Asie du Sud : 270 millions de personnes bientôt menacées par la crise de l'eau

L'eau de fonte des glaciers de l’Himalaya et des chaînes voisines assure à l'Indus un débit constant au printemps et en été. Mais le réchauffement climatique amenuise les glaciers, et le niveau du fleuve va commencer à diminuer vers 2050.

Friday, July 3, 2020,
De Alice Albinia
Photographie De Brendan Hoffman
CHINE

CHINE - Des pèlerins prennent des selfies au col de Drolma La, le point culminant de leur kora, une marche méditative de 52 km autour du pic Kailas, au Tibet. Ce mont est sacré pour quatre religions, et quatre grands cours d’eau de l’Asie du Sud prennent leur source dans ses environs. Celle de l’Indus se trouve à quatre jours de marche vers le nord.

Photographie de Brendan Hoffman
Cet article a été soutenu par Rolex, partenaire de la National Geographic  Society pour documenter, grâce à la science, à l’exploration et au reportage, les défis auxquels sont confrontés les systèmes vitaux de la Terre. Il a initialement paru dans le numéro de juillet 2020 du magazine National Geographic.

Au Tibet, quatre cours d'eau majeurs naissent près du pic Kailas. Ils s’écoulent vers l’ouest et l’est à travers l’Himalaya, puis vers la mer, au sud, tels les membres d’une déesse de l’eau. Et ils ont façonné des civilisations et des nations : Tibet, Pakistan, nord de l’Inde, Népal, Bangladesh. L’usage qui est fait de leurs eaux dépend des habitants. Mais leur débit, lui, dépend des pluies de la mousson et de la fonte des glaciers. Ces deux phénomènes, qui relevèrent du domaine réservé des dieux pendant des millénaires, reposent désormais entre les mains des hommes.

Les cours qui, tel le Brahmapoutre, prennent leur source dans l’est de l’Himalaya, sont surtout alimentés par la mousson d’été. Leur débit pourrait augmenter du fait du réchauffement climatique, qui accroît l’humidité dans l’atmosphère. En revanche, l’essentiel des eaux de l’Indus, qui coule vers l’ouest depuis le pic Kailas, provient des neiges et des glaciers de l’Himalaya, du Karakorum et de l’Hindu Kuch. Les glaciers font office de châteaux d’eau. Ils stockent les chutes de neige de l’hiver en altitude, sous forme de glace. Au printemps et en été, l’eau de fonte qu’ils restituent abreuve les hommes et la nature. En aval, dans les plaines du Pakistan et du nord de l’Inde, le plus vaste système d’agriculture irriguée du monde dépend de l’Indus. Les glaciers qui l’alimentent sont vitaux pour environ 270 millions de personnes. Or la plupart de ces glaciers diminuent.

INDE - À Gya, un village du Ladakh, des écoliers traversent un torrent glaciaire, qui se jette dans l’Indus. Le fleuve traverse cette région aride de haute altitude, dans l’extrême nord de l’Inde, au fil de sa course du Tibet au Pakistan. Ces dernières décennies, le changement climatique a accéléré la fonte des glaciers qui alimentent l’Indus, causant des inondations sans précédent. En 2014, l’une d’elles a détruit deux maisons à Gya.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Au départ, ce phénomène va augmenter le débit de l’Indus. Mais, si les températures s’élèvent comme on le prévoit et si les glaciers continuent de fondre, l’Indus atteindra son niveau maximal d’ici 2050. Puis son débit se réduira. Les hommes utilisent déjà 95 % des eaux de l’Indus, et la population de son bassin augmente rapidement. Un groupe international de scientifiques (soutenu par la National Geographic Society) a étudié des châteaux d’eau glaciaires du monde entier. Dans un article paru il y a peu dans la revue Nature, ils estiment que ceux de l’Indus sont dans l’état le plus critique. Étant donné « le haut niveau de stress hydrique et l’efficacité gouvernementale limitée » dans la région, concluent-ils, il est « peu  probable que l’Indus […] puisse résister à cette pression ». Et c’est le Pakistan qui en souffrira le plus.

