Aventures

Cet homme a réalisé la première descente à skis du K2

Ils sont nombreux à avoir perdu la vie en essayant de skier sur le deuxième plus haut sommet au monde. Andrzej Bargiel y est parvenu. Découvrez comment cet Aventurier de l’année National Geographic est entré dans l’histoire. Mercredi, 27 février

De Aaron Teasdale

Au cœur de la forteresse de glace du Karakoram, à la frontière séparant le Pakistan de la Chine, une pyramide de granite mortelle s’élève à plus de 8 600 m d’altitude. Il s’agit du K2, la seconde plus haute montagne au monde. Bien qu’elle mesure environ 235 m de moins que l’Everest, le climat y est plus froid, la montagne plus escarpée, plus reculée et bien plus dangereuse. Des chiffres sinistres en témoignent : une personne sur cinq meure en tentant de parvenir jusqu’au sommet. La montagne tient son surnom de l’Américain George Bell, qui, après une tentative d’ascension ratée en 1953, déclara : « C’est une montagne sauvage qui veut votre peau. »

Parois recouvertes de glace, glaciers suspendus, avalanches soudaines, manque d’oxygène, froid létal et tempêtes fréquentes dignes d’un ouragan : il serait difficile de trouver un endroit plus dangereux où skier. Pourtant, depuis 25 ans, des skieurs d’élite essaient de réaliser la première descente complète du K2. Le plus souvent, la conclusion est macabre. Hans Kammerlander, la première personne à être descendu à skis depuis le sommet de l’Everest, a mis un terme à sa tentative en 2004 après avoir vu un alpiniste chuter à côté de lui et tomber dans le vide. En 2009, Michele Fait a perdu la vie alors qu’il s’entraînait sur les versants inférieurs du K2, après avoir glissé le long d’une paroi enneigée sous les yeux de son partenaire de l’époque, Fredrik Eriksson. Un an après l’accident, Fredrick est retourné sur les lieux et n’était plus qu’à 400 m du sommet lorsqu’il tomba lui aussi dans le vide.

« Ce n’est pas par hasard si cela n’a jamais été fait auparavant », confie Chris Davenport, double champion du monde de ski extrême et précédent Aventurier de l’année National Geographic. « Quelques-uns des meilleurs skieurs de montagne au monde sont morts au K2. »

Pendant ce temps, Andrzej Bargiel, jeune skieur de montagne ambitieux âgé de 30 ans, commençait à descendre à skis des sommets de 8 000 m d’altitude, débutant en 2013 et 2014 par le Shishapangma et le Manaslu, respectivement 14e et 8e sommets les plus hauts au monde. Puis en 2015, alors qu’il réalisait une première descente des 8 047 m du Broad Peak, séparé du K2 par le glacier Godwin-Austen, il posa véritablement pour la première fois les yeux sur la paroi massive et démesurée de la Montagne sauvage.

« Je n’aurais pas pu choisir un meilleur endroit pour la regarder, depuis ce point de vue perché à 8 000 mètres d’altitude », raconte Andrzej Bargiel. « Cela m’a inspiré, je me suis dit que ça devait être faisable. »

Il avait trouvé là son but ultime.

En 2017, il annonça son intention de descendre le K2 à skis. Le Slovène Davo Karničar, ancien skieur extrême et auteur en 2000 de la première descente complète à skis de l’Everest, fit aussi part de son projet de faire de même. Davo Karničar fut le premier à essayer de skier sur le K2 en 1993, mais fut contraint d’abandonner après que le vent a emporté ses skis non fixés à près de 7 900 m. Cela aurait pu être pire : des coups de vent avaient soufflé des voies d’escalade entières de la montagne.

Aucun des deux skieurs ne réalisa son objectif cet été-là, ce qui n’était pas surprenant. Certaines années, les conditions sont si dangereuses sur le K2 que personne ne peut parvenir au sommet. Mais Andrzej Bargiel, en partie aidé par un drone dirigé par son frère Bartek, réalisa un précieux travail de reconnaissance et parvint à mi-chemin de l’itinéraire prévu, creusant des abris dans la neige pour se protéger des tempêtes de haute altitude. En étudiant la réaction de la neige et des glaciers suspendus face aux changements de température tout au loin de la journée, il acquit une connaissance essentielle du moment où il devrait s’élancer et de la position qu’il devrait prendre pour se frayer un chemin le long de la montagne entre les énormes séracs, d’imposants blocs de glace instables qui jonchent les parois. En 2008, 11 alpinistes ont perdu la vie au K2 après la chute d’un seul sérac.

« J’ai parlé à des alpinistes et des guides qui sont allés sur le K2 et qui m’ont dit : "Pas question, c’est juste impossible" », raconte Chris Davenport.

