Le changement climatique précipite la planète vers un dangereux point de non-retour

Les chercheurs pensent que nous ne nous rendons pas compte du peu de temps qu'il nous reste pour mettre un terme aux changements désastreux et irréversibles qui interviennent dans les systèmes climatiques terrestres. Tout espoir n'est toutefois pas perdu.mercredi 4 décembre 2019

Les preuves sont sans appel, des changements irréversibles sont en train de se produire au sein des systèmes climatiques terrestres, c'est pourquoi les scientifiques attirent notre attention sur l'état d'urgence planétaire dans lequel nous nous trouvons actuellement. Une cascade de points de basculement pourrait aboutir à un point global de basculement au-delà duquel les systèmes terrestres ne pourront plus faire marche arrière, préviennent-ils.

Cette possibilité est « une menace existentielle pour la civilisation, » écrivent Tim Lenton et ses collègues dans la revue Nature cette semaine.

Un tel effondrement des systèmes planétaires pourrait transformer la Terre en « étuve » avec un réchauffement global dépassant les 5 °C, une hausse du niveau des mers comprise entre 6 et 10 m, la perte intégrale des récifs coralliens et de la forêt amazonienne, sans oublier l'inhabitabilité d'une grande partie de la planète.

Selon les scientifiques, une réaction d'urgence à l'échelle internationale est nécessaire pour limiter le réchauffement à 1,5 °C. « La stabilité et la résilience de notre planète sont en jeu, » préviennent-ils.

« C'est un choc brutal de voir que les points de basculement que nous ne pensions pas atteindre avant quelque temps sont déjà en train d'être franchis, » a indiqué Lenton lors d'une interview.

Prenons par exemple la lente disparition de l'inlandsis Ouest-Antarctique qui semble être en bonne progression. Les données les plus récentes montrent que ce phénomène pourrait se propager à l'inlandsis Est-Antarctique, indique Lenton, climatologue à l'université d'Exeter dans le sud-est de l'Angleterre. Si ces deux régions fondent, le niveau des océans pourrait grimper de 7 m au cours du siècle à venir.

« La ville d'Exeter, où j'habite, a été fondée par les Romains il y a 1 900 ans. Elle sera probablement sous l'eau dans 1 500 ans, » illustre-t-il. « Nous ne devrions pas détourner le regard de l'héritage que nous laisserons aux générations futures, aussi lointaines soient-elles. »

Les inlandsis Est et Ouest-Antarctique ne représentent que deux des neuf points de basculement qui montrent des signes évidents de franchissement.

 

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JADIS THÉORIQUE, AUJOURD'HUI RÉEL

Le concept de points de basculement a été introduit il y a 20 ans par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). La perte de l'inlandsis Ouest-Antarctique et de la forêt amazonienne, ou le dégel intense du pergélisol, ainsi que d'autres composantes clés du système climatique sont considérés comme des points de basculement, car ils peuvent franchir un seuil critique puis changer de manière radicale et irréversible, un peu comme un vieil arbre est capable de résister à 20 coups de hache avant de s'effondrer au 21e.

Auparavant, nous pensions que ces points de basculement ne pouvaient se déclencher que lorsque le réchauffement climatique dépassait les 5 °C. Cependant, cette année les rapports du GIEC ont montré qu'ils pouvaient également se produire entre 1 °C et 2 °C. Toute augmentation partielle des températures augmente le risque de déclencher l'un des trente principaux points de basculement. Avec le réchauffement actuel d'environ 1 °C, les scientifiques estiment que neuf de ces points commencent à basculer. Pour reprendre notre métaphore, personne ne sait si le prochain coup de hache (ou le prochain degré) achèvera de renverser l'arbre.

Même si les pays s'efforcent de respecter leur engagement à réduire les émissions conclu dans le cadre l'Accord de Paris sur le climat, le réchauffement dépassera tout de même les 3 °C.

Les émissions mondiales de carbone qui, rappelons-le, ne cessent d'augmenter d'année en année, doivent être réduites de 7,6 % par an à compter d'aujourd'hui jusqu'en 2030 si l'on souhaite maintenir le réchauffement proche de la limite de 1,5 °C, selon un rapport publié par l'Organisation des Nations unies le 26 novembre.

