Créer un parc naturel : un rêve grandeur nature

Un couple d’Américains voulait acquérir 10 000 km2 en Argentine et au Chili pour aider à y créer des parcs naturels publics. Le rêve s’est changé en combat.

De David Kuammen, National Geographic
Photographie De Tomás Munita
Publication 15 oct. 2020, 15:57 CEST
Un guanaco (lama sauvage) boit à Laguna Seca, dans le parc national de Patagonie (Argentine), composé ...

Un guanaco (lama sauvage) boit à Laguna Seca, dans le parc national de Patagonie (Argentine), composé de 3000 km2 de terres publiques ou données par la fondation Tompkins Conservation.

Photographie de Tomás Munita

Devant une table basse couverte de cartes du Chili et de l’Argentine, Kris McDivitt Tompkins évoque la controverse du début des années 1990. C’était au sujet de Pumalín, dans le sud du Chili. Kris et son mari, Doug Tompkins, un homme -d’affaires à la retraite et passionné d’aventure, décédé depuis, ont alors appris combien il peut être difficile de mettre les dollars et les bonnes intentions des Yankees au service de la protection de l’environnement en Amérique du Sud. Au-delà des larges fenêtres de la belle maison d’hôtes en pierre, bâtie au sommet d’une petite colline, s’étendent des prairies vallonnées, des torrents tumultueux, des forêts de faux hêtres et des lacs bleu nuit – autant d’austères chefs-d’œuvre naturels du parc national de Patagonie, au Chili, un autre projet des Tompkins. Ce parc couvre plus de 3 000 km2, dont la vallée de Chacabuco, qui s’étire à l’ouest des Andes. Avec le parc Pumalín, situé à 500 km plus au nord, et six autres parcs naturels, cela représente un réseau couvrant au total 45 000 km2

Doug et Kris Tomkpkins, de la fondation Tompkins Conservation. Cette fondation est partenaire du programme Last Wild Places (« Derniers espaces sauvages ») de la National Geographic Society. © GIJS BESSELING

Photographie de GIJS BESSELING

Toutes ces aires protégées ont été créées ou agrandies grâce à l’opiniâtreté des Tompkins, en partenariat avec le gouvernement chilien, et ont bénéficié des terres données par le couple. Elles s’étendent sur toute la longueur de la moitié sud du Chili, depuis la forêt humide tempérée valdivienne du parc Hornopirén jusqu’aux îles rocheuses et aux glaciers du parc Kawésqar.

Pour saisir l’ampleur de ce que les Tompkins ont accompli et des obstacles qu’ils ont surmontés, il vaut cependant mieux commencer par Pumalín. Kris déplie les cartes et raconte.

En 1991, Doug Tompkins a acheté un ranch en ruine dans la région des Lacs, au Chili – un pays où il avait pratiqué l’escalade et le ski, dans sa jeunesse, au début des années 1960. Plus tard dans la même décennie, il avait fondé avec sa première épouse l’entreprise d’équipements de plein air The North Face, qu’il a revendue pour un prix modique avant de créer Esprit, une autre marque de vêtements à succès.

Au début des années 1990, assez à l’aise financièrement, mais divorcé et désenchanté face au consumérisme effréné, Tompkins a vendu ses actifs et quitté le monde des affaires. Il s’est consacré aux sports très physiques (alpinisme, ski, kayak) qui l’avaient auparavant mené dans le Sud, ainsi qu’à la préservation de la nature.

Son plan pour restaurer la végétation autochtone du ranch s’est mué en un projet bien plus ambitieux. Il a créé et financé une fondation privée, le Conservation Land Trust, et, par son truchement, a commencé à acheter des terres.

Son but était de réunir deux grands territoires en grande partie sauvages, le Pumalín Nord et le Pumalín Sud. Entre les deux se trouvait une autre parcelle, le Huinay, détenue par l’Université pontificale catholique de Valparaíso, qui voulait vendre. Mais de puissants intérêts politiques, dont ceux du président en exercice, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, se sont opposés à la transaction.

