L’alpinisme au temps du réchauffement climatique

Une étude sur l’évolution des 100 plus belles ascensions du massif du Mont-Blanc révèle que la montagne se délite. Les alpinistes vont devoir l’investir différemment.

Le Grand Couloir de la face ouest de l’Aiguille du Goûter (3863 m). Un alpiniste est ...

Le Grand Couloir de la face ouest de l’Aiguille du Goûter (3863 m). Un alpiniste est engagé dans la traversée du couloir tandis que d’autres attendent de part et d’autre du passage exposé aux chutes de pierres.

Photographie de Ludovic Ravanel

Dans les Alpes, le changement climatique ne se traduit pas uniquement par la fonte des glaciers. Il dégrade aussi le pergélisol (ou permafrost), garant de la glace qui cimente les montagnes, redessinant les reliefs dans le fracas d’écroulements rocheux de plus en plus fréquents. Ludovic Ravanel s’est lancé dans des travaux pionniers sur cet impact méconnu du réchauffement en 2005, après la chute spectaculaire d’un pilier des Drus, l’un des paysages les plus emblématiques du massif du Mont-Blanc.

Géomorphologue et membre de la compagnie des guides de Chamonix, comme tout un pan de son arbre généalogique - sa famille, la plus représentée au sein des guides, est recensée dans la vallée depuis 1300 - cet enfant du pays mêle l’étude des mécanismes de l’instabilité rocheuse à la sensibilisation des alpinistes à la nouvelle donne. Dans cette perspective, il a coordonné une étude sur l’évolution des « 100 plus belles courses » du massif du Mont-Blanc, des itinéraires emblématiques répertoriés dans un guide publié par l’alpiniste Gaston Rébuffat, au début des années 1970. L’inventaire de cette bible des grimpeurs confirme l’ampleur des changements en cours. La montagne devient plus périlleuse, mais, souligne le chercheur, les alpinistes s’adaptent déjà. Entretien.

Ludovic Ravanel. Échantillonnage de granite au Trident du Tacul (3639 m) en vue de mesurer le temps d’exposition de la roche au rayonnement cosmique afin de dater le dernier écroulement rocheux survenu dans la zone étudiée. L’ensemble du secteur s’est écroulé le 26 septembre 2018.

Photographie de P. Batoux

Pourquoi cette analyse de l’évolution des ascensions mythiques du Mont-Blanc ?

Je travaille sur les instabilités de versant en haute montagne depuis 2005. Progressivement, j’ai voulu donner une dimension plus sociétale à mes travaux et, dans le contexte du changement climatique, faire en sorte que les alpinistes sachent mieux à quoi s’en tenir. Il y a 5 ans, j’ai travaillé avec un étudiant en thèse, Jacques Mourey, sur l’évolution des accès aux refuges de la Mer de Glace. On s’est aperçu qu’ils pâtissaient du retrait des glaciers et de l’instabilité des moraines (NDLR : débris rocheux entraînés par un glacier).

Chaque année, le service des sentiers de Chamonix doit modifier les itinéraires et rajouter des échelles. Après l’accès aux refuges, on s’est penché sur l’ascension en tant que telle, à partir du recueil de Gaston Rébuffat, car il avait décrit de façon très détaillée des itinéraires emblématiques. On a identifié 26 processus géomorphologiques et glaciologiques : déstabilisation de moraines, éboulements rocheux dans les parois, retrait des couvertures de glace dans les faces nord, crevassement plus important, ponts de neige plus instables… et on a créé un indice allant de l’absence d’évolution à la disparition totale des courses.

 

Quels ont été les résultats de cette comparaison à 50 ans d’écart ?

93 voies d’alpinisme ont été affectées à des degrés divers et une trentaine, très affectées, vont requérir une technicité supérieure. Le danger vient surtout du retrait glaciaire, qui a libéré des passages rocheux plus raides, voire instables, et de parois dont le pergélisol se dégrade.

Trois itinéraires ont aussi disparu complètement. L’école de glace du glacier des Bossons, emportée par la fonte glaciaire dans les années 1990 ; le pilier Bonatti, dans les Drus, 292 000 m3 de roches (800 000 tonnes) qui se sont effondrés en juin 2005. Pour les alpinistes, ça a été un séisme car il représentait un itinéraire majeur de l’histoire de l’alpinisme et du massif du Mont-Blanc. Et, à la fin de l’été caniculaire de 2018, un morceau du Trident du Tacul qui s’est écroulé. Seulement 44 000 m3 de roches sont tombés, mais dans un secteur que tous les guides considéraient comme extrêmement stable, avec un granite magnifique. Or même ces itinéraires en viennent à s’effondrer.

