Nabarima : un désastre pétrolier en perspective au large du Venezuela

Après le durcissement des sanctions infligées par les États-Unis à la compagnie pétrolière nationale du Venezuela, plus d'un million de barils de pétrole brut menacent de se déverser dans le golfe de Paria.

Publication 29 oct. 2020 à 16:52 CET, Mise à jour 5 nov. 2020 à 06:29 CET
Sur cette photographie en date du 16 octobre, le Nabarima semblait prêt à chavirer. Plus récemment, une ...

Sur cette photographie en date du 16 octobre, le Nabarima semblait prêt à chavirer. Plus récemment, une délégation de Trinité-et-Tobago est allée inspecter le navire et affirme qu'il est désormais stable.

Photographie de Fishermen and Friends of the Sea

1,3 million de barils de pétrole brut : c'est la cargaison de ce pétrolier à l'abandon dans le golfe de Paria à 38 km des côtes vénézuéliennes, une région qui abrite des zones de pêche essentielles à l'économie du pays ainsi qu'une vie marine fragile. Sur les clichés les plus récents, le FSO Nabarima (Unité flottante de stockage d'hydrocarbures) apparaît en mauvaise posture : incliné, rouillé et prenant l'eau, les craintes de le voir provoquer une nouvelle marée noire sont bien réelles.

Destiné à l'origine aux raffineries Citgo du Texas et de la Louisiane, cela fait bientôt deux ans que le pétrole est bloqué dans le golfe de Paria après l'imposition de sanctions par le gouvernement américain à Petróleos de Venezuela, S.A. (PDVSA), la compagnie pétrolière détenue par l'État vénézuélien qui a produit le pétrole en question. Le fournisseur italien d'énergie ENI est actionnaire minoritaire de cette coentreprise. Le but de ces sanctions est d'exercer une pression sur le régime autoritaire de Nicolás Maduro dont le mandat présidentiel n'est pas reconnu comme légitime par l'administration Trump.

Le Nabarima contient cinq fois plus de pétrole que le volume déversé lors du désastre pétrolier de 1989 par l'Exxon-Valdez en Alaska. Même si une fraction de ce pétrole venait à se répandre, la catastrophe environnementale qui en résulterait pourrait s'étendre à la mer des Caraïbes et durer plusieurs années. À en croire le rapport récent des autorités vénézuéliennes et des représentants du gouvernement de Trinité-et-Tobago, la nation insulaire qui borde le golfe au nord, le navire serait stable à l'heure actuelle.

Cela dit, un groupe de surveillance environnementale basé à Trinité-et-Tobago, Fishermen and Friends of the Sea (FFOS), se montre sceptique et inquiet quant au risque de voir les efforts actuels d'extraction du pétrole provoquer une marée noire. Une vidéo de l'inspection a été diffusée par un média public trinidadien le 23 octobre, mais FFOS se méfie des autorités qui divulgueraient depuis des mois des informations trompeuses et exige de plus amples preuves photographiques. L'organisme ajoute que de le Nabarima n'est que le dernier exemple en date de la menace que représente l'industrie pétrolière de la région pour l'environnement.

Le processus de rapatriement du pétrole sur le sol vénézuélien aurait été lancé la semaine dernière par le gouvernement du président Maduro et pourrait en lui-même représenter un risque pour l'environnement.

 

LES ENJEUX

« Nous avons travaillé sur le projet il y a 15 ans dans le cadre d'une étude sur l'impact environnemental. Nous connaissons très bien le navire, » déclare Eduardo Klein, scientifique de l'environnement à l'université Simón Bolívar de Caracas, la capitale du Venezuela. En surveillant la région à l'aide de satellites et de radars, Klein affirme être en mesure de détecter les signes d'une éventuelle marée noire depuis l'espace.

Il indique que le navire construit par l'entreprise américaine ConocoPhillips et maintenu en place par huit grandes ancres ne montre aucun signe de fuite ou de déversement de sa cargaison. En s'appuyant sur ses connaissances de la construction du navire, il se dit confiant quant à sa sécurisation.

