Environnement

Loïck Peyron sur les traces de l'Amoco Cadiz

Nous avons rencontré le navigateur Loïck Peyron à Paris à l'occasion de la présentation du film "Amoco Cadiz, la marée noire du siècle", produit et diffusé par National Geographic. Jeudi, 15 mars

De Romy Roynard, Rédactrice en chef Web

L'Amoco Cadiz est un événement que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. Une marée noire inédite de par son ampleur, sa durée, sa violence. Une catastrophe écologique majeure, une crise environnementale aux conséquences désastreuses.

Le 16 mars 1978, en partance de la baie de Lyme pour rallier Rotterdam via la Manche, le supertanker Amoco Cadiz s'échoue en bordure des côtes bretonnes, non loin du village de Portsall dans le Finistère. En quelques jours, il déverse dans l'océan 227 000 tonnes de pétrole brut. Les rivages revêtent un sinistre manteau noir long de 400 mètres, dont le toucher est fatal pour toutes les créatures marines. Les poissons remontent à la surface, les oiseaux alors en période de nidification sont retrouvés mazoutés par milliers sur les plages. Même dans les eaux turbulentes et très oxygénées de Bretagne, il a fallu sept  longues années pour que les espèces marines et l'ostréiculture soient à nouveau vivifiées. Quarante ans après la catastrophe, l'émotion est encore très présente pour tous les habitants qui ont vu un jour les plages bretonnes recouvertes de noir, comme la promesse de lendemains sombres. 

National Geographic revient sur le naufrage de l'Amoco Cadiz dans un documentaire inédit, diffusé vendredi 16 mars à 20h40. L'occasion de nous entretenir avec le navigateur français Loïck Peyron, qui incarne cette première production française National Geographic.

 

Que vous souvenez-vous avoir ressenti au moment où vous avez entendu parler de la catastrophe ?

Vous savez mon père était capitaine au long cours et transportait lui-même du pétrole sur des pétroliers, parfois beaucoup plus gros que l’Amoco Cadiz. Je suis tombé dans le pétrole depuis tout petit donc ça m’a forcément touché, plus que n’importe quelle personne beaucoup plus éloignée de la question. Je me souviens de reportages télévisés où le noir avait envahi l’écran.

 

Est-ce que ce sont des événements comme l’Amoco Cadiz qui vous ont fait prendre la mer par une autre voie ?

Non, pas du tout. Mon grand frère s’y est essayé un an, mais pas moi. Vous savez, notre père était passionné par son métier, comme beaucoup de gens, mais il lui arrivait de s’en plaindre. J’ai retenu ce côté plaintif ; c’est peut-être pour ça que ça ne m’a jamais attiré. Et puis quand mon père débarquait de ses pétroliers il embarquait sur un bateau à voile presque immédiatement pour emmener toute la famille en mer. C’était une autre manière d’apprécier la mer et celle que j’ai choisie.

 

Les accidents sont rares mais lorsqu’ils se produisent ils sont spectaculaires. En janvier dernier le Sanchi a fait naufrage en mer de Chine. Il transportait 110 000 tonnes de condensats, des hydrocarbures légers qui s’apparentent à un pétrole plus léger que sa forme brute. C’est une catastrophe dont les répercussions seront semblables à celles de l’Amoco Cadiz. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je n’ai pas vraiment suivi cette affaire. Vous savez, je suis un peu fataliste. Quelque part je considère que l’on doit accepter les risques liés à l’utilisation des carburants, quand bien même les conséquences sont désastreuses. La seule qui n’a pas choisi cela, c’est la nature. Très localement ce sont des drames absolus, c’est vrai, mais on voit bien que le facteur temps est une chose avec laquelle la nature s’arrange. Ça n’excuse pas les comportements humains et les erreurs humaines, notamment la volonté de prendre des risques pour satisfaire une envie de gain, de rentabilité. À chaque fois c’est la nature qui en souffre, mais quand nous on sera plus là, elle nous survivra.

 

L’Amoco Cadiz, c’était aussi la première fois qu’une compagnie pétrolière était contrainte par la justice à verser aux plaignants une somme de plusieurs millions de dollars en dommages et intérêts. Le procès a révélé que la compagnie Amoco était au courant des fuites de carburants mais ne voulait pas immobiliser le pétrolier car chaque jour représentait 200 000 $ de chiffres d’affaires. Comment la Loi peut-elle obliger les armateurs à préférer la sécurité au profit ?