Les systèmes climatique et écologique de la Terre sont fortement interconnectés. Alimentés par l'énergie thermique du Soleil, l'atmosphère, les océans, les banquises, les organismes vivants comme les forêts et les sols affectent tous le mouvement de cette chaleur en surface, dans une mesure plus ou moins grande. Les interactions entre les éléments de notre système climatique mondial impliquent qu'une variation substantielle de l'un d'entre eux affectera forcément les autres, à l'instar de notre arbre qui après le 21e coup de hache entraîne dans sa chute les arbres alentour et déclenche un effet domino.

 

CE QUI SE PASSE EN ARCTIQUE, NE RESTE PAS EN ARCTIQUE

Les scientifiques craignent que cet effet domino finisse par s'appliquer au système climatique : différents points de bascule commencent à s'effondrer les uns sur les autres. Par exemple, la fonte estivale de la banquise arctique depuis plus de 40 ans entraîne une augmentation de la surface d'eau de mer, qui absorbe la chaleur, et une diminution de la surface de glace, qui la réfléchit. Ce phénomène amplifie le réchauffement régional de l'Arctique, le pergélisol fond donc plus rapidement et libère davantage de méthane et de dioxyde de carbone dans l'atmosphère, ce qui aggrave le réchauffement planétaire.

Le réchauffement de l'Arctique a déjà provoqué une perturbation à grande échelle chez les insectes et une augmentation des incendies, menant à un dépérissement des forêts boréales nord-américaines. À l'heure actuelle, ces forêts pourraient dégager plus de carbone qu'elles n'en absorbent.

En raison de leur interconnexion profonde, ces systèmes peuvent avoir des impacts à l'échelle de la planète. Le réchauffement de l'Arctique associé à la fonte de l'inlandsis du Groenland introduit de l'eau douce dans l'Atlantique Nord, ce qui pourrait être à l'origine d'un ralentissement de 15 % de la Circulation méridienne de retournement Atlantique (AMOC). Ces courants océaniques transportent la chaleur depuis les tropiques et sont responsables des températures relativement chaudes de l'hémisphère nord.

De nombreux points de basculement climatiques sont plus susceptibles de se produire au ralenti, comme l'effondrement des inlandsis de l'Antarctique qui s'étalera sur des centaines voire des milliers d'années, précise Glen Peters, directeur de recherche du Centre for International Climate and Environmental Research de Norvège.

« Nous ne savons pas vraiment quand la majorité de ces points de basculement seront atteints, » ajoute Peters, non impliqué dans l'article de la revue Nature.

 

DÉCLARER L'ÉTAT D'URGENCE CLIMATIQUE PLANÉTAIRE

Il est important de savoir que la hausse des températures mondiales n'est pas uniquement le fruit des émissions humaines de carbone, indique la coauteure du rapport Katherine Richardson, professeure d'océanographie biologique à l'université de Copenhague. Les systèmes naturels de la Terre comme les forêts, les régions polaires et les océans jouent également un rôle majeur.

« Nous devons faire attention à ces systèmes, » a-t-elle préconisé lors d'une interview.

Il est déjà trop tard pour empêcher certains points de basculement de se produire, des preuves montrent d'ailleurs que neuf d'entre eux ont déjà commencé, poursuit-elle. Le risque d'une réaction en chaîne aboutissant à un point de bascule global avec des impacts dévastateurs pour la civilisation humaine justifie la déclaration d'un état d'urgence climatique planétaire.

Afin de minimiser ce risque, il est nécessaire de maintenir le réchauffement climatique aussi proche que possible de la limite fixée par l'accord de Paris (1,5 °C) en ramenant les émissions carbone à zéro. Il nous faudra au bas mot 30 ans pour parvenir à la neutralité carbone, affirme Richardson. « C'est notre estimation la plus optimiste. »

« Je ne pense pas que la population ait conscience du peu de temps qu'il nous reste, » déclare Owen Gaffney, analyste de la durabilité mondiale au sein du Stockholm Resilience Center de l'université de Stockholm. « Nous atteindrons 1,5 °C dans une ou deux décennies et avec l'échéance de trois décennies pour la décarbonation, nous sommes clairement face à une situation urgente, » explique Gaffney, également coauteur du rapport.

« Sans plan d'action immédiat, nos enfants hériteront probablement d'une planète dangereusement déstabilisée, » a-t-il déclaré lors d'une interview.

