À Madagascar, la première famine climatique du monde

Le sud de Madagascar est frappé par une sécheresse aux conséquences désastreuses pour les sols et les populations. La famine touche les agriculteurs et tous les locaux, les forçant à devoir fuir leur lieu de vie.

Publication 3 janv. 2022, 09:53 CET
Photo prise à Madagascar dans le cadre d’une exposition « The Challenge of the Deep South ».

Photo prise à Madagascar dans le cadre d’une exposition « The Challenge of the Deep South ».

Photographie de © Pierrot Men for Amnesty International

Sur place, la pluie n’est pas tombée depuis trois ans. L’eau est devenue une denrée introuvable, le bétail meurt, les terres sont impraticables au milieu d'un paysage aride. Les agriculteurs ont perdu leurs cultures et ne peuvent ni subvenir à leurs besoins, ni nourrir les communautés.

Ces images de nos confrères et consœurs d'Envoyé Spécial, illustrent le désastre qu'est cette famine pour ces femmes, ces hommes et ces enfants, assoiffés et amaigris, et la détresse de certaines familles, faisant bouillir des morceaux de bœuf en guise de soupe.  

« Ces populations quittent leur lieu de culture et lieu de vie pour aller s’amasser dans des camps et des bidonvilles en périphérie de villes, dans des conditions d’hygiène et de vie catastrophiques » déplore Elisa Naccarato, responsable de campagne Climat Sécurité Alimentaire chez Oxfam France.  

Un récent rapport des Nations Unies décrit cette catastrophe humaine et environnementale comme la première famine climatique de l’Histoire, liée au réchauffement climatique. Mais selon Elise Naccarato, « c’est une conjonction de facteurs, notamment les conflits, le changement climatique et la pandémie de COVID ». Selon Oxfam France et Amnesty International, la famine actuelle résulte de ces trois facteurs. « Le changement climatique n’est pas une augmentation linéaire de la température du globe. La conséquence va être une augmentation des phénomènes climatiques extrêmes, dont la sécheresse est une des manifestations à Madagascar ». 

La crise humanitaire actuelle est en fait en constante évolution depuis 2019 ; c'est pourtant un sujet peu médiatisé. « Aujourd'hui, c’est plus d’1 million et demi de personnes touchées par cette question d’insécurité alimentaire qui, depuis des années, n’a pas de visibilité » explique la militante climatique Marie Christina Kolo. 

En 2020, CARE publiait une étude ayant pour visée de définir quelles étaient les 10 crises humanitaires les plus oubliées et invisibilisées par les médias dans le monde. « Pour 2019, c’est la crise alimentaire à Madagascar qui arrive en tête de ce triste classement avec uniquement 612 mentions » expliquait CARE en publiant ce classement. 

« La sécheresse a commencé il y a trois ans dans le sud. Concernant les crises de la faim, il y a un certain nombre de seuils à atteindre avant la famine et là, certaines populations sont dans le cas le plus extrême, qui est ne pas avoir accès à la nourriture. Aujourd’hui, il y a 30 000 personnes en situation de famine » explique Elise Naccarato. Ces seuils sont les cinq phases fixées par le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) allant de la phase 1 minimale à la phase 5, en situation de catastrophe alimentaire et donc, de famine. 

Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) a souligné que c'était la première fois à Madagascar que la phase 5 de l’IPC était atteinte depuis l'introduction de la méthodologie en 2016. 

 

UNE CRISE DONT ON NE PARLE PAS 

À l’heure actuelle, il s’agit du premier endroit au monde où la famine est en partie liée aux changements climatiques. Cette situation avait été prédite par les scientifiques qui avaient alerté via différents rapports sur les effets de ce réchauffement, notamment dans les pays du sud. Selon Oxfam France, il faut agir maintenant et sur place, mais également agir sur le problème de fond qu'est le réchauffement de la planète. 

« En tant que collectif, en France, on peut augmenter nos financements à l’adaptation aux conséquences du réchauffement climatique et à la décarbonation de l’économie malgache. Ce sont des choses que l’on peut faire et que l’on ne fait pas assez » regrette la représentante d’Oxfam France.  