C’est alors que Kris McDivitt est entrée en scène. Elle venait de quitter son poste de directrice générale d’une autre marque de vêtements, Patagonia. Outre l’argent qu’elle apportait, elle partageait les convictions de Doug Tompkins. Ils se sont mariés en 1994.

Kris Tompkins est une petite femme pleine de force, dotée d’une intelligence clinique. Elle évoque ses souvenirs sans nulle sentimentalité. Le Huinay, oui, c’est le terrain qui aurait unifié Pumalín, me dit-elle. Sa superficie d’environ 340 km2 n’était pas énorme par rapport aux Pumalín Nord ou Sud. Mais il englobait une zone parmi les plus étroites du Chili continental, entre le golfe – d’Ancud et les sommets andins.

Kris Tompkins, de la fondation Tompkins Conservation, près du lagon La Pepa, dans le parc national de Patagonie (Chili). La forêt y abrite une population croissante de huémuls, des cerfs andins en danger d’extinction.

Photographie de Tomas Munita

Suspicion, résistance et rancœur ont accueilli les efforts des Tompkins pour acheter le Huinay. Toutes ces terres qu’ils acquéraient pour les préserver étaient autant de terres agricoles perdues, grinçaient certains ; ils détruisaient des emplois ; ils se créaient un « fief » au Chili.

De telles réactions ont continué jusqu’aux premières années de ce siècle, tandis que le couple augmentait la superficie de son territoire, achetant et protégeant des terres ailleurs au Chili (dont la vallée de Chacabuco, où Kris et moi sommes en train de converser). Qui étaient donc ces gringos avides ? Quelles étaient leurs louches motivations ? Cherchaient-ils à aménager une immense décharge nucléaire ? à fournir des bases militaires à l’Argentine ? à voler l’eau du Chili ? ou à transformer de vastes portions du territoire chilien en une résidence privée ?

En fait, leur but à Pumalín était d’acheter des terres, de créer un parc naturel et de le céder au pays. Mais, en dehors de l’Église et de projets d’éducation, il n’existait pas de tradition de philanthropie privée au Chili. La générosité aussi énigmatique d’un couple d’Américains semblait, au mieux, paternaliste et, au pire, n’augurait rien de bon. Le Huinay était un territoire des plus sensibles. Quoique petit, il s’étendait de la frontière avec l’Argentine à l’océan. S’il tombait entre les mains de riches gringos, accusaient certains, le Chili serait coupé en deux.

« Pendant quatre ou cinq ans, nous n’avons récolté que du mépris, se souvient Kris Tompkins. Il se disait que nous appartenions à une secte. »

Vingt et une années de mariage, de multiples propriétés lointaines, des projets en Argentine et au Chili, un intérêt inaltérable pour la préservation des paysages… Cela a valu aux Tompkins de passer un temps considérable à bord de petits avions privés. Doug comptait 15 000 heures de vol. Kris prenait souvent les commandes, mais, faute de brevet de pilote, elle n’avait le droit ni d’atterrir ni de décoller. « C’est quand je vole que je suis la plus heureuse », confie Kris, ajoutant que Doug et elle avaient toujours cru qu’ils mourraient ensemble –  leur petit avion avait souvent dû se faufiler entre pics et canyons andins.

Ce n’est pas arrivé. Un jour, Doug est parti en kayak sur un lac en compagnie du célèbre alpiniste Rick Ridgeway. Le vent s’est levé, déchaînant les vagues. Le kayak, dont le gouvernail fonctionnait mal, a chaviré dans l’eau glaciale. À cause du courant, Tompkins et Ridgeway n’ont pas pu atteindre le rivage. L’alpiniste a été secouru au bout d’une heure et a survécu. Pas Doug. Il s’est éteint le 8 décembre 2015, dans un hôpital de Coihaique, la capitale régionale.

Ces dernières années, Kris Tompkins a poursuivi – seule, mais avec encore plus de ferveur – ce que Doug et elle avaient commencé ensemble.