 

LA PRÉVALENCE DE L'ÉCONOMIE

Parallèlement à ces avertissements, l'ONU a récemment révélé que les États-Unis, la Chine, la Russie, l'Arabie saoudite, l'Inde, le Canada, l'Australie et d'autres pays avaient pour ambition de produire 120 % de combustibles fossiles en plus d'ici 2030. Ce sont ces mêmes gouvernements qui ont accepté de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C dans le cadre de l'Accord de Paris sur le climat ; ils semblent pour le moment plus préoccupés par leur croissance économique que par le changement climatique.

Aucune analyse de rentabilité économique ne nous aidera à présent que notre civilisation se retrouve face à une menace existentielle, peut-on lire dans le rapport de Gaffney. Les gouvernements dépendent largement des conseils prodigués par les économistes et à quelques exceptions près, cette profession a causé un grand tort à l'humanité en dépouillant ses recherches et ses formations de toute question liée au changement climatique, assure Gaffney. Seule une fraction des articles publiés dans les revues économiques prennent en compte le facteur climat, insiste-t-il.

Les risques posés par les points de basculement climatiques ne sont abordés dans aucune analyse économique des politiques climatiques, reconnaît Geoffrey Heal, économiste au sein de la Columbia Business School de New York. « S'ils étaient pris en compte, les résultats seraient bien différents, ils suggéreraient probablement de renforcer massivement nos politiques climatiques, » a-t-il confié par e-mail.

« Le franchissement des points de basculement [...] s'accompagne d'un risque énorme pour les actifs financiers, la stabilité économique et la vie telle que nous la connaissons aujourd'hui » atteste Stephanie Pfeifer, PDG de l'organisation Institutional Investors Group on Climate Change (IIGCC), un groupe d'investisseurs dont le portefeuille d'actifs s'élève à 30 billions de dollars. Il sera nettement moins onéreux de lutter contre le réchauffement climatique que d'affronter ses conséquences, indique Pfeifer par e-mail.

« Il nous faut un plan d'action plus urgent et bien plus étendu si nous voulons contrer le changement climatique, » affirme-t-elle.

 

UNE LUEUR D'ESPOIR

La décabornation mondiale s'est accélérée depuis 2010 et pourrait bien contribuer à maintenir le réchauffement sous la barre des 2 °C, c'est ce qu'affirme un rapport publié le 2 décembre dans la revue Environmental Research Letters. Bien que les émissions totales de carbone aient augmenté, la décarbonation a limité cette augmentation et s'apprête même à réduire les émissions.

Les grandes avancées de la décarbonation attribuables à l'efficacité énergétique et au chauffage renouvelable ainsi qu'aux énergies solaires et éoliennes rendent réalisable l'objectif établi par l'accord de Paris « si nous prenons des mesures agressives dans tous les secteurs de l'économie, » a déclaré dans un communiqué le coauteur de l'étude Daniel Kammen, professeur en énergies à l'université de Californie à Berkeley.

Il existe également des points de basculement sociaux, fait remarquer Gaffney, notamment un point de basculement économique dans lequel le prix des énergies renouvelables passe en dessous de celui des énergies fossiles marché après marché. « Le prix des énergies renouvelables ne cesse de baisser pendant que la performance augmente. C'est une combinaison imbattable. »

À l'instar du Royaume-Uni, de plus en plus de pays ont atteint un point de basculement politique en se fixant des objectifs zéro carbone à l'horizon 2050. « Il y a aujourd'hui bon espoir que ces objectifs soient réalisables et abordables, » dit-il.

Aux États-Unis, certains candidats à l'élection présidentielle de 2020 intègrent à leur programme d'ambitieux plans d'action climatique.

Au cours des douze derniers mois, il semblerait également qu'un point de basculement sociétal lié à la prise de conscience environnementale ait été atteint, notamment avec l'effet Greta Thunberg qui a poussé des millions de jeunes et moins jeunes manifestants à envahir les rues pour exiger une réaction climatique immédiate, poursuit-il. Dans le même temps, de plus en plus d'institutions financières, d'entreprises et de municipalités adoptent des objectifs climatiques stricts.

« Ces points de basculement convergent et pourraient faire des années 2020 la période de transition économique la plus rapide de l'histoire, » conclut Gaffney.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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