La bonne nouvelle c’est que cette action collective a permis de responsabiliser un peu plus les armateurs. L’appât du gain ou la survie d’une entreprise peut parfois malheureusement pousser à ignorer des mesures de sécurité. Ce n’est pas forcément propre au pétrole d’ailleurs.

La transition se fait en douceur. On ne met pas un panneau « attention virage dangereux » à la première voiture qui tombe dans le ravin. On attend qu’il y en ait quinze. Il y a une certaine inertie dans les mentalités, mais ça change peu à peu. Pour responsabiliser, il faut que les sanctions soient supérieures aux coûts de réparation. C’est le bâton et la carotte. Ça marche très bien pour les ânes, et ça marche aussi très bien pour les ânes bipèdes que nous sommes.

 

Le problème finalement n’est-il pas notre dépendance au pétrole pour nous chauffer, pour nous déplacer, pour produire du plastique ?

Oui, c’est un autre sujet. Les civilisations modernes ont besoin d’énergie, ont toujours eu besoin d’énergie. Pour cela on brûle beaucoup de fossiles parce que c’est une manne relativement bon marché.

 

Mais qui se raréfie…

Oui, qui va se raréfier. Et quelque part tant mieux parce que ça va forcer à trouver d’autres solutions. D’ailleurs on voit bien la corrélation entre les budgets alloués à la recherche et au développement pour les alternatives écologiques chaque fois que le prix du pétrole augmente. C’est fou, il faut qu’un produit soit très cher pour qu’on ait envie de lui trouver une alternative.

Mais ce qui m’inquiète, ce n’est pas le pétrole lui-même. C’est, après tout, un matériau brut, naturel, que la nature a forgé en quelques milliards d’années. Il est là depuis longtemps et la nature s’en est accommodée. Le problème, c’est la transformation qu’on en fait, en gaz et surtout en plastique. Ça c’est une très mauvaise habitude qui pourrait être facilement changée. Notre planète existe depuis des milliards d’années et en seulement quelques centaines d’années on la bousille. C’est ça qui fait mal.

 

La pollution plastique justement, que vous qualifiez de « pollution invisible », est le résultat de la production massive de plastique depuis les années 1960. D’ici 2050 il y aura plus de plastique que de poissons dans l’océan. Comment vivez-vous le mal que nous faisons aux océans par notre utilisation du plastique ?

J’ai bien peur que ces chiffres soient sous-évalués. C’est déjà le cas. La division d’une seule paille en micro-particules peut être ingérée par un banc de poissons. Et on en avale tous les jours. C’est un véritable suicide collectif, parfaitement bien organisé. Tant que les entrepreneurs n’auront pas vu leur intérêt presque personnel, égoïste parfois, on n’avancera pas.

C’est tout le paradoxe de nos déchets. Pour agir, il nous faut un choc visuel, olfactif. Un gros morceau de plastique qui traîne au milieu d’un cours d’eau ou sur une jolie plage par exemple. Mais parfois, plus c’est visuel, moins c’est dangereux pour la nature. Du moins dans un premier temps. Parce qu’une tortue ne se jettera pas sur un énorme morceau de plastique, ou du moins très rarement.

Dans le documentaire de National Geographic on voit que 40 ans après la catastrophe pétrolière, la vie a repris le dessus dans le Finistère, que la mer, qualifiée de « meilleure machine à laver » a été capable de s’auto-nettoyer. Ça en dit long sur la capacité de notre planète à dépasser nos erreurs et à se régénérer…

S’il y avait un service à rendre à la nature, ce serait de disparaître. Nous ne sommes que des petits parasites sur cette planète. Ça gratte un peu à la surface. J’espère qu’on ne fait que l’égratigner, comme une petite démangeaison. J’espère que nous ne sommes que ça : une petite démangeaison à la surface de la Terre.

 

Le documentaire inédit "Amoco Cadiz : la marée noire du siècle" sera diffusé le 16 mars à 20h40 sur la chaîne National Geographic.

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