Ces paysages montrent comment l’Homme a remodelé la planète

Pour chaque « grande création » de l’Homme, la nature « paye un lourd tribut », affirme ce photographe.jeudi 26 mars 2020

C’est dans les mines de potasse, sous les fondements de Berezniki, une ville russe de Sibérie centrale, que j’ai pris cette photographie. Rares sont les personnes qui comprennent ce qui se passe sous terre dans ce coin perdu. Moi-même n'en avais pas la moindre idée. Jusqu’au moment où j’ai ressenti la pression de plus de trois-cents mètres de terre solide et de vie au-dessus de ma tête.

Jamais ce paysage ne devait s’offrir aux yeux des Hommes. Même la lumière du Soleil ne pouvait l’atteindre. Et pourtant, les matériaux qui y sont extraits et qui servent à fertiliser d’immenses fermes aux États-Unis et ailleurs sont essentiels pour nourrir une population mondiale en plein essor.

Cet espace, c’est un réseau de galeries souterraines plongé dans les ténèbres qui s’étend sur dix kilomètres environ. Pour y accéder, mon équipe et moi avons emprunté un ascenseur suffisamment grand pour accueillir une quarantaine de mineurs et leurs équipements. Le temps est brumeux avec un air humide qui vous fait trembler de froid. Tout au fond, nous sommes montés à bord de camions. Le seul éclairage provient des phares des véhicules et de nos lampes frontales. J’ai travaillé dans une mine d’or avant d’être photographe mais je dois avouer que cette expérience m’a troublé. Les galeries se scindent à répétition, se divisent incessamment. Je commence à jalonner le chemin avec des X. Si les lumières de nos torches s’évanouissent, nous serons perdus. Personne ne pourra écouter nos appels à l’aide. Sous terre, l’écho de la voix meurt aussitôt.

Pourtant, tout est si beau là. Un ancien fond marin tapissé de couches aux couleurs vives : la potasse recouverte de stries orange et les lignes sinueuses tracées par l’intense pression du sol. Cependant, les empreintes des coquilles de nautile ont été dessinées par une machine que les mineurs appellent la moissonneuse-batteuse. Celle-ci creuse des tunnels avec des disques tournants de part et d’autre. Lorsque la machine fait marche arrière, elle sculpte ces médaillons dans la roche.

Ces empreintes, ainsi que les tunnels, sont les signes de l’Anthropocène, une nouvelle ère géologique marquée par l’incidence des activités humaines. Les chercheurs appellent « anthroturbation » l’altération des masses rocheuses et sédimentaires de la Terre. Même lorsque nos villes seront englouties par les forêts, ces tunnels souterrains resteront. Ils témoigneront de notre existence, tout comme les peintures rupestres de Lascaux, qui évoquent la présence de l’Homme il y a vingt mille ans.

Ça fait quarante ans que je montre, à travers mes photographies, comment les paysages naturels sont constamment altérés par l’Homme, notamment au moyen de systèmes de grande envergure comme le transport, l’industrie et l’agriculture (découvrez plus de photographies ici). Je recherche des exemples flagrants de ce que j’appelle « accaparement par l’Homme », c’est-à-dire puiser dans la Terre des matériaux utilisés pour subvenir à nos besoins. Je mentirais si je n’avouais pas être extrêmement alarmé par cette société de consommation que je laisse à mes filles.

Très peu de personnes ont l’occasion de voir d’où viennent les ressources qui rendent la vie possible. Nous voyons les gratte-ciel mais pas l’exploitation des carrières de silice pour créer le verre. Nous voyons le béton mais pas les carrières de sable où il est formé. Des terres agricoles s’offrent à nos yeux mais pas la déforestation qui a précédé ou les mines de potasse où sont extraits les engrais pour nourrir les cultures. Très souvent, nous ignorons que pour chaque grande création, la nature paye un lourd tribut.

 

Le dernier projet d’Edward Burtynsky est Anthropocène, une exposition multimédia. Sa dernière publication pour National Geographic concernait le manque d’eau en Californie

Cet article a paru dans le numéro d’avril 2020 du magazine National Geographic
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