« C’est ce qui m’a retenue de rejoindre Doug », affirme-t-elle. Elle s’est alors recentrée sur leur objectif de transformer leurs propriétés en un merveilleux porte-feuille de parcs dispersés à travers le Chili et l’Argentine. Cela a pris trois ans, mais les choses se sont accélérées.

Moins de deux semaines après avoir enterré son mari, Kris a conclu un accord pour protéger le vaste écosystème de zones humides de l’Iberá, dans le nord de  l’Argentine. Et, fin mars 2019, elle a finalisé son engagement avec le gouvernement chilien d’ajouter 4 000 km2 à 40 000 km2 de propriétés publiques, afin de créer cinq nouveaux parcs nationaux et d’en agrandir trois autres. L’ex-réserve privée de Pumalín est désormais le parc national Pumalín Douglas Tompkins.

Derrière le lodge principal du parc national de Patagonie, une voie de service mène à un sentier, qui remonte le long d’un ruisseau de drainage. Nous nous arrêtons dans un tout petit cimetière encadré par une clôture de piliers en pierre. Des croix en bois et des petites niches marquent dix tombes. Et il y a une dalle verticale, en pierre : la sépulture de Doug.

Puis le sentier serpente à travers coteaux pierreux et plates étendues herbeuses, où abondent des buissons épineux et arrondis à fleurs jaunes. Il traverse un ruisseau ombragé par des faux hêtres, puis grimpe vers une aire de camping, simple mais bien entretenue, pour les visiteurs. De là, le chemin effectue une boucle et nous ramène au bâtiment d’accueil du parc.

Je remarque alors un petit tas d’excréments séchés, d’un blanc éclatant. Oui, un puma, me confirme Kris Tompkins. L’augmentation de la population du félin dans la vallée de Chacabuco est l’un des effets du « réensauvagement ». Ce retour de la nature sauvage constitue un objectif majeur sur les terres des Tompkins au Chili et en Argentine, où des espèces emblématiques de la faune autochtone ont disparu.

Extrait de l'article publié dans le numéro 248 du magazine National Geographic

Un couple de jeunes nandous de Darwin, nés en captivité, arrive dans le refuge où il restera durant un à deux mois. Il sera ensuite relâché dans le parc national de Patagonie. L’objectif est d’y réintroduire dix à vingt de ces oiseaux inaptes au vol par an.

Photographie de Tomás Munita

Ici, dans le parc national de Patagonie, ce réensauvagement signifie plus de pumas, de huémuls (ou cerfs des Andes méridionales), de nandous de Darwin (un grand oiseau inapte au vol). Ailleurs, il se traduit par d’autres actions de restauration et de réintroduction d’espèces.

Le réensauvagement est une pratique controversée, surtout lorsqu’il suppose le retour de prédateurs tels que le puma ou, plus au nord, dans les vastes zones humides argentines de l’Iberá, du jaguar. Il n’aurait pas abouti sans faire preuve d’audace autant que de patience – cette dernière n’étant pas ce qui manque à Kris Tompkins.

Du côté argentin, les initiatives de réensauvagement des Tompkins se poursuivent de façon active dans la région d’Esteros del Iberá, dans le coin nord-est du pays. Ce vaste écosystème de zones humides est une mosaïque de marais, de canaux d’eau sombre et de marécages, de lagunes et de plateformes de végétation flottante. On y trouve aussi des zones de savane.

Les caïmans jacarés et les oiseaux aquatiques y abondent, et, avec un peu de chance, on peut apercevoir un anaconda jaune. Un soleil radieux exalte cet environnement (en guarani, y berá signifie « eaux brillantes »).

L’Iberá se situe dans la province de Corrientes, une région essentiellement rurale, bordée par le Paraguay, l’Uruguay et le Brésil. La culture et la langue autochtones guaranies y sont très présentes. Et on y défend farouchement son particularisme frontalier.

Pendant un siècle, l’Iberá a connu une activité marginale d’élevage de bétail, ainsi que de chasse pour la viande et les peaux. Les habitants se déplaçaient souvent en bateau ou sur des chevaux qui devaient se mouiller les sabots. Mais il n’y avait pas assez de terre ferme pour faire vivre beaucoup d’hommes ou de bétail. On s’orienta donc vers la riziculture et les plantations de pins à l’échelle commerciale.

