Archéologie

Les Romains chassaient-ils la baleine en Méditerranée il y a 2000 ans ?

Des os de baleines franches et grises ont été identifiés sur des sites romains de salaison de poisson en Espagne. Or ces espèces ont disparu de la mer Méditerranée.

De Julie Lacaze

Les Romains ont peut-être capturé des baleines en Méditerranée, et ce, bien avant les Basques, pourtant considérés comme des précurseurs en la matière. C’est ce que vient de découvrir, après un long travail d’enquête, une équipe pluridisciplinaire de chercheurs, incluant des écologues de l’université de Montpellier et des archéologues de différents pays. Leur étude a été publiée dans la revue Proceedings of the Royal Society of London B, en juillet 2018.

« Nous étions étonnés que les baleines franches et grises n’aient jamais peuplé la Méditerranée, explique la directrice de recherche Ana S. L. Rodrigues. Le détroit de Gibraltar, entre l’Atlantique et la Méditerranée, est pourtant une zone propice à l’entrée des cétacés. Nous avons donc contacté des archéologues travaillant sur les cetaria (ateliers romains de salaison de poisson) de la région, principalement implantées vers Gibraltar, une aire favorable à la pêche du thon, pour savoir s’ils y avaient trouvé des traces de baleines. » Réponse des archéologues : des os d’au moins 10 cm de long, non identifiés, ont été exhumés sur certains sites. Mais le processus d’identification anatomique des cétacés, mesurant plusieurs dizaines de mètres, est complexe. « Il requiert d’avoir un spécimen complet de référence, ce qui est difficile à stocker, même pour un muséum », précise Ana. S. L. Rodrigues.

IDENTIFICATION D’OS DE BALEINES

Les différents groupes de recherches ont décidé de conjuguer leurs efforts. Dix os provenant de la région de Gibraltar et un morceau de squelette issu des Asturies ont été envoyés à un laboratoire d’identification moléculaire des États-Unis. Des analyses d’ADN, couplées à des identifications du collagène (molécule présente dans les os et spécifique chez chaque espèce), ont permis d’identifier les espèces : un dauphin commun, un globicéphale commun, un rorqual commun, un grand cachalot, trois baleines grises, trois baleines franches, et même... un éléphant !

Principale conclusion, selon les écologues : les baleines grises et franches, aujourd’hui absentes de la Méditerranée, habitaient bien cette mer il y a 2 000 ans. Ces espèces migratoires s’alimentaient sans doute près des côtes norvégiennes en hiver, puis, durant la saison chaude, se reproduisaient en Méditerranée.

Les Romains ont-ils précipité leur disparition en les chassant ? Une chose est sûre, ils disposaient des technologies et des infrastructures suffisantes pour chasser et traiter les carcasses de baleines. « Les quelque 200 ateliers de salaison de la région de Gibraltar comportaient des bassins d’au moins 18 m3, précise la spécialiste. Un volume largement suffisant pour accueillir les restes d’une baleine. Les routes commerciales romaines auraient, quant à elles, permis d’acheminer, à travers l’Europe, les produits dérivés de l’animal. » – dont l’huile, utilisée pour s’éclairer, et la graisse, pour le savon ou l’imperméabilisation du cuir et du bois.  En outre, la chair de baleine aurait pu constituer une viande bon marché.

RECHERCHE DE TRACES ÉCRITES CONFIRMANT LA CHASSE

Néanmoins, les récits historiques ne comportent pas de trace évidente de telles pratiques chez les Romains. « Il est difficile de savoir à quel animal se réfère un auteur latin quand il évoque une pêche, déplore Ana. S. L. Rodrigues. Cela s’explique par une ambiguïté étymologique du mot “cetus”.  Le terme latin décrit un grand animal vivant dans la mer. Cela peut être une baleine, mais aussi un thon, un requin, une tortue ou même un phoque. »

Les auteurs de l’étude soulignent toutefois qu’il existe une description de la chasse d’un « monstre marin », au moyen d’une barque et de harpons, dans un poème d’Oppien, un auteur romain du IIe siècle. Oppien précise que le monstre était observé depuis les côtes, avant d’être capturé. Une méthode de traque qui rappelle celle déployée par les Basques, vers 1000 ap. J.-C., pour chasser les cétacés du golfe de Gascogne. Après le repérage, un équipage de huit hommes se rendait sur zone à la rame pour harponner l’animal.

Comment savoir si l’auteur antique ne décrivait pas la pêche d’un rorqual commun, identifié dans les échantillons ? Impossible, vu son habitat. « C’est une espèce de haute mer, beaucoup plus dense que les baleines franches ou grises car moins riche en graisse, répond Ana S. L. Rodrigues. Le rorqual commun coule à-pic quand il est pêché. Seules les techniques de chasse développées au XIXe ont permis de le capturer. » Et pourquoi pas un grand cachalot, que les Basques parvenaient à pêcher ? « C’est aussi un animal de pleine mer, trop difficile à ramener à Terre avec les embarcations romaines, rétorque la chercheuse. Les os de ces animaux provenaient probablement d’animaux échoués sur la plage. »

Si la présence de baleines franches et grises semble donc aujourd’hui avérée durant l’Antiquité, l’existence d’une industrie baleinière chez les Romains relève encore de l’hypothèse. « Reste aux archéologues à éplucher les registres romains pour retrouver les traces d’un tel commerce, ou encore à identifier des résidus d’huile de baleine dans les pots antiques », conclut l'écologue.