La Californie en proie aux feux de forêt sur fond de pandémie

Frappée d'abord par la COVID-19, puis par une vague de chaleur, la Californie est maintenant aux prises avec une autre menace majeure : les incendies de forêt.

Tuesday, August 25, 2020,
De Cynthia Gorney
La fumée d'un incendie de forêt emplit l'air au-dessus de la Silicon Valley dans cette vue ...

La fumée d'un incendie de forêt emplit l'air au-dessus de la Silicon Valley dans cette vue aérienne, le mercredi 19 août 2020, à San Jose, en Californie.

Photographie de Marcio Jose Sanchez, AP Photo

OAKLAND, CALIFORNIE - Les incendies de forêt font rage et colorent le ciel d'un jaune aux faux airs de porcelaine qu'on n'utilise plus depuis longtemps. Le rayonnement est tel qu'il pique les yeux avant même que ceux-ci ne toisent le ciel. Mais c'est l'odeur qui vous saisit. Ça et la sensation de brûlure dans la gorge. Depuis le porche de ma maison à Oakland, nous ne pouvons pas voir les incendies les plus proches - nous scrutons l'horizon, de manière obsessionnelle, mais jusqu'à présent cette semaine, nous n'avons vu des flammes que dans les photos et les vidéos qui nous arrivent en continu. De gros panaches noirs. Des champs en feu. Les murs des maisons, les routes de comtés, les structures de jeux pour enfants, partant en fumée.

L'odeur ? Une réminiscence de toutes les cigarettes jamais fumées depuis la nuit des temps, allumées en même temps de manière semi-visible. « Semi » parce que même pour ceux d'entre nous qui ne sont pas menacés de façon imminente par un feu de forêt, il y a ces cendres portées par le vent ; nous les voyons flotter autour de nous, se rassembler sur les porches et sur nos bras. Le matin, quand je sors pour lire les journaux, je plisse les yeux et retiens mon souffle. Les titres des articles en Une contiennent des phrases formant une sorte d'haïku catastrophique.

Tourment d'août

La pire qualité d'air au monde

Coup de foudre historique

CalFire, l'agence d'État qui gère les incendies de forêt, affirme que ses pompiers travaillent sur environ deux douzaines de fronts à la fois dans l'État en ce mois d'août, un mois avant que notre grande saison des incendies ne commence généralement à la fin de l'été. La plupart de ces incendies ont été déclenchés non pas par des personnes ou des lignes électriques défectueuses, mais par le « coup de foudre historique » - une séquence d'orages électriques le week-end dernier, extrêmement atypique pour cette période de l'année, qui a frappé pendant une vague de chaleur venteuse brutale et n'a pas faibli. Les incendies prennent corps dans des terrains inaccessibles séchés par le soleil et ravagent ensuite des zones habitées comme Vacaville et le Comté de Napa. Des dizaines de milliers de résidents ont été évacués ou reçoivent l'ordre d'évacuer d'urgence pour se rendre en des lieux plus sûrs.

Tout cela, bien sûr, sur fond de pandémie. Lorsque mon mari m'a montré sans un mot son téléphone jeudi matin, c'était pour partager avec moi une photo prise par un photographe de l'Associated Press, Noah Berger, à une heure au nord d'ici. Sur la photo, sur une enseigne extérieure en bois, on pouvait lire : CENTRE SENIOR. PORTEZ UN MASQUE. LAVEZ-VOUS LES MAINS. DISTANCIATION SOCIALE. RESTEZ EN SÉCURITÉ. La seule chose visible derrière était une énorme nappe de flammes et de fumée.

Cette photo a immédiatement circulé sur les réseaux sociaux ; un certain désespoir a teinté les nombreux avis de santé que nous entendons depuis une semaine. Je suppose que le sentiment est similaire dans les endroits où la COVID-19 s'ajoute aux tornades, à des inondations et des ouragans. Dans notre version de la double peine, la COVID-19 et les feux de forêt, nous sommes exhortés à rester à l'intérieur à moins que nous ne devions évacuer, auquel cas, bonne chance pour trouver un hôtel ou un abri municipal. Les abris tentent de faire respecter la distanciation sociale, un défi de taille pour les centaines de personnes évacuées. Les hôtels, pour ceux qui peuvent s'offrir une chambre, se remplissent rapidement. Dans la ville balnéaire de Santa Cruz, déjà aux prises avec la crise économique induite par le coronavirus, une alerte a pressé tous les touristes de quitter la zone, et les hôtels ont été réquisitionnés pour pouvoir loger les personnes évacuées d'urgence.

Les consignes sont claires : restez chez vous - où vous avez de toute façon déjà passé la majeure partie du printemps si votre situation vous le permettait - et fermez vos fenêtres. Ici, dans les zones climatiques normalement méditerranéennes, comme Oakland, la plupart d'entre nous ne possède pas de système de climatisation. Garder nos fenêtres fermées pendant une vague de chaleur écrasante présente là aussi des risques pour notre santé.

« Pendant une vague de chaleur, si vous mettez un bébé à l'intérieur sans pouvoir le rafraîchir, vous vous exposez à un risque élevé de mortalité », m'a dit hier Lisa Patel, pédiatre. « Et je suis très inquiète pour les personnes âgées et les communautés particulièrement vulnérables - noires, latinos et natifs, en particulier. »

Patel, qui enseigne la pédiatrie à l'Université de Stanford, venait de terminer une garde de 24 heures à l'hôpital, dont une partie dans une unité de soins intensifs néonataux qui, selon elle, empestait la fumée. Elle possède un purificateur d'air portable pour sa maison, tout comme moi ; certains d'entre nous ont réussi à se les procurer lors des incendies de forêt qui ont ravagé la Californie en 2017 et 2018 (les photos ci-dessous ont été prises en 2018, ndlr).

