Un projet controversé de réintroduction d'espèces menacées secoue le Montana

Bisons, wapitis, antilopes, loups... Un projet ambitieux veut rendre aux prairies du centre du Montana leur splendeur sauvage du passé. Mais les habitants du présent ne le voient pas de cet œil. mardi 18 février 2020

De National Geographic
Photographie De Amy Toensing

Avant l’époque des chevaux et des armes à feu, les Indiens des plaines pourchassaient les bisons de ce talus escarpé jusqu’à ce qu’ils meurent. Ex-gardien de zoo, Damien Austin désigne de la main l’étendue de prairie vallonnée : « Imaginez des ours bruns courant dans les parages. »

Austin surveille le troupeau de bisons paissant au-dessous de nous et les terres où ils vivent. Il travaille pour l’American Prairie Reserve (APR), une organisation de protection de la nature. L’APR veut créer une vaste aire protégée dans le centre du Montana et la repeupler avec la faune et la flore de jadis. Essayez de vous figurer les plaines telles qu’en 1805, lorsque l’explorateur Meriwether Lewis gravit un autre promontoire, juste à l’est d’ici. « Toute la surface du pays était couverte de troupeaux de bisons, de wapitis et d’antilopes », nota-t-il dans son journal.

Puis, en un rien de temps, ces animaux disparurent. Lorsque Lewis et son collègue explorateur William Clark traversèrent les plaines du Nord, des dizaines de millions de bisons y vivaient, estiment les historiens. Au milieu des années 1880, il en restait moins d’un millier.

À mesure que la colonisation s’étendait vers l’ouest, d’autres créatures des prairies ont connu un déclin similaire : ours bruns, wapitis, antilopes, mouflons, loups, renards véloces, putois à pieds noirs. Les migrants massacraient les animaux sauvages pour gagner de l’argent ou pour se divertir, édifiaient des clôtures et des routes qui fragmentaient l’habitat de la faune, amenaient du bétail qui lui disputait le fourrage et propageait des maladies, et défonçaient la prairie avec leurs charrues afin de la cultiver. Or, une fois abîmée, il faut des décennies, voire des siècles, pour que cet espace se reconstitue.

Mais ici, à l’extrémité ouest des plaines, où le climat est rude et l’économie agricole en dents de scie tout aussi impitoyable, des étendues de prairie demeurent en grande partie intactes. En 2000, un groupe de défenseurs de l’environnement a estimé que la région était cruciale pour préserver la biodiversité des prairies.

En 2001, Curt Freese, un biologiste membre de ce groupe, s’est associé à Sean Gerrity, un natif du Montana, pour mettre sur pied l’American Prairie Reserve (APR). Le groupe comptait sur des fonds privés pour regrouper 13 000 km2 de prairie publique et privée le long du Missouri, acquérant des ranches au prix du marché auprès  de « vendeurs consentants ». Il comptait retirer le bétail paissant les terres, y installer 10 000 bisons ou plus, arracher les clôtures intérieures, rétablir la végétation indigène et créer les conditions pour que la faune disparue de la région puisse revenir et prospérer. La biodiversité des prairies exige de l’abondance, affirme Curt Freese : « Vous devez voir grand. »

Lors des dix-neuf années écoulées, le groupe a recueilli 160 millions de dollars de dons privés pour l’essentiel versés par des entrepreneurs des hautes technologies et des hommes d’affaires. L’APR a acheté trente propriétés pour 420 km2 et des droits de pâturage sur plus de 1 210 km2 de terres adjacentes –fédérales et de l’État.

Ces propriétés occupent toutes une position stratégique, à proximité de deux zones protégées par le gouvernement fédéral : les 4450 km2 du Charles M. Russell National Wildlife Refuge (réserve faunique nationale Charles M. Russell) et les 1 530 km2 de l’Upper Missouri River Breaks National Monument.

Il faut voir ces deux aires comme le tronc d’un arbre, explique Gerrity : par l’achat de propriétés à proximité, « nous tentons d’élargir le périmètre de l’arbre », en ajoutant des branches au tronc et en favorisant la circulation des espèces sauvages entre les réseaux hydrographiques et les prairies.Les bisons font partie intégrante de cette réhabilitation. L’APR en gère désormais plus de 800 sur trois de ses propriétés.