D'après les différents modèles établis par Klein avant la mise en place de la structure il y a 15 ans, une marée noire pourrait endommager l'ensemble du golfe de Paria, du littoral vénézuélien à la côte ouest de Trinité-et-Tobago, et même se propager à travers le détroit qui sépare les deux pays pour atteindre le nord de la mer des Caraïbes.

Ce qui inquiète le plus Klein, c'est la capacité du gouvernement vénézuélien à contenir le déversement. À deux reprises cet été, ses images ont révélé des fuites d'hydrocarbures qui n'ont jamais été contenues, l'une concernant une raffinerie côtière et l'autre un pipeline sous-marin.

« Lors d'un déversement de pétrole, l'une des premières choses que l'on voit ce sont les efforts destinés à le contenir, » dit-il en référence aux barrages et autres mesures de confinement visibles par satellite. « Rien de cela n'était évident sur les images que j'ai pu voir. Je ne pense pas qu'ils soient prêts à lutter contre un déversement, même mineur. »

« Ce sont les forêts de mangroves qui risquent le plus de subir des dégâts, » indique par e-mail Jaime Bolaños-Jiménez, écologiste marin au sein de la Sociedad Ecológica Venezolana Vida Marina. « Ce déversement pourrait être catastrophique, car les mangroves sont l'un des écosystèmes les plus productifs de la planète. »

La liste des potentielles victimes de la marée noire est longue et comprend notamment les tortues de mer, différentes espèces d'oiseaux marins, les requins, les raies ainsi que les crevettes, les poissons et les mollusques à l'importance commerciale capitale.

Selon l'étendue du déversement, les effets pourraient durer plusieurs décennies, bien après la fin des efforts de nettoyage, indique l'océanologue Sarah Glitz de l'ONG Oceana.

« Trente ans se sont écoulés depuis le désastre de l'Exxon Valdez en Alaska et plusieurs populations locales d'orques, d'oiseaux de mer et de poissons ne s'en sont toujours pas remises, » précise-t-elle. « Dix ans après l'explosion de Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique, les impacts de la marée noire sont toujours visibles. »

D'après le secrétaire général de FFOS, Gary Aboud, une marée noire mettrait également en danger les moyens de subsistance des pêcheurs trinidadiens qui dépendent de la bonne santé des zones de pêche de la région.

Le souhait qu'il partage avec FFOS est celui d'une action immédiate de la part des dirigeants Caribéen et Vénézuélen mais, dit-il, « le minimum serait de nous transmettre des informations. »

Début septembre 2020, PDVSA publiait un communiqué dans lequel la société affirmait que l'état du pétrolier était optimal.

 

LA SITUATION ACTUELLE

Lors d'une interview accordée la semaine dernière au Guardian de Trinité-et-Tobago, le ministre de l'Énergie du pays, Franklin Khan, a indiqué qu'un navire du nom d'Icaro avait été envoyé pour extraire le pétrole du Nabarima. Cependant, l'Icaro ne peut contenir que 30 000 barils à la fois et devra donc réaliser plusieurs voyages étalés sur un mois afin de vider complètement le Nabarima.

Cependant, selon le fournisseur d'énergie italien ENI, propriétaire du Nabarima au titre d'une coentreprise avec PDVSA appelée Petrosucre, le pétrole devra être évacué rapidement, car même si le navire est stable pour le moment, il semblerait que certains systèmes internes de pompage soient défectueux. Outre l'extraction et le stockage du pétrole brut, le Nabarima pompe également de l'eau de mer vers des puits de pétrole côtiers. Personne ne sait laquelle des deux fonctions est affectée par les systèmes défectueux.

« ENI est prête à procéder au déchargement du Nabarima en toute sécurité à l'aide de solutions de pointe, » a assuré par e-mail un représentant de la compagnie. « L'entreprise sera en mesure de lancer la procédure une fois son plan approuvé par PDVSA et après s'être assuré auprès des autorités américaines compétentes que les activités en question ne feront pas l'objet de sanctions pour ENI et ses partenaires. »

PDVSA n'a pas souhaité répondre à nos demandes de commentaires. À travers leurs sanctions, les États-Unis interdisent à toute compagnie américaine de collaborer avec PDVSA et menacent de pénalités les entreprises étrangères qui en feraient autant.

Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères des États-Unis a indiqué par e-mail que la société ENI ne serait pas pénalisée en cas de réparations réalisées sur le Nabarima mais a refusé de confirmer que le fournisseur italien avait le feu vert pour extraire le pétrole et l'acheminer sur le sol vénézuélien.

« Le régime illégitime de Maduro ignore ce problème depuis un moment et nous sommes dans l'incapacité d'évaluer la capacité de régime à réaliser en toute sécurité les réparations nécessaires ainsi que le déchargement du pétrole, » peut-on lire dans l'e-mail du porte-parole.

Au Venezuela, l'opposition a fait part de préoccupations similaires vendredi dernier en affirmant que l'Icaro était bien trop vieux et mal équipé pour ce qu'elle décrit comme étant une opération à « haut risque ». Le gouvernement Maduro a refusé l'aide et l'équipement plus récent proposés par l'Union européenne.

Sur son site Web, PDVSA révèle avoir déjà dû faire face à plus de 7 000 fuites d'hydrocarbures, sans toutefois préciser depuis quand. Ce genre d'incidents se ferait de plus en plus fréquent à l'heure actuelle dans un pays dont le gouvernement, l'industrie pétrolière et l'économie connaissent un déclin certain.

 

LA CHRONOLOGIE

Le Nabarima ne dispose pas de moteur ; c'est une unité de stockage dans laquelle un pétrolier extrait du pétrole brut. D'après ENI, après 15 années de service le navire devrait être dans un état stable à condition d'avoir fait l'objet d'un entretien régulier, le problème étant de savoir si l'entretien routinier du Nabarima a bel et bien été réalisé.

Pour FFOS, le groupe de surveillance environnementale, les préoccupations à propos du Nabarima sont apparues dès le début des sanctions, mais ce n'est qu'au mois d'août de cette année que l'organisme a reçu des images du navire qui prenait l'eau et commençait à chavirer. À la mi-août, un mouvement de protestation a vu le jour parmi les employés de PDVSA au sujet des conditions de travail et de l'état du Nabarima qui, d'après eux, se détériorait à cause d'un manque d'entretien. Pourtant, le 2 septembre, un représentant de PDVSA a annoncé sur Twitter que la structure était en bon état.

« Nous avons été forcés de croire que tout allait bien, » témoigne Aboud. « Mais notre partenaire (au Venezuela) nous a informés du contraire. »

FFOS a refusé de dévoiler le nom de leur partenaire au Venezuela, un autre groupe de surveillance environnementale, par peur de compromettre sa sécurité.

Le 13 octobre, FFOS a reçu de nouvelles images montrant le Nabarima clairement incliné sur son flanc. Trois jours plus tard, Aboud et ses collègues sont allés voir le navire de leurs propres eux et ont constaté un gîte d'environ 25° d'après leurs estimations. Le 19 octobre, le directeur du syndicat vénézuélien des travailleurs du pétrole a tweeté que le Nabrima rencontrait de sérieux problèmes de machinerie, allant même jusqu'à les qualifier de « permanents. »

Aboud s'est alors tourné vers les réseaux sociaux pour faire part de ses inquiétudes, plus tard reprises par l'activiste Greta Thunberg, et le 20 octobre une délégation de représentants et d'ingénieurs envoyée par les gouvernements de Trinité-et-Tobago et du Venezuela est allée inspectée le navire sans qu'aucun problème ne leur soit apparu.

FFOS préfère rester sur ses gardes tant que les photos de leur inspection n'auront pas été publiées. Le groupe de défense environnementale a l'intention de renouveler sa visite mais indique ne pas en avoir la possibilité à l'heure actuelle, car le site est surveillé par les autorités vénézuéliennes.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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