Environnement

À la Réunion, ces explorateurs surveillent les forêts à leurs risques et périls

Naturalistes un peu têtes brûlées, ces amis s’aventurent dans les coins les plus inaccessibles de l’île. Et reviennent avec des découvertes qui font avancer la science.

De Chloé Glad
Atteindre la forêt sur le versant du volcan prend cinq heures de marche, pour quelques kilomètres : la progression sur la lave refroidie du Grand Brûlé est épuisante et périlleuse.

Ce chemin est un enfer, probablement parce que ce n’en est pas un. On se croirait sur une piste noire, à reculons, sans skis, le sol a d’ailleurs la couleur de la neige ; mais une neige crasse, prête à virer à la gadoue. C’est de la lave. Des milliards d’éclats de magma ancien. Une jeune femme frêle et jolie se relève, regarde le sang chaud couler sur ses paumes. Sébastien Albert, chef de l’expédition un peu malgré lui, n’avait pourtant donné qu’une seule consigne : ne pas tomber.

Il scrute l’îlot vert face à lui : à ce rythme, il faudra cinq heures, peut-être six, pour atteindre la forêt, perdue à 500 mètres d’altitude. Ici, au Sud de La Réunion, le décor est minimaliste : un volcan en haut, un océan en bas, une poignée de spéléologues titubants quand il fait beau. Entre les deux, le Grand Brûlé, notre Rubicon, preuve que le Piton de la Fournaise est l’un des volcans les plus actifs de la planète. Depuis deux ans, Sébastien caresse l’idée de remonter son flan décharné, et de découvrir, enfin, ce que cache l'Eden lové dans ce cimetière de laves.

Exceptés deux, trois curieux, dont je fais partie, l’équipe habituelle participe à l’expédition : Alexis Gorissen, expatrié flamand, Jean-Louis Rivière, Réunionnais taiseux, et Arnaud Rhumeur, qui a oublié ses chaussures de marche. Certains sont chercheurs, d’autres travaillent dans le bâtiment, mais leurs week-ends sont consacrés à l’exploration. Les forêts sont leur école buissonnière, ils retournent le lundi au bureau les bras déchirés par des ronces. Ils n’ont aucune idée de ce qui les attend ce matin, et cela les enchante : les endroits où ils préfèrent se rendre, c’est justement là où personne ne va.

 

TRAGÉDIE EN COURS

Presque tous les paysages du monde sont à La Réunion. Sur ce confetti de l’océan Indien dont on fait le tour en quelques heures, on peut dans la même journée observer savane sèche, forêt tropicale, lagon, haute montagne et déserts lunaires. La flore s’est bâtie en escalier sur un gros volcan endormi depuis 12 000 ans : le Piton des Neiges, 3071 mètres de beauté brute. La verticalité presque ésotérique du relief est d’ailleurs classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2010.

En explorant La Vallée Heureuse, en 2016, la bande de copains a fait une découverte inattendue : ils sont tombés sur des gluets, une sorte de gui présumé éteint à La Réunion depuis plus d’un demi-siècle.

La Réunion est aussi un écrin de biodiversité. Sa situation insulaire a permis un endémisme rare : le tuit-tuit, oiseau protégé (Lalage newtoni), ne se rencontre que dans un massif du nord-ouest réunionnais. L’île réussit à conserver 30 % de milieux indigènes quand sa voisine Maurice en compte moins de 5 %. Par endroits, la nature semble indomptée, et elle l’est. Mais elle n’est pas immaculée : le tuit-tuit est en danger critique d’extinction.

« Depuis que l’Homme s’est installé à La Réunion, vers la moitié du 17e siècle, les forêts se dégradent », répète souvent Sébastien. En 2017, l’IUCN dénonçait « une détérioration progressive en voie de généralisation », appelant « des décisions très difficiles ». Près du tiers des plantes endémiques sont menacées, et comme toujours, comme partout, les causes du déséquilibre s’entremêlent. Le réchauffement climatique est la plus connue. La disparition, voilà des siècles, d’une partie de la faune originelle, qui mangeait puis éparpillait les graines sur l’île, l’est beaucoup moins. Sébastien réalise d’ailleurs une thèse sur le sujet. Lui et ses amis sont aux premières loges de la tragédie en cours. Sillonner les sous-bois, c’est leur moyen de résistance à eux.

 

LA SÈVE DANS LE SANG

À l’époque, Sébastien avait trente ans, il venait de quitter la taille de pierres et la Lorraine pour étudier l’écologie à Saint-Denis. Au cours d’une de ses premières expéditions, il a emprunté une ravine qui débouchait sur une cascade. Taillées par les eaux, ces gouttières naturelles recrachent l’eau de pluie vers l’océan, en même temps que les machines à laver et les cabris morts dont les gens se délestent là sans honte. En rebroussant chemin, Sébastien est tombé sur un drôle de type : Jean-Louis.

