe plusieurs fois par semaine lorsque c'est nécessaire. Les oiseaux se détendent alors dans une pièce sombre pendant que les aiguilles plantées dans leur corps font leur effet.
Quant à l'inflammation, fréquente chez les manchots âgés, un appareil laser émet des faisceaux lumineux précis afin de stimuler la circulation sanguine et soulager la douleur. « C'est vraiment drôle. Il y a des membres de l'équipe qui ont dix ans de moins que les manchots dont ils s'occupent », explique Nina Nahvi en montrant un tonomètre, un appareil portable permettant de mesurer la pression intraoculaire des manchots pour dépister des pathologies telles que le glaucome.
Répondre aux besoins physiques des manchots ne représente qu'une pièce du puzzle. Ces oiseaux ont également besoin d'une stimulation mentale, qui est intégrée dans leur routine quotidienne. Ces séances de stimulation consistent notamment à jouer avec des boules à facettes, des jouets flottants et des bulles, ou à demander à un membre de l'équipe de porter les manchots afin de leur offrir une vue à 360 degrés sur l'aquarium et ses visiteurs.
Harlequin raffole particulièrement d'une chose : son panier de transport. Dès qu'elle le voit, elle se précipite avec enthousiasme à travers l'île et s'y glisse d'elle-même, sans qu'il soit nécessaire de trop l'encourager. Un membre de l'équipe l'amène alors faire une petite excursion dans l'aquarium.
« Les poissons qui nagent, les couleurs, les lumières : c'est parfois le traitement le plus efficace », affirme Nick Vitale.
Le travail sur l'île de retraite se poursuit et l'équipe recherche des candidats susceptibles de la rejoindre à l'avenir. Eric Fox espère que cette colonie de manchots âgés inspirera les visiteurs et qu'ils partiront avec un désir d'aider à sauver leurs congénères sauvages. Le manchot du Cap est une espèce en danger critique d'extinction dont la population a chuté de près de 8 % ces trente dernières années.
Dans la Nouvelle-Angleterre, cependant, les sept manchots âgés de l'aquarium, Lambert, Dyer, St. Croix, Good Hope, Boulders, Harlequin et Isis, profitent d'une retraite bien méritée.
« À un moment donné, nous devrons peut-être prendre la décision difficile de reconnaître que cela ne sert plus leur intérêt... mais nous en sommes pour l'instant à une sorte d'entre-deux », explique Eric Fox quand il aborde le sujet de l'euthanasie sans cruauté. « Nous découvrons également la résilience dont ces animaux font preuve. Même à leur âge avancé, ils sont capables d'apprendre, ils sont capables de trouver de nouvelles façons de se déplacer, malgré des limitations visuelles ou des articulations rouillées ».
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
