Une carte pour mieux comprendre les causes de la déforestation mondiale

En septembre 2018, la revue Science a dévoilé une carte mondiale de la déforestation entre 2001 et 2015, mettant en évidence cinq grandes causes. Décryptage avec Paul Leadley, écologue à l’université Paris-Sud.

De Julie Lacaze
Carte mondiale de la déforestation entre 2001 et 2015. En rouge, la part liée à l’industrie agricole ou minière, à la construction, etc. ; en jaune, celle due à l’agriculture itinérante ; en vert, à l’exploitation forestière ; en marron, aux feux de forêt ; et, en bleu, à l’urbanisation.

Abattage pour la production agricole, exploitation forestière, feux de forêt, urbanisation et agriculture itinérante, telles sont les cinq causes principales de la déforestation. Un phénomène en progression dans le monde entier : selon une étude américaine, parue dans la revue Science, qui présente une carte mondiale de la déforestation, 50 000 km2 de forêts, en moyenne, ont été perdus chaque année dans le monde entre 2001 et 2015. Or la libération de carbone lors des feux de forêt et la diminution de la capacité naturelle des arbres à stocker ce puissant gaz à effet de serre participent à l’augmentation du taux de CO2  dans l'atmosphère. Stopper la déforestation est devenu l’un des enjeux majeurs des politiques climatiques.

L’étude parue dans Science « est la première analyse s’intéressant aux causes de la déforestation au niveau mondial, explique Paul Leadley, écologue à l’université Paris-Sud. L’organisation mondiale de l’alimentation (FAO) avait déjà établi des cartes du même genre, mais  celles-ci se fondaient sur les statistiques, pas toujours fiables, fournies par les États. Ici, les données proviennent d’images satellitaires. » Parmi les précédents modèles de représentation figure également celui de la Global Forest Watch, une plateforme en ligne qui propose aux internautes une carte interactive de la déforestation. Mais les causes n’y apparaissent pas.

Pour réaliser cette carte inédite, les scientifiques américains ont identifié, grâce à Google Earth, cinq profils types de paysages, qu’ils ont associés aux cinq grandes causes de déforestation. Puis un ordinateur a passé au crible les forêts de la planète, via l’imagerie satellitaire, reliant chaque parcelle à l’un de ces profils. Un expert a ensuite vérifié, sur un échantillon représentatif, que la machine avait correctement effectué son travail. « On y découvre notamment l’ampleur des pertes forestières liées à l’exploitation de l’huile de palme et du cacao en Asie du sud-est. Une catastrophe écologique largement minimisée par les précédents rapports », pointe Paul Leadley.

 

LA DÉFORESTATION EN 5 CAUSES

Analyse des causes de la déforestation, entre 2001 et 2015. En rouge, la part liée à l’industrie agricole ou minière, à la construction, etc ; en jaune, celle due à l’agriculture itinérante ; en vert, à l’exploitation forestière ; en marron, aux feux de forêt ; et, en bleu, à l’urbanisation.

27 % : L’AGRICULTURE INTENSIVE, L’INDUSTRIE MINIÈRE, ETC.

Les activités agricoles, minières et, plus largement industrielles, sont les principales responsables de la déforestation mondiale. « Il s’agit d'abattage non raisonné. La végétation ne va donc pas se régénérer », déplore Paul Leadley. En Amérique du Sud, les arbres sont abattus pour créer des zones de pâturage ; en Argentine et au Brésil, pour planter du soja, qui représente une source importante de nourriture pour le bétail sur le plan mondial. Certaines parties de la forêt amazonienne sont également exploitées à des fins d’extraction minière ou gazière. « Toutefois, des mesures ont été prises, notamment par le Brésil, pour protéger les forêts, souligne l’écologue (cf : notre reportage sur les zones de protection instaurées pour les tribus isolées d’Amazonie).

En revanche, en Asie du Sud-Est, la déforestation liée à la culture du palmier à huile et du cacaoyer progresse depuis les années 2000. Le phénomène est d’autant plus inquiétant qu’il affecte des points chauds de biodiversité. » Dans le cadre de l’objectif « zéro déforestation 2020 », lancé en 2017 par L’ONG Forest Trends, 450 entreprises agroalimentaires s’étaient engagées à ne pas se fournir en cacao ou en huile de palme issus de zones déforestées d’Asie du Sud-Est. Mais cet objectif est loin d’être atteint, soulignent les auteurs de l’étude.

 

26 % : L’EXPLOITATION FORESTIÈRE

Celle-ci concerne principalement l’Europe et l’Amérique du Nord. Elle est liée aux activités de production de papier, de bois de chauffage ou de construction. « Son impact est plus ou moins néfaste, nuance le scientifique. Il dépend de la façon dont sont gérées les forêts. En Europe, pratiquement toutes les parcelles boisées sont exploitées, mais en tenant généralement compte de la régénération de la végétation. »

Parmi les solutions possibles pour limiter les effets négatifs de l’exploitation forestière, entreprises et consommateurs pourraient veiller à ne plus acheter de bois provenant d’exploitations non respectueuses de la nature. En France, les labels PEFC ou FSC certifient de la bonne exploitation de la forêt.

 

24 % : L’AGRICULTURE ITINÉRANTE

Cette pratique agricole, utilisée surtout en Afrique et en Inde, consiste à cultiver une parcelle de forêt, puis à la laisser en friche. « Cette méthode de culture traditionnelle, qui utilise le brûlis ou le paillis, est bien plus respectueuse de la végétation que l’agriculture intensive, car elle permet à la forêt de se régénérer », commente Paul Leadley.

 

23 % : LES FEUX DE FORÊT

Une bonne part de la déforestation mondiale est liée aux incendies. Les forêts boréales de Russie, du Canada et d’Alaska sont principalement affectées. « Ces phénomènes font partie de la régénération naturelle de ces forêts », précise Paul Leadley. Toutefois, les feux de forêt progressent dans d’autres régions du monde. L’Australie, la Suède et la côte ouest des États-Unis ont connu cette année des incendies spectaculaires. Sont-ils liés au réchauffement climatique ? « Nous n’avons pas de certitude à ce sujet, mais nous pensons qu'il augmente la fréquence et l’étendue des phénomènes », répond l’écologue de Paris-Sud.

 

MOINS DE 0,6 % : L’URBANISATION

« On entend souvent que cette dernière cause est un facteur majeur de déforestation, mais, globalement, l’expansion des villes ne se fait pas trop au détriment des forêts », avance le scientifique. Les chercheurs ont montré que l’urbanisation était responsable de moins de 1 % de la déforestation mondiale. La région la plus concernée : l’Amérique du Nord, avec 2 % de forêts abattues.