De 2003 à 2006, j'ai remonté les 3 200 km de l’Indus, de la mer d’Arabie à sa  source, au Tibet, lors des recherches pour mon livre Les Empires de l’Indus. Les exigences de l’irrigation, de l’industrie et de la vie quotidienne des hommes l’avaient déjà affaibli. À cause des barrages, il n’atteignait plus la mer. Son delta couvert de mangrove était à l’agonie. Ses lacs étaient pollués par les effluents et les eaux usées. L’Indus, célébré depuis les temps anciens dans des hymnes sanskrits sacrés, était de plus en plus traité comme une simple ressource.

PAKISTAN - L’Indus prend toute son ampleur dans les plaines du Sind, dans le sud du Pakistan. Le barrage de Sukkur, visible au loin, a été édifié à l’époque coloniale. Il dévie les eaux du fleuve vers un réseau de canaux qui irriguent  ans le désert des cultures telles que le coton, le blé et le riz. Le long de l’Indus, les Britanniques ont ainsi créé ce qui demeure le plus vaste système d’irrigation du monde.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Tous mes interlocuteurs, des paysans aux hommes politiques, estimaient que le fleuve était mal géré. Ils me parlaient de projets de génie civil gangrenés par la corruption ou inefficaces, du partage inéquitable de l’eau, ainsi que des écosystèmes détruits au nom du profit. Mais peu de gens évoquaient alors des effets du réchauffement climatique sur le fleuve.

L’ampleur du problème n’a éclaté au grand jour qu’en 2010. En août, l’Indus, déjà gros des eaux de fonte estivales, a reçu une mousson phénoménale. Des pluies torrentielles (par endroits, l’équivalent d’une année de précipitations en quelques heures) l’ont fait déborder sur tout son cours méridional. Bilan : plus de 1 600 morts et près de 10 milliards d’euros de dégâts.

On n’avait jamais vu de telles inondations, affirme Usman Qazi, spécialiste des secours aux sinistrés auprès du Programme des Nations unies pour le développement. Mais elles vont devenir plus fréquentes. Les inondations liées au changement climatique sont l’un des plus grands dangers dans ce pays. »

CHINE - Des enfants nomades puisent de l’eau dans l’Indus, près de sa source, au Tibet. La Chine contrôle le cours supérieur du fleuve. En 2006, elle a construit un barrage sans en informer l’Inde et le Pakistan, qui dépendent fortement du fleuve.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Le spectre du changement climatique hante désormais toutes les discussions sur l’avenir de l’Indus. Le défi à relever est d’autant plus complexe que le fleuve et cinq de ses affluents sont partagés entre l’Inde et le Pakistan, voisins et ennemis depuis 1947, tandis que la Chine contrôle leurs cours supérieurs.

L’Inde, le Pakistan et la Chine ont d’énormes populations et de multiples raisons de protéger leurs ressources. Tous trois disposent d’armes nucléaires. Nous pensons que le changement climatique advient de façon progressive, quasi imperceptiblement. Mais, le long de l’Indus, il pourrait déclencher un conflit qui changerait la face du monde du jour au lendemain.

Fut un temps où les hommes révéraient tant les fleuves qu’ils les considéraient comme des divinités.

Dans le Rig Veda, le plus ancien texte sanskrit de l’Inde, l’Indus est le seul fleuve vénéré à la fois comme un dieu et une déesse, un père et une mère – probablement parce que c’est ici, dans la vallée de l’Indus, qu’est née la première forme de l’hindouisme, estiment les experts.

TIBET - Une pèlerine venue d'Atlanta est aspergée des eaux sacrées du lac Manasarovar au Tibet, près du mont Kangrinboqe et de la source de l'Indus. Des milliers de pèlerins parcourent la montagne chaque année, mais le gouvernement chinois a interdit de se baigner dans le lac.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Le fleuve jaillit modestement du sol au nord du pic Kailas. Il coule vers  l’ouest, à travers les plus hauts sommets de l’Inde, et franchit la frontière contestée avec le Pakistan. Là où l’Himalaya rencontre le Karakorum et l’Hindu Kuch, dans un noeud de roche et de glace, il opère un brusque virage à gauche, vers le sud, et, de là, parcourt 1 600 km dans les plaines du Pendjab et du Sind, jusqu’à la mer d’Arabie.

