Environnement

France : pourquoi le stockage et la gestion des déchets nucléaires font-ils débat ?

Un récent rapport indique que 1,6 millions de m3 de déchets nucléaires seraient traités en France. Un chiffre repris par les communiqués officiels, que certains experts remettent en cause.Thursday, June 20, 2019

De Arnaud Sacleux
Photographie de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine - Certains déchets radioactifs ne sont pas pris en compte dans les bilans officiels car ils ont été l'objet de modes de gestions spécifiques. C'est le cas des résidus de minerais d'uranium, exploités en France à partir des années 1960.

La France est le pays le plus nucléarisé au monde. Si le nucléaire présente certains avantages, notamment d'un point de vue de l'indépendance énergétique de notre pays, le principal inconvénient de la production de ce type d'énergie reste le stockage de ses résidus et de la pollution que cela peut engendrer.

Les déchets radioactifs se distinguent les uns des autres par de nombreux critères comme leur provenance, leur nature physique et chimique, leur type de radioactivité (exprimé en becquerels par gramme) ou encore leur durée de vie. Leur gestion s’appuie sur ces classifications. Il en existe cinq catégories ; les déchets de très faible activité (TFA), les déchets de faible et moyenne activité à vie courte (FMA-VC), les déchets de faible activité à vie longue (FA-VL), les déchets de moyenne activité à vie longue (MA-VL) et les déchets de haute activité (HA).

 

DES DÉCHETS NON COMPTABILISÉS 

Selon la synthèse du dossier coproduit par le Ministère de la transition écologique et solidaire et par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) prendrait en charge 1,6 million de m3 de déchets radioactifs. Un chiffre repris par les documents officiels et accessibles au public, qui éluderait le réel stock de déchets radioactifs en France. « Contrairement à ce qu’affirme le dossier, le stock n’est pas de 1,6 million, mais plutôt de l’ordre de 200 millions de m3 » affirmait récemment Corinne Castanier, responsable de la réglementation et de la radioprotection à la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), à nos confrères du Monde.

Didier Gay, directeur adjoint de l’environnement et Bruno Cessac du Service des déchets radioactifs et des transferts dans la géosphère (SEDRE), tous deux experts pour le compte de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), nous précisent toutefois qu’il est important de nuancer cette déclaration. « La différence importante entre ces deux estimations s’explique par la différence de périmètre pris en compte pour comptabiliser les quantités de déchets. » En effet, les 1,6 million de m3 correspondent au volume de déchets produits à fin 2017, dont la gestion est ou sera assurée par l’Andra.

À cette estimation, il est possible d’ajouter des volumes de déchets ayant fait l’objet de modes de gestion spécifiques et qui ne sont en effet pas comptabilisés dans les bilans. « Par cette dénomination, l’Andra désigne les déchets gérés pour des raisons historiques en dehors des filières que l’Agence a la responsabilité de développer et exploiter. » On retrouve notamment dans cette catégorie les déchets stockés au sein ou à proximité des périmètres d’installation nucléaires, représentant plusieurs milliers de tonnes et dont l’activité est de l’ordre de quelques becquerels par gramme ; les déchets immergés en milieu marin, dont le recours est interdit depuis 1993, ou encore les résidus de traitement de minerais d’uranium, les FA-VL, dont le niveau d’activité peut atteindre plusieurs milliers d’années et qui représentent à ce jour 50 millions de tonnes en France.

Ces derniers, du fait de leur important volume, ont vu leur gestion assurée sur ou à proximité de leurs sites de production, mais les roches extraites pour accéder à ces minerais, appelées « stériles uranifères » (environ 100 millions de tonnes au total), contenant de lourds métaux radioactifs et provoquant des émanations de radon, un gaz cancérigène issu de la désintégration de l’uranium, n’ont pas fait l’objet de précautions appropriées et ont parfois été laissées sans protection.