En 1997, Doug Tompkins s’est rendu là en visite. Intrigué par l’endroit, il y est revenu avec son épouse, un jour d’été, pour le lui faire découvrir. Elle raconte : « Nous étions à peine sortis de l’avion que j’ai dit : “Hé, fichons le camp ! On crève de chaud, c’est plein de bestioles qui piquent et c’est aussi plat qu’une crêpe. On remonte dans l’avion.” »

Mais il avait vu quelque chose qu’elle n’avait pas remarqué : la biodiversité de la région, son potentiel. Aussi a-t-il acheté un ranch sur une île, au milieu d’un grand marécage, sans même en discuter avec elle – chose rare entre eux. L’Estancia San Alonso est devenue la tête de pont des Tompkins dans l’Iberá. Et, du fait de son isolement, c’était l’endroit adapté pour entreprendre l’action la plus spectaculaire du réensauvagement : la réintroduction du jaguar.

Non loin de l’estancia se trouve un ensemble d’enclos bien conçus : de solides clôtures avec barres d’armature et poteaux en acier hauts de 5 m, avec du fil électrifié autour des périmètres intérieurs. Car les jaguars peuvent être agités, surtout lorsqu’ils sont en cage, et athlétiques.

Chaque enclos contient une plateforme fixée dans les arbres et des broussailles basses ou d’autres éléments naturels pour abri. Lors de ma visite, huit jaguars s’y trouvent : des reproducteurs adultes empruntés à des zoos et deux petits de 1 an, nés sur place et destinés à être libérés.

Le biologiste Pablo Guerra (debout) s'occupe d'un jaguar reproducteur mâle de 18 ans, au Centre de réintroduction du jaguar, sur l’île de San Alonso, dans le parc de l’Iberá. Les petits nés en captivité sont tenus à l’écart de tout contact humain pour accroître leurs chances de survie une fois relâchés dans la nature.

Photographie de Tomás Munita

Ces derniers habitent un enclos plus grand, à l’arrière. La nourriture y est abondante, mais ils n’ont aucun contact avec les humains. L’objectif est qu’une fois ces jaguars relâchés, ils craignent les gens et ne les associent pas à la nourriture – entre autres bonnes habitudes de survie.

Un cabiai (un gros rongeur local) est  introduit dans un enclos. La femelle jaguar n’y prête pas attention, ou n’a pas faim. Elle le trouvera en temps voulu. Un grand jaguar mâle effectue des allers-retours le long d’une clôture, ses muscles ondulant sous les motifs de son pelage lisse.

Ces félins sont aussi beaux que féroces. Ils tuent le bétail partout où vaches et moutons ont supplanté leurs proies naturelles. On n’en trouve plus sur l’île de San Alonso, mais celle-ci abrite de nombreux cerfs des marais et une profusion quasi comique de cabiais pouvant peser 70 kg.

San Alonso est donc le bon endroit pour lancer la réintroduction. Les premiers lâchers doivent intervenir sous peu. Mais, sur un territoire plus vaste que l’Iberá, réintroduire le jaguar sera plus problématique. Il devra être accepté par les humains et trouver à se nourrir dans la nature.

Tompkins Conservation répond à ce défi par une campagne d’éducation et des événements, afin que la province de Corrientes soit fière d’abriter le félin. Ainsi, pour le premier anniversaire des deux petits jaguars, une fête a lieu dans la ville de Concepción. Une centaine d’adultes et d’enfants sont réunis dans une cour, au milieu de peintures murales d’animaux aux couleurs vives. Il y a un spectacle de marionnettes, de la musique, on mange des cookies en forme de patte de jaguar. Des enfants font tournoyer des serpentins de couleur ou posent pour la photo devant un poster de jaguar en imitant son cri.