À environ 60 km au nord de ce coude, dans la vallée de la Hunza, un affluent de l’Indus, j’ai marché sur le Ghulkin, un glacier noir de la terre et des éboulis provenant des montagnes, et bordé de vergers et de villages. Depuis son sommet, la vue était à couper le souffle. Les flots bruns torrentiels de la rivière fonçaient à travers la vallée. Des bandes de verdure éclatantes la surplombaient, ainsi que des champs et des vergers entièrement alimentés en eau par des canaux d’irrigation reliés directement au glacier.

Dans le nord du Pakistan, le monothéisme islamique coexiste avec une conception chamanique du pouvoir des glaciers. On m’a souvent raconté que le Ghulkin était un glacier masculin (en d’autres termes, un glacier en diminution) « s’avançant dans la vallée à la recherche d’une partenaire », en une parade mystique. Les habitants de la région disent que les glaciers avancent parce qu’ils accumulent de la masse. C’est vrai. Mais, m’a appris plus tard Bethan Davies, glaciologue au Royal Holloway (université de Londres), un glacier peut aussi glisser comme une luge, car il a commencé à fondre et qu’il se décolle de sa base rocheuse.

INDE - Leh est la plus grande ville du Ladakh, et sa population double généralement en été avec l'arrivée de centaines de milliers de touristes indiens et étrangers. En 2019, le gouvernement indien a pris le contrôle direct du Ladakh, ce qui pourrait entraîner un développement accru de la région, motivé par des intérêts extérieurs.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

En 2018, le Shishper, un glacier voisin, s’est soudain mis à glisser, dévalant jusqu’à 37 m par jour, vers le bourg d’Hassanabad. « On aurait dit un train », m’a relaté Deedar Karim, un géologue de la région. Le glacier a enseveli des canaux d’irrigation et s’est écrasé contre un pont. Lorsque je l’ai vu, en octobre dernier, il n’avançait plus que de 30 cm par jour – ce qui reste rapide pour un glacier.

Dans le bassin supérieur de l’Indus, les glaciers Hoper et Barpu ont tant fondu et reculé que des hameaux et leurs réseaux d’irrigation laborieusement construits ont été privés d’eau et abandonnés. « Dans mon enfance, on y cultivait des champs et on y faisait pousser des arbres fruitiers », m’a confié Niat Ali, un ancien militaire de 60 ans, tout en égrenant la liste des hameaux disparus : Shishkin, Hapa Kun, Hamdar…

INDE - Le tourisme a explosé ces dernières années au Ladakh, qui est devenu un refuge d'été pour les Indiens soumis à un stress thermique. Ces vacanciers sont au confluent des rivières Indus et Zaskar, à l'ouest de Leh.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

La fonte des glaciers fait peser une menace encore plus immédiate. Parfois, l’eau de fonte s’accumule derrière un barrage de roches ou de glace. Mais cette retenue peut céder. En 2018, dans la vallée d’Ishkuman, une inondation a ainsi submergé les villages de Bad Swat et Bilhanz. Nayab Khan, 48 ans, a senti la terre trembler : « L’eau dévalait en charriant d’énormes rochers qui s’entrechoquaient. Ça a duré pendant douze jours. » Les débris ont bouché la rivière Immit. Un lac profond de 6 m s’est formé, détruisant quarante-deux maisons, dont celle de Khan.

Avec le changement climatique, 7 millions de personnes vivent sous la menace de telles inondations dans le nord du Pakistan. Les trois glaciers près du village de Pasu « sont trois dragons, décrit Ashraf Khan, cultivateur de pommes et instituteur. Nous vivons dans leur gueule. » En août 2019, les eaux de fonte ont « emporté un hôtel, un bureau des services de renseignement de l’armée pakistanaise et un verger ».