Photo prise à Madagascar dans le cadre d’une exposition « The Challenge of the Deep South »

Photographie de Pierrot Men pour Amnesty International

Alors qu’elle s’y était engagée en signant les accords de Paris, « la France n’a pas rempli ses engagements sur le financement de l’adaptation et donc sur l’aide aux pays les plus vulnérables pour faire face au réchauffement climatique. Ça, ce serait l’un des leviers pour combattre cette famine. »  

Marie Christina Kolo, elle-même originaire de Madagascar, insiste sur le manquement des pays du nord. « À notre niveau, le gouvernement (malgache) tente de faire des efforts, je ne dirais pas que c’est parfait. La société civile, les militants climatiques comme moi, les communautés locales, apportent des solutions et font en sorte de faire bouger les choses avec leurs moyens, mais ça ne changera rien s’il n’y a pas un changement de comportement et une réduction des émissions des pays du nord. S’ils ne mettent pas en œuvre leurs engagements financiers pour accompagner des pays comme Madagascar, on ne pourra pas survivre. On n’a pas les moyens de tout reconstruire chaque année. Ce n’est pas possible. »

Mais la crise liée au COVID-19 est aussi en cause, comme l’explique la militante climatique et éco-féministe Marie Christina Kolo : « lorsque des épisodes de sécheresse arrivaient auparavant, ces populations pouvaient migrer dans d’autres régions pour avoir une source de revenus et continuer à soutenir leur famille. Avec les restrictions de déplacement et les différents confinements, cela n’a plus été possible pour eux. »  

Les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire du covid-19 ont généré des situations économiques très critiques dans beaucoup de foyers. « La plupart du temps, le problème des famines n’est pas un problème de production mais d’accès à la nourriture. Aujourd'hui, dans le monde, on produit une fois et demi ce dont a besoin l’Humanité. Une des conséquences du COVID a été de creuser les inégalités pré-existantes et de renforcer la pauvreté des personnes vulnérables. Notamment par des pertes d’emploi, des pertes de revenus, surtout dans des régions du monde sans protection sociale » affirme Elise Naccarato. 

Sur place il y a six ans de cela, Marie Christina Kolo se souvient avoir « vu des personnes qui étaient prêtes à vendre leurs cuillères, leur marmite, en échange d’un peu d'eau. Ces situations désespérées, avec les années, se sont aggravées. Alors que sur place, on a des organisations internationales comme les Nations Unies, […] on n’en parle pas suffisamment. Dans l’imaginaire du reste des Malgaches, c’est normal qu’il y ait de la sécheresse et de la famine régulièrement là-bas. C’est seulement il y a peu de temps que l’on a réalisé que les choses étaient en train de s’aggraver. Les choses ne s’améliorent pas, la pauvreté ne fais qu’empirer et les populations s'affaiblissent. »

La crise humanitaire est catastrophique et a des conséquences multiples, « c’est une atteinte aux droits humains, aux droits à l’accès à l’eau, à l’éducation. Trois enfants sur quatre ont dû être retirés de l'école car leurs parents n'ont plus de revenus, [cela concerne] plus particulièrement les jeunes filles » déplore la militante. 

Les organismes bénévoles et internationaux sont présents mais peinent à se coordonner. « C’est une région qui a la triste réputation d’être nommée "le cimetière à projets", il y a une concentration de différentes organisations sur place mais la coordination est très récente, elle se fait dans l’urgence ».

Selon la responsable de campagne Climat Sécurité Alimentaire, les aides doivent soulager la région à deux niveaux. Le premier, sur la perte et les dommages immédiats. Le second, sur un plan d’adaptation et d’aide à la décarbonation. « Peut-être que cette famine va permettre d'élever certaines conscience. Ce sont des questions d’orientation stratégique, des choix politiques, qui font qu’aujourd’hui on laisse des populations dans des situations de famine » conclut Elise Naccarato.  

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