La politique concerne aussi l’ara chloroptère, le cerf des pampas (une espèce menacée), le pécari à collier, la loutre géante et le grand tamanoir. Avec ces animaux, une partie du travail préparatoire s’effectue dans un bâtiment à l’écart, soumis à quarantaine, derrière deux rangées de clôture, près de Corrientes.

Le vétérinaire Jorge Gómez suit de près l’entraînement d’un ara chloroptère qui sera relâché dans le parc de l’Iberá (Argentine). L’espèce, qui n’avait plus été observée dans la zone depuis un siècle, est en voie de réintroduction. Mais les oiseaux élevés en captivité doivent apprendre à survivre à l’état sauvage.

Photographie de Tomás Munita

Griselda « Guichi » Fernández, une habitante, s’occupe des grands tamanoirs orphelins. Chacun dispose de son enclos. Fernández tend une bouteille à l’un d’eux, qui s’accroche à elle tandis que son très long museau trouve la tétine et qu’il lape le lait avec sa langue pareille à un énorme spaghetti. Puis il s’abandonne aux chatouilles que la femme lui prodigue sur le ventre.

Mais cette intimité facile ne durera pas. « Ce sont des animaux si instinctifs qu’ils ne peuvent pas être élevés comme animaux de compagnie, m’explique Fernández. Au bout d’un an, ils ont de grosses griffes et ils sont dangereux. »

Ces orphelins le deviennent souvent après que des chasseurs et des chiens ont tué la mère. Un tamanoir adulte est une créature magnifique et improbable, au pelage moucheté sur le dos, aux bajoues blanches, avec une large bande noire sur les côtés. Il possède une énorme queue touffue, qui peut lui servir de couverture quand il dort, un museau gracieusement incurvé fonctionnant comme un balai d’aspirateur, une langue de la moitié de la longueur du corps, et des griffes.

Le biologiste Giuliano Pesci vérifie le collier émetteur d’une femelle tapir et de son petit, relâchés dans le parc de l’Iberá. Le programme de réintroduction des tapirs sera suspendu par la suite, après que cinq individus ont succombé à un parasite.

Photographie de Tomás Munita

Huit adultes résident dans des enclos plus grands, un peu plus loin. Griselda Fernández arrive avec leur repas – une bouillie d’eau et de nourriture pour chat. Rapidement, deux tamanoirs viennent laper. Une fois relâchés dans la nature, ils retourneront instinctivement à un régime de fourmis et de termites.

Le combat a été aussi long qu’éprouvant pour réensauvager les propriétés des Tompkins dans l’Iberá. Pour les adjoindre aux terres d’État ou provinciales, afin de créer un vaste parc public. Et pour développer une économie fondée sur le tourisme dans les communautés vivant dans le périmètre des zones humides.

Au début, les gens voyaient en Doug Tompkins « le gringo qui voulait voler l’eau », me raconte Sofía Heinonen, aujourd’hui directrice générale de Tompkins Conservation en Argentine, et qui a commencé à gérer le projet de l’Iberá en 2005. C’était même devenu un slogan des opposants : « Los gringos vienen por el agua [Les gringos viennent chercher l’eau]. »

Tout comme les Chiliens à l’époque du Huinay, les Argentins peinaient à croire que deux riches Américains achetassent des terres afin de les donner. Des fonctionnaires de la province de Corrientes voyaient d’un mauvais œil cette idée de grand parc. C’était aussi le cas des gros propriétaires terriens locaux, qui avaient adopté l’ancien modèle économique fondé sur l’élevage du bétail, la sylviculture et la riziculture. Or le soutien des fonctionnaires de Corrientes était essentiel. Car, outre les propriétés des Tompkins et les terres aux mains de l’État, une grande partie de l’Iberá appartenait à la province.

« Nous avons frappé à toutes les portes », se souvient Sofía Heinonen. Les fonctionnaires de Corrientes ne répondaient pas. Mais les maires des petites villes qui entourent les zones humides (et qui sont autant d’entrées dans l’écosystème) s’intéressaient davantage aux revenus touristiques potentiels d’un grand parc. Et le gouvernement national, notamment le ministère du Tourisme, voyait également dans l’Iberá une nouvelle destination prometteuse.