INDE - Au Jammu-et-Cachemire, un café offre une vue sur le barrage de  Baglihar, sur la Chenab, l’un des principaux affluents de l’Indus. Signé en 1960, le Traité sur les eaux de l’Indus accorde au Pakistan l’usage du fleuve et  des rivières Chenab et Jhelum, mais l’Inde conserve certains droits, dont celui de produire de l’électricité.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Très peu des gens que j’ai rencontrés dans le nord du Pakistan connaissaient la cause de la fonte de leurs glaciers ou en imputaient la faute au reste du monde. Plus au sud, dans les grandes villes, un sentiment d’injustice se cristallise. Le Pakistan, pays en développement d’environ 230 millions d’habitants, ne se classe qu’à la 144e place sur 192 pays pour les émissions de gaz à effet de serre par habitant. Ce que Malik Amin Aslam, son ministre du Changement climatique, m’a résumé ainsi : « Ce n’est pas notre faute, mais nous en sommes les premières victimes. »

INDE - Des monteurs de ligne relient une maison au réseau électrique, à Saboo, au Ladakh. L’Inde a développé l’hydroélectricité dans la région au prix d’énormes dépenses et de lourdes conséquences environnementales, mais aussi avec des retombées bénéfiques. En 2013, Leh, la capitale du Ladakh, a troqué ses générateurs au diesel pour de l’hydroélectricité, plus propre.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Lorsque l'indépendance a été déclarée, en 1947, et que la partition de l’ex-colonie britannique a créé l’Inde et le Pakistan, chaque pays a reçu une partie du bassin de l’Indus moins importante que ce qu’il espérait. Le tronçon septentrional du fleuve coule d’est en ouest à travers l’ancien État princier du Jammu-et-Cachemire, un territoire que chacun des deux nouveaux pays revendiquait dans sa totalité. La frontière qui divise le Cachemire reste très contestée.

En aval, dans les plaines fertiles du Pendjab, les Britanniques avaient érigé divers barrages sur l’Indus et ses affluents, et acheminé l’eau des retenues vers un vaste réseau de canaux d’irrigation. Dans cette région, la nouvelle frontière coupait cinq affluents de l’Indus, attribuant au Pakistan la plupart des installations agricoles autour des canaux, mais laissant à l’Inde le barrage de Firozpur, sur la rivière Sutlej.

INDE - À Sichewali, au Pendjab, une pépinière cultive des plantes locales, qui verdiront le paysage et aideront les nappes aquifères à se recharger. Au Pendjab, les réserves d’eau souterraines ont été sérieusement réduites, notamment du fait de l’irrigation par submersion du riz, introduite pendant la révolution verte des années 1960.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

INDE - Balbir Singh Seechewal, un environnementaliste sikh, montre la station de traitement d'eau qu'il a construite à Sichewali, estimant que la pollution menaçait la santé spirituelle et physique de tous. Le fondateur du sikhisme, Guru Nanak, a eu une révélation après s'être baigné dans une rivière.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Les autorités indiennes affirmèrent leur pouvoir dès le printemps 1948, en fermant les vannes du barrage, ce qui réduisit fortement le débit vers le Pakistan. Les vannes furent rouvertes après quelques semaines. Mais, m’a expliqué Majed Akhter, géographe au King’s College de Londres, cette agression délibérée de l’Inde constitua un « acte de violence fondateur » aux yeux des autorités pakistanaises. En octobre dernier, Narendra Modi, le Premier ministre indien, a de nouveau menacé de couper les vannes.

En 1960, le Pakistan obtint des  garanties. La Banque mondiale persuada les deux pays de signer le Traité sur les eaux de l’Indus. Celui-ci accordait les eaux de l’Indus et de deux affluents occidentaux au Pakistan, et ses trois affluents orientaux à l’Inde. Et les deux pays furent incités à construire davantage de barrages et de canaux. En 1976, le Pakistan acheva le barrage de Tarbela. En 1987, l’Inde termina le canal Indira Gandhi, long de 640 km, pour transporter l’eau – et la révolution verte – du Pendjab vers le sud, aussi loin que le désert de Thar, au Rajasthan.