 

Des éboulements rocheux sont toujours advenus dans les montagnes. Qu’est-ce qui permet de faire le lien entre les écroulements actuels et le changement climatique ?

Les Drus notamment. J’ai recueilli des photos sur un siècle et demi, depuis la fin du dernier petit âge glaciaire. Elles montrent que la paroi des Drus n’a quasi pas évolué de 1850 à 1950. Dans les années 1950-1970, quelques petits événements se produisent, et, à partir de 1997, la situation se dérade rapidement jusqu’à la chute du pilier Bonatti, alors qu’on est sur une période d’accélération du réchauffement climatique.

La face ouest des Drus (3754 m). À gauche : à la fin du Petit Âge Glaciaire (1854) ; au centre : les principaux écroulements survenus entre 1950 et 2011, le principal s’est produit en juin 2005 et a mobilisé 800 000 tonnes de granite ; à droite : cicatrice de l’écroulement de 2011.

Photographie de Ludovic Ravanel

Depuis 2007, tous les écroulements (NDLR : à partir de volumes rocheux supérieurs à 100 m3, on ne parle plus d’éboulement mais d’écroulement) dans le massif du Mont-Blanc sont recensés. Il y en a eu plus d’un millier. Ce réseau d’observation a permis de confirmer que le pergélisol était bien en jeu : les lieux où il se dégrade le plus vite concentrent une fréquence maximale d’événements.

Le pergélisol est un état thermique : il permet de maintenir, dans les fissures du granite, une glace vieille de plusieurs milliers d’années, qui est un véritable ciment des montagnes. Après plusieurs épisodes de déstabilisation rocheuse, on a pu recueillir de la glace qui avait entre 1500 et 4 000 ans dans les cicatrices d’écroulement. Elle témoignage aussi que le pergélisol est bien affecté. Toutes les montagnes du massif ne sont pas vouées à tomber. Certaines sont géologiquement très stables, du fait de l’agencement de leurs fractures. Mais pour d’autres, en limite de stabilité, la dégradation du pergélisol est la goutte d’eau qui va faire déborder le vase. On sait que la fréquence des écroulements et leur volume vont augmenter dans les prochaines décennies.

 

Parmi les itinéraires affectés, il en figure un particulièrement célèbre, la voie normale d’accès au Mont-Blanc. Peut-on encore l’emprunter ?

C’est la voie la moins difficile pour faire l’ascension du Mont-Blanc, mais elle requiert de traverser le Grand Couloir du Goûter, où l’accidentologie est très élevée : 102 morts et 230 blessés entre 1990 et 2017 causés en partie par des chutes de pierre (www.petzl.com/fondation/projets/accidents-couloir-gouter?language=fr). La couverture neigeuse y est bien moins épaisse et large qu’avant et elle disparaît très rapidement en début d’été pour ne laisser qu’un couloir rocheux instable, d’autant que la fonte du pergélisol est de plus en plus intense et profonde. L’itinéraire n’a été fermé qu’en 2015 par avis préfectoral, mais des gendarmes du PGHM (NDLR : peloton de gendarmerie de haute montagne) sont désormais présents quasi quotidiennement l’été pour empêcher les alpinistes les moins aguerris et équipés de monter.

L’écroulement du Trident du Tacul de septembre 2018. Le volume, mesuré grâce à la méthode du balayage laser terrestre, s’élève à 42 433 m3.

Photographie de M. Fauquet

Dans ce contexte, quel est l’avenir de l’alpinisme ?

Très clairement, l’accès à la montagne se complexifie et devient plus dangereux avec le réchauffement climatique. L’alpinisme va vivre mais s’adapter à marche de plus en plus forcée. Les jeunes guides ne vont pas pratiquer le métier comme mon père ou mon grand-père le faisaient. D’une manière générale, les alpinistes s’adaptent : ils ont tendance à délaisser les itinéraires les plus à risques et à opérer un changement de saisonnalité.

L’alpinisme estival est en train de glisser vers un alpinisme printanier ou automnal, voir hivernal, quand la neige renforce la stabilité de la roche. C’est grâce à cette adaptation que l’accidentologie n’explose pas. Les grimpeurs vont aussi devoir être beaucoup plus à l’écoute de la montagne. Il existe de petits signes avant-coureurs qui peuvent annoncer une déstabilisation d’une paroi à pergélisol : les rochers qui grincent, une augmentation de la fréquence des chutes de pierre dans un secteur qui était très stable, de l’écoulement d’eau dans les fissures…

La veille de l’effondrement dans le trident du Tacul, des grimpeurs, qui y étaient engagés, ont rapporté avoir entendu les rochers crisser. Ils ont dit qu’ils avaient senti la montagne bouger.

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