En 2013, au moins un homme politique de Corrientes, le sénateur Sergio Flinta, a compris que, dans cette controverse, la province était du mauvais côté. Au Sénat provincial, il a commencé  à soutenir des textes visant à la création du parc. En vain. Jusqu’à ce qu’un événement permette de sortir de l’impasse : la mort de Doug Tompkins.

Aussitôt, au plus fort de son chagrin, Kris Tompkins est passée à l’action. Elle a demandé à Sofía Heinonen d’appeler Sergio Flinta, afin de conclure un compromis portant sur 1 680 km2 des Tompkins, plus les terres provinciales de Corrientes et les terres nationales argentines. Le tout formerait un seul grand parc sans que le pays renonce à sa souveraineté.

Moins de deux semaines plus tard, Tompkins, Heinonen et Flinta se retrouvaient dans le bureau de Mauricio Macri, le tout nouveau président argentin. Et l’accord était signé. Tompkins aurait pu porter du noir lors de cette réunion et jouer sur l’empathie due à la veuve. Mais elle s’est présentée en pull blanc et a réussi à sourire, envoyant un message implicite : assez de chicaneries politiques, la vie est courte ; faisons le nécessaire.

Cinq ans après, d’anciens critiques du projet en sont venus à apprécier la valeur patrimoniale du réensauvagement et les bénéfices économiques du tourisme. « Il y avait des gens qui n’aimaient pas Doug parce qu’il était un Yankee, me dit Flinta. Maintenant, ils disent merci. »

Me voici de retour dans le parc national de Patagonie, au Chili. Je remonte la vallée de Chacabuco avec un guide ornithologue pour observer les flamants du Chili, les grèbes, les foulques et les autres oiseaux aquatiques depuis un point de vue situé au-dessus du Lago Cisnes, (« lac des Cygnes »), un endroit où la rivière Chacabuco s’élargit et est bordée de roseaux.

Les oiseaux qui ont donné son nom au lieu sont bien là : d’élégants cygnes à cou noir et de petits coscorobas blancs, à l’extrémité des ailes noires. Sur la rive ouest du lac, des peupliers noirs ombragent une table et un petit panneau : àrea de picnic picaflor y águila – l’aire de pique-nique du Colibri et de l’Aigle, les noms de code de Kris et Doug Tompkins en tant que pilotes. Ils ont campé ici pour la première fois en 1993, en route pour explorer l’Argentine, et y sont revenus presque chaque année jusqu’à la mort de Doug.

Ce jour-là, une famille de Chiliens d’une ville voisine et leur invité venu de Santiago déjeunent sur le site. Je parle avec l’épouse, Andrea Gómez Jaramillo, une avocate. Oui, nous sommes déjà venus ici, raconte-t-elle, nous profitons de la vie sauvage, les guanacos sont amusants. Le musée installé dans le bâtiment d’accueil du parc est impressionnant. Une fois, il y a un an, nous avons même vu un puma – Renata, ma fille ici présente, l’a vu aussi. C’est une expérience inoubliable.

Le volcan Corcovad domine le parc national du même nom, au Chili. Feu Doug Tompkins, un passionné d’aventure et de nature, l’a gravi dans les années 1990. Le parc a été créé en 2005 par la réunion de terres publiques et de propriétés données par Tompkins Conservation, ainsi que par le philanthrope Peter Buckley.

Photographie de Tomás Munita

Ce soir-là, Kris Tompkins et moi partageons un plat de pâtes qu’elle a préparé. Elle me signale qu’elle s’envolera tôt, le lendemain matin, à bord du Husky, avec son pilote. Elle partira observer un site intéressant sur les pentes chiliennes du mont San Lorenzo, juste au sud, le long de la haute frontière andine. Un endroit qui pourrait valoir la peine d’être acheté. Je lui demande :

« Quand est-ce que ça prendra fin, Kris ?

- Jamais. Pas avant que je casse ma pipe. » 

 

Article publié dans le numéro 248 du magazine National Geographic

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