PAKISTAN - Le glacier Shishper, noir des débris rocheux qu’il charrie, se situe dans les montagnes du nord du pays. En 2018, il a avancé brutalement, défonçant des canalisations et d’autres infrastructures. Un épisode peut-être déclenché par une fonte accélérée.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Les analystes des deux pays sont d’accord : en fournissant une eau abondante, à un coût artificiellement bas, les canaux encouragent le gaspillage. Ce que pointe Ali Tauqeer Sheikh, un membre du Conseil national sur le changement climatique, un organe consultatif du Pakistan : « Nous faisons pousser du riz dans le désert ! »

« Cent ans après [l’indépendance], nous ne pourrons pas continuer à rejeter la faute sur les Britanniques », ajoute-t-il. Selon lui, les grands agriculteurs forment « l’élite politique et refusent tout simplement la tarification de l’eau ».

Les pénuries d'eau provoquent déjà des crises des deux côtés de la frontière. Dans l’État indien du Pendjab, l’endettement pousse un millier d’agriculteurs par an au suicide. Le pompage des eaux souterraines coûte cher. À mesure que baisse la nappe phréatique, il faut forer chaque année plus profond – à 120 m,
par places. La culture du riz, vorace en eau, épuise l’aquifère. En parallèle,
l’eau de l’Indus est expédiée jusqu’au Rajasthan.

Au Pakistan, je me rends dans la province du Sind. Un canal y irrigue une partie du désert de Thar. Son eau parcourt 300 km depuis le barrage de Sukkur, édifié sur l’Indus en 1932. C’est là que femmes et enfants cueillent le fameux piment Dundicut.

PAKISTAN - À Wagah, au Pendjab, les visiteurs posent avec des soldats après la cérémonie de clôture quotidienne élaborée à la frontière avec l'Inde. En 1947, lorsque deux pays indépendants ont été créés à partir de l'Inde britannique, la province du Punjab a été divisée en son milieu. Pour les deux Punjabs, comme pour les deux nations, l'eau du bassin de l'Indus est une source principale de tension.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Mais la récolte de 2019 a été un fiasco, déplore Mian Saleem, président de l’Association des producteurs de piments rouges du Sind. Les rendements ont chuté des deux tiers à cause d’épisodes météorologiques extrêmes. En mai, la température a atteint 47 °C, et les cultures ont dépéri. Puis est arrivée « de la pluie en octobre, pour la première fois de ma vie », dit Saleem. La cueillette a été retardée et les fruits ont pourri.

Dans le village de Rano Khan Rahimoon, je parle avec des métayers sans terre, des hindous et des musulmans vivant côte à côte dans des maisons en pisé. Ils font pousser des piments et d’autres cultures de rapport. Ils sont intarissables sur leur plus grand problème : l’eau.

Le problème est triple, m’explique Attam Kumar, âgé de 28 ans : la pénurie d’eau du canal, les moussons inhabituellement fortes, et ces eaux souterraines empoisonnées que nous sommes obligés de boire. » Les puits, dit-il, sont pollués par les effluents des engrais agricoles.

PAKISTAN - Un camion livre du coton à une usine textile du Sind. L’industrie textile représente 8 % du PIB du Pakistan et plus de la moitié de ses recettes en devises étrangères. Mais la culture du coton exige beaucoup d’eau. Ces dernières années, des épisodes météorologiques imprévisibles (des vagues de chaleur suivies de fortes pluies) ont entraîné de faibles rendements.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Attam Kumar remonte la chemise de Salaam, un garçon de 11 ans, pour me montrer la cicatrice de son opération du rein. Quatre des 150 villageois ont dû subir l’ablation d’un rein.

Le lendemain matin, je prends le thé avec un grand propriétaire terrien, ex-membre du gouvernement, puis m’entretiens avec le directeur d’une exploitation de mangues de 2 400 ha, où des domestiques arrosent une roseraie dans le désert. Les deux hommes se désolent de la météo de plus en plus capricieuse, tout en ouvrant des bouteilles d’Evian. Mais ils ne s’inquiètent pas de manquer d’eau du canal – ils sont assez puissants pour recevoir ce dont ils ont besoin.