Le mien est posé par terre à côté de moi ; mon mari attend son tour pour l'utiliser pendant ses réunions matinales sur Zoom. Nous travaillons dans des bureaux adjacents à notre domicile depuis le début de la pandémie ; ce sont les anciennes chambres de nos enfants désormais grands. Jeudi, le purificateur a fait des allers-retours toute la journée, en fonction de nos niveaux de détresse respectifs. Longtemps nous avons considéré ces machines comme des accessoires pour les personnes présentant des allergies. Désormais, alors que le changement climatique contribue à étendre les saisons des incendies régionales, elles sont un autre marqueur de séparation entre les personnes avec et sans moyens de se protéger.

Nombre d'études ont pu apporter la preuve que les personnes les plus pauvres sont souvent plus durement touchées par des maladies respiratoires aggravées par la pollution ; leurs quartiers, contrairement aux zones les plus riches, ont tendance à être contigus aux pollueurs industriels. Et l'effet de la fumée des feux de forêt sur les maladies respiratoires chroniques, indique Patel, est dévastateur chez les enfants. « Examiner un enfant souffrant de détresse respiratoire sévère revient à observer un enfant qui suffoque devant vos yeux », dit-elle. « Ce qui me brise vraiment le cœur, c'est que cela frappe le plus les personnes de couleur. Cela se produit chaque année maintenant avec les incendies de forêt - nous voyons de plus en plus d'enfants souffrir d'asthme aggravé. Ce sont généralement des enfants issus de communautés noires et latinos. »

Les plus dangereuses des toxines en suspension dans l'air libérées par les incendies de forêt sont les PM2,5 - des particules fines de moins de 2,5 microns de diamètre. « Elles pénètrent assez profondément dans les poumons, où elles provoquent une irritation et une réaction inflammatoire », explique la scientifique en santé environnementale Sarah Henderson, qui travaille avec le British Columbia Centre for Disease Control. Et « si votre système immunitaire est un peu distrait », explique Henderson, « il ne pourra peut-être pas accorder autant d'attention au nouveau coronavirus. C'est une des façons dont la fumée peut rendre les gens plus vulnérables encore. »

Nous avons encore beaucoup à apprendre sur ce qu'il se passe exactement lorsque la COVID-19 rencontre des particules PM2,5. Mais nous savons que les pompiers ne peuvent pas s'isoler socialement très efficacement. Nous savons que chacune de ces saisons de feux de forêt est de plus en plus vicieuse et a de nombreuses conséquences pour la santé, y compris le syndrome de stress post-traumatique dans les cas où le feu détruit des maisons et des quartiers entiers.

« Les problèmes de santé mentale sont épidémiques », se désole Lisa Patel. « Certains enfants, lorsqu'ils verront à nouveau de la fumée noire dans le ciel, se mettront à pleurer parce que la dernière fois, ils ont dû évacuer. »

Nous savons aussi que notre économie repose sur des personnes, dont beaucoup sont sous-payées pour le travail « essentiel » qu'elles accomplissent, qui n'ont pas les moyens de rester cloîtrées chez elles. En Californie, la pandémie nous l'a durement rappelé dès le mois de mars et le début du confinement. Ce qui m'amène, enfin et non sans un certain désespoir, à la question des masques. Je pense que je peux parler au nom de la plupart des Californiens du Nord, à part les opposants les plus provocateurs, quand je dis : nous avons nos masques ! Nous portons nos masques ! Les plus enthousiastes d'entre nous possèdent désormais des masques en plusieurs coloris, pour les accorder à notre tenue ou notre humeur. Je suspends le mien sur une étagère près de la porte de la cuisine, pour ne pas l'oublier, et j'en ai mis quelques-uns dans des poches et des sacs à dos, juste au cas où.

Mais ils ne sont pas adaptés à la présente situation. Nos masques sont conçus pour empêcher nos propres vapeurs potentiellement porteuses du virus d'atteindre les autres. Pour nous protéger des PM2.5 nous avons besoin de masques N95, le genre de masques qui empêchent des particules extérieures de nous atteindre. Exactement le genre de masques qu'on nous a dit d'éviter d'acheter parce que les professionnels de santé devaient en rester les principaux acquéreurs. 

Et ils le sont et doivent le rester ; loin de moi l'idée de remettre cela en question. Mais maintenant que devons-nous faire ? Les N95 se font rares, en particulier cette semaine dans le nord de la Californie. Patel explique ainsi qu'elle s'est intéressée à la chaîne d'approvisionnement des N95. « Des exportations, des restrictions commerciales... En période de forte demande, il peut être difficile d'en trouver suffisamment. »

J'ai moi-même tenté d'acquérir sur Internet des masques N95 artisanaux. Les résultats les moins douteux affichent une certaine ambivalence, invitant à ne pas trop y croire. Oh, et il ne faut pas de ventilation. Ces petits évents sur certains N95 les rendent inutiles pour protéger les autres du coronavirus.

« La solution dont parlent certains est de porter un masque en portant un deuxième masque par-dessus », m'a dit Patel. Nous sommes restés silencieuses pendant une minute, considérant l'improvisation générale face au désastre ; les températures vont bientôt recommencer à monter, je me repositionnerai devant mon ventilateur et prierai pour que l'électricité ne soit pas coupée. La peur de la COVID-19 a reculé un peu, momentanément, face à cette menace encore plus immédiate et effrayante. « Ne sortez pas », me dit enfin Patel. « Faites le plein de glaces. »

 

Sarah Gibbens a contribué à ce reportage.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
Lire la suite