En France, certaines zones sont très contaminées en dehors des sites eux-mêmes. C’est le cas du site des Bois Noirs. En amont de la mine Saint-Priest-la-Prugne, la rivière est complètement contaminée par les déchets émanant cette mine. « Les plantes aquatiques et les poissons, sont complètement contaminés par ces déchets radioactifs, qui peuvent avoir de grandes répercussions sur notre environnement » concède Roland Desbordes. Des études sur l’évolution de la qualité des eaux rejetées depuis les sites miniers et la stabilité à long terme en cas de séisme  de ces sites notamment sont également réalisées par Orano.

 

QUELS RISQUES ET QUELLES MESURES ?

Ces déchets existent en réalité depuis les années 1960, lorsque la France a commencé à exploiter l’uranium. « Les FA-VL ne sont pas les éléments les plus dangereux en becquerels par gramme, mais certains de leurs résidus sont très radiotoxiques, comme le polonium 210 par exemple, qui est encore plus radiotoxique que le plutonium lui-même » nous affirme Roland Desbordes, porte-parole et ancien président de la Criirad. « Ces déchets à vie longue représentent de gros volumes qui n’étaient pas, il y a quelques années, reconnus comme déchets. S’ils avaient été dès le départ reconnus comme tels, ils ne seraient pas là où ils sont aujourd’hui ».

Comme exemple, l’ancien directeur évoque le parking du stade municipal de la ville de Gueugnon, n’ayant jamais ouvert au public car en-dessous reposent plus de 20 000 tonnes de déchets radioactifs déversés par une ancienne usine de traitement de minerai d’uranium. Il faudrait selon lui placer ces déchets dans des endroits appropriés et surtout étanches, où l’eau n’entre pas en contact avec ces résidus car elle est le principal vecteur de la radioactivité.

« En l’absence de réglementation encadrant la gestion de ces matériaux, la cession de stériles en provenance des anciennes mines d’uranium à des particuliers ou des entreprises a eu cours jusqu’en 1984 et leur utilisation en soubassement de bâtiments a donné lieu à des situations d’exposition parfois notables » concèdent les experts de l’IRSN. « Cette pratique a ensuite été réglementée à partir de 1992 puis interdite au début des années 2000 ».

En conséquence, la circulaire n° 2009-132 du 22 juillet 2009 du ministère de l’Environnement relative à la gestion des anciennes mines d'uranium a demandé à Orano, responsable de la plupart des anciens sites miniers d’uranium, de faire un recensement des situations d’exposition notable afin d’évaluer les besoins d’assainissement. 30 000 analyses de l’air, de l’eau et de la végétation sont ainsi réalisées chaque année sur les 17 sites de stockage et aux alentours.

« Ce travail de caractérisation des sites miniers effectué par Orano et les contrôles complémentaires effectués par l’IRSN ont mis en évidence, sur certains sites et dans leur environnement proche, des niveaux de radioactivité parfois 10 à 100 fois plus élevés que les niveaux usuellement relevés dans des secteurs géologiques comparables » concluent les experts de l’IRSN. « Les zones concernées demeurent néanmoins localisées. »

Alors, quels sont les dangers ? Si la radioactivité n’est dangereuse pour les organismes vivants que si la quantité d'énergie transmise est trop élevée, certains risques de contamination existent bel et bien. L’impact du rayonnement de ces déchets sur nos organismes est mesuré en Sievert (Sv). Il faudrait, pendant une année entière, avoir un débit de dose de 114 nanosievert par heure (nSv/h) pour atteindre la limite d’exposition du public qui est de 1 millisievert par an (mSv/an) en dehors des expositions médicales et naturelles. Cette limite a été fixée aux industries par les normes européennes et françaises en matière de radioprotection et d’exposition au public. Elle équivaut, pour comparaison, à trois radiographies pulmonaires.

À partir de 10 mSv, l’IRSN préconise une mise à l’abri des populations. Cette dose représente 3 fois la dose annuelle reçue par la population française. Au-delà de 50 mSv, l’évacuation est recommandée. 1000 mSv est une dose très élevée ; ce niveau d'exposition à la radioactivité a un effet direct sur la santé et implique un risque pour la vie de la personne exposée dans les semaines et les mois qui suivent. Les rayonnements ionisants commencent à détruire la moelle osseuse, atteignent les cellules souches et entraînent une diminution des plaquettes sanguines et des globules blancs.

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