PAKISTAN - Après le blé, le coton occupe plus de terres que toute autre culture au Pakistan, et les femmes et les jeunes filles en récoltent la majeure partie. Ce faisant, beaucoup sont exposées à des niveaux élevés de pesticides et souffrent de divers problèmes de santé. Ces femmes travaillent à Tibba Sultanpur, au Punjab.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

PAKISTAN - Le tissu des usines comme celle-ci à Khurrianwala, au Pendjab, contribue à plus de la moitié des recettes du Pakistan. Mais beaucoup d'eaux souterraines rares sont « incorporées » dans les matières exportées : il faut plus de 7 570 litres d'eau pour produire 45 grammes de coton brut.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

PAKISTAN - Des enfants rapportent de l’eau potable d’une usine de  traitement, sur les rives du lac Manchar, le plus grand lac d’eau douce du pays, dans le Sind. Il est alimenté par l’Indus, mais les détournements du fleuve en amont  l’empêchent de se renouveler, tandis que les effluents agricoles ont tué la plupart des poissons et rendu l’eau non consommable sans filtration.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Je m’arrête ensuite au dispensaire du village. Moomal Waqar, la médecin, se désespère du nombre de patients atteints de maladies rénales et de calculs biliaires. Tout comme les métayers, elle en impute l’origine à la consommation d’eau non filtrée et polluée par les engrais : « Qui, ici, peut s’offrir des bouteilles d’eau minérale ? »

L’eau est souvent polluée, au Pakistan. Une équipe conduite par Joel Podgorski, de l’Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l’eau, a estimé en 2017 que jusqu’à 60 millions d’habitants du bassin de l’Indus pourraient boire de l’eau polluée par l’arsenic.

L’arsenic est naturellement présent dans les sols. Mais il peut aussi provenir des engrais. Il contamine les nappes phréatiques par l’irrigation intensive. Hassan Abbas, hydrogéologue au Pendjab, me l’affirme : « L’empoisonnement des
populations à l’arsenic correspond exactement aux zones irriguées. »

Le Pakistan affiche en outre l’un des taux de malnutrition infantile les plus élevés du monde. Au moins un tiers de tous les enfants en souffrent. Selon Daanish Mustafa, un Pakistanais, géographe au King’s College de Londres, les taux les plus élevés du pays se trouvent « dans les districts irrigués », là où les pratiques agricoles privilégient les cultures d’exportation à la sécurité alimentaire.

PAKISTAN - À Karachi, sur la mer d'Oman, un chauffeur draine l'eau courante de l'Indus dans son camion - légalement, dans ce cas. Mais un marché noir florissant entraîne de graves pénuries pour les plus pauvres.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Tous ces problèmes renvoient à la façon dont l’eau est utilisée dans les plaines de l’Indus. Barrages et canaux la rendent abondante et bon marché, tout en piégeant dans les réservoirs une grande partie du limon fertile du fleuve. La révolution verte des années 1960 et 1970 a introduit des cultures hybrides très gourmandes en eau, ainsi que des engrais et des pesticides chimiques.

L’irrigation par submersion nécessite les deux en grande quantité, car l’eau stagnante est un vecteur d’insectes nuisibles et emporte les produits chimiques – dans les nappes phréatiques. Résultat, résume Hassan Abbas, « nous prélevons maintenant dix fois plus d’eau du fleuve que ce dont nous avons besoin ».

Le Pakistan comme l’Inde disposent de traditions anciennes de collecte de l’eau, adaptées aux rythmes du fleuve et des pluies, mais négligées depuis l’époque britannique. Les deux pays ont privilégié d’énormes projets de génie civil – barrages et canaux. Et tous deux prévoient de nouveaux barrages dans le bassin de l’Indus.

