À Rouen, des citoyens documentent l’après-Lubrizol

Ces habitants sont inquiets des conséquences de l’incendie industriel sur la santé.

Photographie De Nathalie Le Meur
Publication 5 mai 2021, 16:24 CEST
Les fumées émises par l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen, le 26 septembre 2019.

Les fumées émises par l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen, le 26 septembre 2019.

Photographie de Nathalie Le Meur

C’était une nuit paisible de début d’automne. Vers 2h40 du matin, le ciel s’embrase. À Rouen ce 26 septembre 2019, l’usine Lubrizol classée Seveso seuil haut* brûle. Avec elle, près de 9 500 tonnes de produits chimiques.

« J’ai été réveillée par des explosions en pleine nuit » témoigne Martine Fleury, membre du groupe santé de l’association Rouen Respire. « Je pensais que c’était simplement des gens qui faisaient du bruit. Mais à 7h30 en ouvrant les volets, j’ai vu le ciel totalement noir. Je n’oublierai jamais cette image. J’ai ensuite eu beaucoup de difficultés à respirer pendant une semaine. Comme aujourd’hui quand vous essayez de courir avec un masque » souffle cette psychiatre.

Dans ce contexte anxiogène, le discours officiel vise à rassurer. Le préfet assure le jour-même dans un communiqué qu’il n’y a pas « de toxicité aiguë ».  L’inquiétude des riverains demeure. Beaucoup témoignent d’une gorge irritée, de picotements dans les yeux, de problème de peau et de migraine. « Nous avons dormi avec cette odeur de station essence qui stagnait pendant des jours » ajoute Martine Fleury. Très vite, des collectifs de citoyens se montent en réaction. Parmi eux, Rouen Respire et l’Association des sinistrés de Lubrizol.

Les associations déplorent notamment un manque de suivi de la santé des habitants. Début 2020, les bénévoles de Rouen Respire lancent alors une grande enquête, avec l’objectif de comprendre l’impact de l’incendie sur la santé. Soixante questions sont élaborées lors de longues réunions chez les uns et les autres.

« En tant que scientifique et citoyen membre de Rouen Respire, j’ai mis mes compétences au service de cette étude en essayant d'en garantir le maximum de sérieux » témoigne Dominique Cellier, bio-statisticien à la retraite. À ses côtés, une petite dizaine de bénévoles, dont plusieurs professionnels de santé. Au total, 565 personnes ont répondu à l’étude. Ils rapportent des irritations, des pathologies respiratoires préexistantes qui se sont aggravées, et un état d’anxiété prolongé. « Nous n’avons pas un échantillon de population représentatif car les répondants sont les adhérents de l’association, concède Martine Fleury. Mais l’enquête sert à médiatiser le problème ».

C’est seulement en août 2020 que Santé publique France, l’agence nationale de santé publique, lance à son tour une étude épidémiologique pour décrire la santé de la population suite à l’incendie industriel à Rouen. Les résultats devraient être publiés d’ici juin 2021.

« D’après nos informations, les premières conclusions confirmeraient les résultats de notre étude » affirme Dominique Cellier. « Nous aurions voulu faire des prélèvements biologiques (soit des prélèvements sur le corps humain, ndlr) dès le départ et les corréler à l’endroit d’exposition mais nous n’en avions pas les moyens. Nous espérions que ce soit fait par l’Agence Régionale de Santé (ARS) et l’hôpital » soupire Nathalie Le Meur, biologiste et membre de Rouen Respire et des Sinistrés de Lubrizol.

Sollicitée par téléphone et mail, l’Agence Régionale de Santé de Normandie n’a pas répondu dans le temps imparti pour la publication de cet article.

Plus d'un an après, l'incendie de l'usine Lubrizol survenu en pleine nuit, restera dans les mémoires. 

Photographie de Nathalie Le Meur

D’autres citoyens se sont attelés à la tâche, à leur échelle. Ainsi Saliha Blazouz, avocate à Rouen, allaitait au moment de l’incendie. Le 2 octobre 2019, elle met en demeure l’ARS pour faire des analyses sur le lait maternel. Sans réponse, elle décide de faire ces tests de son côté, en compagnie de neuf autres mères volontaires, le tout en présence d’un huissier de justice. Les résultats font apparaître un «pic» de concentration d’hydrocarbure lors du prélèvement du 7 octobre, comparé à celui réalisé avant le 26 septembre et celui du 13 novembre, selon l’avocate. Elle a porté plainte contre X pour mise en danger d’autrui, « dans l’intérêt des mères », précise-t-elle.

Fin décembre 2020, la mairie de Rouen a octroyé 15 000 euros de subventions à l'association des sinistrés de Lubrizol. Objectif : faire de nouveaux prélèvements, sur le tard, indépendamment de l’Etat et des industriels. « Nous voulons révéler le type exact de la pollution. On va commencer par des prélèvements de cheveux. L'objectif final, c'est de mettre en place un institut éco-citoyen similaire à celui de Fos-sur-Mer, pour pouvoir mettre en relation tous les acteurs qui font des prélèvements dans notre environnement » explique Simon de Carvalho, père au foyer et président de l’association qui passe « ses journées et ses nuits » sur le dossier Lubrizol depuis septembre 2019. Il consacre également un partie de son temps à plancher sur les 479 fiches-produits qu’on leur a transmises concernant les substances chimiques stockées à Lubrizol.

Un panache de fumées de 22 km de long et de 6 km de large a recouvert l'agglomération de Rouen.

Photographie de Nathalie Le Meur

Cela fait maintenant près de deux ans que l’accident de Lubrizol s’est produit. En plus des études, les bénévoles tentent d’influencer les pouvoirs publics et l’industriel. Notamment pour connaître la nature du «cocktail» chimique qui a pu se former lors de l’incendie. Et pour demander la création d’un registre de cancers et de malformations congénitales afin de documenter, de manière statistique et sur le long terme, les maladies qui seraient dues aux accidents industriels. En amont, les associations voudraient aussi que les risques industriels soient mieux maîtrisés.  « En France, les statistiques disponibles suggèrent une inquiétante évolution : on a ainsi recensé 827 accidents dans les établissements classés Seveso en 2016, 978 en 2017 et 1 112 en 2018. Depuis quelques années, c’est un vaste processus de dérégulation du risque qui s’est mis en place.

La présidence Sarkozy l’a amorcé et cela s’est amplifié depuis. Par exemple, le préfet a autorisé Lubrizol à augmenter ses capacités de production en janvier et juin 2019, sans procéder à une évaluation environnementale, en vertu de la loi pour un «État au service d’une société de confiance» (loi ESSOC, août 2018). L’un des objectifs de cette loi était de desserrer les contraintes pesant sur les industriels » explique Thomas Le Roux, chargé de recherche au CNRS spécialiste des risques et des pollutions industriels. Dans ce contexte-là, les associations voudraient être un réel contre-pouvoir.

 

*installations industrielles dangereuses

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