Environnement

Antilles : comment combattre le fléau des algues brunes ?

Depuis 2011, des algues brunes s’échouent régulièrement sur les plages de Guadeloupe et de Martinique. Un fléau pour les riverains et pour le tourisme. Des solutions sont à l’étude afin de trouver un débouché à cette accumulation végétale.Monday, July 8, 2019

De Florent Lacaille-Albiges
Une touffe de sargasses de la taille d’un ballon de football tournoie lentement dans la mer des Sargasses, qui fait partie du gyre de l’Atlantique Nord.

Dimanche 2 juin 2019, le port de Fort-de-France (Martinique) est envahi par une marée dorée. Les images sont impressionnantes : l’eau semble avoir disparu sous les algues sargasses. Si, cette fois-ci, la quantité est particulièrement notable, le phénomène n’est pas une surprise pour les habitants des Antilles, où les échouages de sargasses sont devenus récurrents.

Depuis 2011, ils n’ont cessé de prendre de l’ampleur. À partir de 2015, l’État s’est saisi du dossier. Différents services de la préfecture surveillent ainsi les algues qui dérivent au large, mesurent les taux de gaz sulfurés émis par leur décomposition, organisent le ramassage sur les plages…

Deux algues sargasses sont pointées du doigt :  Sargassum fluitans et Sargassum natans. Celles-ci ont la particularité de pousser sans avoir besoin d’un ancrage au sol. Elles se développent donc librement en mer et s’entremêlent pour former des sortes de radeaux qui servent de refuge dérivant pour une multitude d’espèces (lire notre article). Mais, une fois échouées, ces algues fermentent sur les plages, se décomposent et dégagent du sulfure d’hydrogène (H2S). Un gaz particulièrement malodorant et nocif, qui inquiète les riverains.

Odeur d’œuf pourri persistante, maux de tête pour les travailleurs exposés, risques d’intoxication pour les personnes les plus fragiles, corrosion des appareils électroniques : difficile de vivre à proximité des zones d’échouage. Les sargasses sont donc ramassées et stockées. Mais une question reste ouverte : qu’en faire ?

Depuis juillet 2018, une équipe de chercheurs du CNRS et de l’université des Antilles s’attelle à trouver des solutions. « Notre principale piste d’étude concerne l’utilisation des sargasses sous forme de compost, détaille Pascal Jean Lopez, qui dirige le programme, financé en grande partie par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Nous travaillons notamment sur un mélange composé de 10 à 20 % de sargasses et complété par d’autres végétaux. » Une solution déjà testée avec succès dans une thèse de l’université du Texas, qui précise que cette dilution est nécessaire pour obtenir des taux de salinité acceptables.

Seul bémol à la mise en place de cette technique à la Guadeloupe et en Martinique : la chlordécone. Cet insecticide, longtemps utilisé contre les parasites de la banane malgré sa toxicité, reste encore largement présent dans les algues et les planctons autour des deux îles. Il est donc indispensable de vérifier que le compost créé ne soit pas contaminé par ce produit, classé depuis 2009 comme polluant organique persistant et interdit par la convention de Stockholm.

À plus de 6 000 km des Antilles, une autre piste de valorisation prometteuse est à l’étude. Une entreprise bretonne fabrique un matériau à partir d’une poudre d’algue séchée. Son but : créer une alternative au plastique qui soit biodégradable et sans pétrole. Ses produits peuvent servir à fabriquer toutes sortes de contenants. Après quelques jours dans l’environnement, les algues captent l’humidité et se dégradent lentement sous forme d’oligoéléments. « Auparavant, nous achetions les algues entre 5 et 7 euros le kilo, donc il était impossible d’être compétitif face au plastique, précise David Coti, président d’Algopack. Avec les sargasses, nous pouvons imaginer une solution qui débarrasse les habitants des nuisances et nous permette en même temps de viser les mêmes prix que le plastique. »

Depuis deux ans, l’entreprise recherche les bons dosages pour obtenir un matériau adapté et sans polluant. Elle s’efforce maintenant de structurer une filière à grande échelle, avec des centres de récolte aux Antilles. « Nous devons absolument éviter d’avoir du sable dans notre processus. Nous prévoyons donc de récupérer les algues avant leur échouage, souligne l’industriel. Elles seraient ensuite pré-traitées sur place. Reste la transformation finale, qui doit se faire à proximité des lieux de vente pour que le matériau ne se gorge pas d’eau au cours du transport. »

Les sargasses échouées pourraient ainsi devenir une ressource utile. Les projets de valorisation doivent cependant tenir compte d’un paramètre : pour être viables, ils exigent des apports réguliers en sargasses. Or les raisons qui amènent ces algues sur les plages antillaises restent mal connues. Le phénomène pourrait être lié au développement de l’agriculture intensive le long de l’Amazone et du Congo, qui aurait provoqué une augmentation des rejets d’éléments nutritifs – comme pour les algues vertes de Bretagne.

Mais, depuis 2011, il y a aussi eu des années sans sargasses. Les scientifiques ne savent pas vraiment expliquer pourquoi. Pascal Jean Lopez conclut : « Il nous reste encore des études à réaliser pour mieux comprendre les parcours océaniques des sargasses et ce qui les fait s’échouer sur nos côtes. » Un travail nécessaire pour assurer le développement des filières de valorisation et pour que les sargasses ne soient plus un fléau aux Antilles.

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