« Presque personne ne pensait que j’allais réussir », admet Andrzej Bargiel. « Surtout après l’échec de ma première tentative. »

Téméraire, Andrzej y retourna en 2018, parcourant les 110 km séparant le village le plus proche au camp de base, pour attendre le bon moment d’un point de vue météorologique, qui lui permettrait de s’élancer. Heureusement, les conditions étaient bonnes cette année-là pour réaliser l’ascension du K2. Andrzej Bargiel se mit en route le 19 juillet, sans oxygène. Quatre jours plus tard, le 22, à 11 h 28, il avait atteint le second plus haut sommet au monde, seul avec ses skis.

Il veilla à ce qu’ils ne s’envolent pas en les détachant de son sac. Les initiales de ses parents, de ses trois sœurs et de ses sept frères étaient inscrites sur le dessus de ses skis, mais ce n’était pas le moment d’être sentimental. Il chaussa ses skis et commença à descendre délicatement les parois glacées de la montagne, dont l’inclinaison était comprise entre 50 et 55 °. Andrzej reconnaît avoir eu peur pendant qu’il se préparait, il confie que pendant la descente « toutes ces craintes ont disparu, j’étais calme et très concentré. »

Un tel niveau de concentration est essentiel lorsque l’on skie sur le fil du rasoir. « Si vous tombez, vous mourrez », confie l’Américain Dave Watson, qui était à deux doigts de descendre à skis le K2 en 2009 lors de sa seconde tentative, mais a dû rebrousser chemin à 8 300 m d’altitude en raison de l’instabilité de la neige, qui lui arrivait jusqu’à la poitrine. « Ils ne retrouveront même pas votre corps. »

Après être descendu avec succès jusqu’à 7 600 m, s’arrêtant pour reprendre sa respiration après avoir négocié presque chaque virage dans un air dépourvu d’oxygène, Andrzej était confronté à un moment critique. D’ici, il avait prévu de s’éloigner des camps, des cordes fixées et des alpinistes qui empruntaient la principale voie d’escalade. Contrairement à ceux qui avaient essayé de skier sur le K2, il n’avait pas l’intention de descendre en empruntant une seule voie d’escalade : il avait imaginé une trajectoire reliant quatre voies d’escalade, séparées par des traversées risquées.

Dans un premier temps, la descente d’Andrzej fut stoppée par un épais brouillard. Sans visibilité, il serait impossible de se frayer un chemin entre les nombreux séracs, glaciers suspendus et falaises qui se trouvaient en contrebas. Le skieur pouvait choisir de se rabattre sur l’arête des Abruzzes qui bien que dangereuse, était un peu plus sûre. David Watson l’avait empruntée lors de sa tentative. Toutefois, il ne s’agirait plus d’une véritable descente à skis, car cette option nécessitait de descendre en rappel sur plus de 600 m le long d’une falaise appelée la Pyramide Noire. Au bout d’une heure et demie d’attente, le brouillard s’est levé suffisamment pour qu’Andrzej entre dans le no man’s land du dangereux versant sud du K2, faisant son entrée dans le livre des records.

Il était 19h quand, après sept heures et 3 600 m de descente verticale à skis, la vie ne tenant qu’à un fil, Andrzej Bargiel est arrivé au glacier Godwin-Austen, situé au pied du K2, pour achever l’une des descentes à skis les plus dangereuses de l’histoire. Il resta allongé dans la neige pendant une heure et trente minutes, physiquement et émotionnellement vidé.

« Arrivé au pied de la montagne, j’étais heureux comme un enfant… J’étais très soulagé et content », confie le skieur. « J’étais ravi et fier de ne pas avoir perdu le contrôle. Un peu plus tôt, j’avais eu mes moments de doute, mais là, en bas, j’ai eu le sentiment que cela avait du sens et que tout s’était bien passé. »

La Pologne est connue pour ses alpinistes avant-gardistes, et bien que la prouesse de descendre à skis le K2 peut être difficile à comprendre pour certains, l’exploit d’Andrzej Bargiel a été salué par la société polonaise, des citoyens lambdas en passant par des membres du parlement, d’importants journalistes et d’anciens skieurs olympiques.

David Watson, qui comprend sans doute mieux que quiconque cette prouesse, revient sur le succès d’Andrzej Bargiel : « Il a grimpé jusqu’à la stratosphère, soit la porte d’entrée de l’espace, sans oxygène et il est descendu à skis. Il a fait cela tout seul. Il s’agit là d’une prouesse humaine comparable à celle d’Alex Honnold escaladant El Capitan sans corde. »

« C’est la première fois que quelque chose de cette ampleur, de cette difficulté et de ce niveau d’engagement est réalisé », ajoute Chris Davenport. « Le K2 a été descendu à skis. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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