« Au milieu de nulle part, vraiment », se souvient Sébastien. Jean-Louis, aussi étonné que lui, est devenu méfiant ; c’était peut-être un braconnier. « Tu remontais la ravine ? », tenta-t-il. « Oui, mais c’est impossible », regretta Sébastien. Jean-Louis le jaugea. « Si tu veux, je te montre comment faire. »

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« Il m’a ouvert les portes de la forêt », se souvient Sébastien. Jean-Louis ne marche pas, il vole. Il installe lui-même des mains courantes sur sa route ; apparemment, personne d’autre ne passe ici. Mais il connaît mal la flore de son île : « C’était un échange de bons procédés, en quelque sorte : je l’initi[ais] aux différentes espèces, et il fai[sait] de moi ce qu’on appelle ici un coureur de ravines. » Alexis est quant à lui une connaissance faite à une foire des sciences, Arnaud à l’université. Les expéditions s’enchaînent. Ils étaient même en colocation, un temps : des cartes de randonnée, arrangées en une prodigieuse fresque de La Réunion, servaient de décoration dans leur salon.

Et puis il y a eu cette autre sortie, dans un coin de bout du monde : la Vallée Heureuse. Ils étaient tous là. Dans une ravine, Sébastien a ralenti un peu, se détachant des autres, le nez en l’air. « Quelque chose clochait sur cet arbre. Une autre espèce poussait dans ses branches, je croyais la reconnaître aux feuilles. Mais je ne trouvais pas le reste de la plante. » Il repensa à ce gui à fleurs rosâtres vu quelques années plus tôt à Madagascar. Ses mains tremblaient. « Je réalise que j’ai trouvé Bakerella. »

Certains équipiers ne la voyaient pas, perchée à quatre mètres. D’autres ne la connaissent tout simplement pas : Bakerella hoyifolia subsp. bojeri, sous-espèce propre aux Mascareignes, a été aperçue sur l’île pour la dernière fois dans les années 1950. Personne ne se souvient de son nom local, la bande finit par l’exhumer de dictionnaires botaniques du 19e siècle. Le 3 décembre 2016, le gluet, présumé éteint, venait d’être redécouvert à La Réunion.

« Voir ce qu’ont pu voir les premiers arrivants… », confie Arnaud. « Voilà pourquoi je fais ça. » Un papier est publié dans la revue scientifique Botany Letters, Sébastien y suggère des actions de conservation urgentes : ils n’ont compté que six gluets.

 

« CE N'EST PAS GRAND CHOSE »

Au Grand Brûlé, le ciel s’est assombri. Une pluie fine tombe du ciel. La jeune femme blessée a mis des chaussettes sur ses mains. De l’autre côté du rempart, le volcan « bave » depuis trois semaines. « Si ça commence à chauffer sous les pieds, ce n’est pas à cause du soleil », lâche Alexis en trottinant. De l’humour belge, sans doute.

Alexis Gorissen se fraye un passage dans la végétation dense de la forêt du Grand Brûlé, en faisant attention à ne pas piétiner les plantes. « On a une éthique », explique Arnaud Rhumeur. « On ne marche pas n’importe où, on ne prélève rien. On limite notre impact au maximum. »

Une fois arrivés dans la forêt, le groupe se sépare, chacun pressé de découvrir ses trésors. Certains tombent rapidement sur des palmistes rouges, une espèce de plus en plus rare sur l’île. Ou plutôt, sur ce qu’il en reste : des braconniers n’ont pas hésité à gravir, comme nous, le Grand Brûlé pour mettre la main sur le cœur comestible de ce palmier. Arnaud s’en émeut encore, Sébastien moins : « J’aurais été étonné que ce ne soit pas le cas. »

« On pourrait se dire qu’on a du temps pour essayer d’améliorer la résilience des écosystèmes. Mais les menaces s’accumulent. » Sébastien cite Janzen, qui en 1988 déjà évoquait le cycle infernal : si une plante n’est pas détruite avant floraison, elle ne fera néanmoins pas de fruits, car il n’y a plus de pollinisateur. Si elle réussit à faire des fruits, les graines ne se disperseront pas là où elles pourraient pousser. Alexis résume : la forêt est pleine de « vieillards » qui n’arrivent plus à se reproduire, pour de trop nombreuses raisons. En janvier, un incendie a par exemple anéanti 2500 hectares du Grand Brûlé, dont une partie du coin exploré. « Dans quelle mesure on va réussir à limiter la casse, c’est la grande question » soupire Sébastien. « Depuis que j’ai quinze ans, on nous bassine avec ‘‘la prise de conscience’’. C’est bon, j’ai pigé : maintenant, il faut simplement se bouger. Mais est-on prêt à se battre ? »

Sur le chemin, quelqu’un s’émerveille devant une orchidée. « Une espèce envahissante », marmonne Alexis. Il casse la tige en deux. « Ce n’est pas grand chose. C’est déjà ça. » Au Conservatoire Botanique National de Mascarin, où travaille Arnaud, des graines de gluets ont été semées, et aujourd’hui, trois petites plantules poussent doucement à l’abri des jardins. Il aura fallu plus d’un an.

 

Chloé Glad est une journaliste-aventurière. Après des études en journalisme et quelques années à couvrir l’actualité, elle a renoué avec ses rêves d’enfant et se consacre désormais aux récits d’exploration en Nouvelle-Calédonie. C'est sa première collaboration avec National Geographic.

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