Gerrity estime que le coût total pour acheter 2 020 km2 de terres privées et les doter définitivement pourrait atteindre 500 millions de dollars. Or, rien qu’entre 2009 et 2017, plus de 4 000 km2 de prairie locale ont été convertis en terres cultivées dans les sept comtés entourant l’APR.

« Les espèces se volatilisent en un clin d’œil, déplore Sean Gerrity. Leur habitat disparaît. Nous ne disposons que d’un court laps de temps, peut-être de vingt à trente ans, pour réaliser de grandes choses, après quoi il sera trop tard. » Une vision audacieuse, mais très controversée.

En 1862, le Congrès adopta le Homestead Act. Cette loi donnait aux colons le droit de posséder 65 ha de terres fédérales s’ils parvenaient à « se montrer à la hauteur » sur la propriété, en bâtissant une maison et cultivant le terrain.

Mais, 65 ha étant insuffisants dans les prairies d’herbe rase, le Congrès doubla ce chiffre, puis le doubla à nouveau, pour atteindre 259 ha destinés au bétail. Aujourd’hui, de nombreux éleveurs assurent avoir besoin de posséder des milliers d’hectares et d’en louer des milliers d’autres sur les terres publiques voisines pour pouvoir joindre les deux bouts. Garder la « terre natale » dans la famille peut exiger des décisions douloureuses en matière de succession. Un ranch est vaste, ou bien il disparaît. Dans ce contexte, les terres mises de côté à des fins de protection de la nature sont indisponibles pour l’expansion des élevages familiaux.

« Cela m’inquiète plus que l’eau, le vent, la sécheresse et les prix », déclare l’éleveur Craig French. Sa famille participe au mouvement anti-APR dans le comté de Phillips, de l’autre côté du Missouri par rapport au ranch de LaTray.

Il se tient dans un pâturage situé juste au nord de l’APR. Ses parents, Bill et Corky French, y ont réuni quatre générations de familles et de voisins pour marquer leurs veaux. Leurs propres ancêtres se sont installés tout près, voici plus d’un siècle. Le couple élève plus de 1000 têtes de bétail sur 240 km2 de terres publiques et privées.

Le marquage est ici une affaire chaotique et coopérative. Les familles vont de ranch en ranch pour s’entraider. On boit des sodas et mange des gâteaux disposés à l’arrière d’un pick-up, jusqu’à ce que les cavaliers escortent le bétail dans le corral. Puis, on se met à l’œuvre. Il faut trier, ligoter et traîner les veaux, lutter avec eux, les vacciner et les castrer, tandis qu’ils roulent des yeux exorbités. Nous associons cette partie du monde à un individualisme farouche, mais le marquage est un rituel extrêmement communautaire, qui repose sur des échanges de temps et de travail.

« Nous ne sommes pas toujours d’accord avec tous nos voisins, explique Conni, la femme de Craig, mais nous nous entraidons toujours. »

Ce bon voisinage ne s’étend toutefois pas à l’APR, qui a acheté sa première propriété en 2004, juste au sud d’ici. Depuis, la famille French a mis deux fois la main à la poche pour acheter des ranches qui intéressaient l’APR. « Un voisin veut vous aider, pas vous acheter », lance Bill French.

Mais l’antipathie est également culturelle. L’APR, qui compte une cinquantaine d’employés, a son siège à Bozeman, une ville universitaire branchée, à quatre heures de  route au sud-ouest de la plus proche propriété de l’organisation. La plupart de ses donateurs majeurs viennent de plus loin encore : de la Silicon Valley, de New York, d’Allemagne. Certains arrivent en hélicoptère pour loger dans les yourtes de luxe de l’APR. « De gros richards de la côte Est venant nous dire comment on doit vivre », s’indigne Leah LaTray.

Les scientifiques parlent de la « capacité de charge écologique » d’un paysage : habitat, fourrage, proies et autres facteurs qui déterminent la quantité d’espèces sauvages qu’une terre peut supporter. Pour des projets de protection de la nature ambitieux, la « capacité de charge sociale » (la tolérance de la communauté au changement) constitue un autre facteur limitatif.

Selon Daniel Kinka, spécialiste de l’écologie de la réhabilitation à l’APR, « la contrainte pesant sur les populations d’espèces sauvages n’est pas ce que l’habitat supportera, mais ce que les êtres humains supporteront. »

 

Extrait de l'article paru dans le numéro 245 du magazine National Geographic

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