Le changement climatique pourrait inciter à repenser le système, espère Hassan Abbas. En favorisant la transition des coûteux barrages hydroélectriques vers une énergie solaire moins chère. En remplaçant l’irrigation par submersion par un procédé de goutte à goutte puisant l’eau d’un aquifère non pollué sous l’Indus. Et, enfin, en restaurant le long de l’Indus et de ses affluents des zones humides et des forêts, qui absorberaient les eaux de crue et rechargeraient les aquifères.

PAKISTAN - En raison du détournement de l'eau de l'Indus pour les besoins d'irrigation, les pêcheurs de Keti Bandar, au bord du delta de l'Indus, doivent naviguer sur leurs petites embarcations dans la mer d'Oman pour pêcher. Certaines familles ont quitté le village autrefois prospère.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

PAKISTAN - Dans sa ferme du Sindh, Abdul Qadir Palari élabore le bleu des jeans à partir de l'indigo. C'est une plante qui tolère la sécheresse, contrairement au coton, qui aspire beaucoup d'eau venant de l'Indus.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Barrages et réservoirs n’offrent au Pakistan que trente jours d’approvisionnement en eau en cas de sécheresse ; l’aquifère de l’Indus contient à lui seul assez d’eau pour trois ans, selon Abbas. L’hydrogéologue estime que les pluies et le captage de l’eau des rivières pourraient même recharger la nappe d’eau sous Karachi, la capitale
économique du pays. Située en lisière du delta de l’Indus, c’est l’une des plus grandes villes du monde en stress hydrique. Ses 15 millions d’habitants ont vidé son aquifère jusqu’à la dernière goutte. Leur source d’approvisionnement la plus proche est le lac Kinjhar, un réservoir alimenté par l’Indus, à 100 km de la ville.

À l'approche de la mer, l’Indus n’existe presque plus. Dans une ruelle de Goth Ibrahim Haidri, un village de pêcheurs des environs de Karachi, je passe devant une file de femmes portant des jarres. Elles attendent l’arrivée d’un camion-citerne… depuis trois jours, me disent-elles.

De telles scènes sont courantes dans les quartiers pauvres de la région. Les riches font main basse sur une grande partie de l’eau de l’Indus et de ses lacs, souvent acquise de façon illégale. Les pauvres, eux, font la queue ou achètent de l’eau moins chère et saumâtre. Deux phénomènes minent la région du delta. Depuis que le barrage Ghulam Muhammad a été inauguré, en 1955, l’Indus ne s’écoule plus que sporadiquement jusqu’à la mer. Et, avec le changement climatique, le niveau de la mer est monté, salinisant les eaux du fleuve loin en amont.

PAKISTAN - Les résidents des péniches naviguant sur le lac Manchhar se déguisent traditionnellement avec des leurres pour chasser les oiseaux. Mais les poissons sont pour la plupart partis du lac pollué, et les oiseaux migrateurs sont également moins abondants, donc la plupart des gens sont partis aussi. Il reste moins de 50 péniches ; autrefois, il y en avait plusieurs milliers.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Au coucher du soleil, je reste au bord de l’eau, à regarder les bateaux de pêche qui rentrent au port. Mohammad Ali Shah a grandi ici. Il dirige le Pakistan Fisherfolk Forum (PFF). Cette ONG milite pour le vote d’une loi qui accorderait à l’Indus une personnalité juridique – et des droits.

Le projet qualifie l’Indus de « merveille écologique » ayant « une valeur autre que sa seule utilité pour les hommes ». Le texte souligne que le Coran appelle toute la Terre « une mosquée ». Il propose de limiter les projets hydroélectriques, de contrôler la pollution et de créer un fonds pour restaurer le fleuve.

Ce projet est trop radical pour devenir une loi. Mais quelque chose doit changer le long de l’Indus ; quelque chose de l’ordre de l’antique vénération doit revenir. L’autre option – celle qui verrait la dilapidation du fleuve se poursuivre et les nouveaux dieux du climat ajouter au chaos – est trop effrayante à envisager.

 

Alice Albinia est l’auteure de plusieurs livres, dont
Les Empires de l’Indus. Elle vit au sud de Londres.
Brendan Hoffman habite en Ukraine. Tous deux
signent ici leur première contribution au magazine.
Lire la suite