Anthropocène : l’Homme transforme la Terre depuis des millénaires

L'étude de grains de pollen anciens révèle que la transformation des écosystèmes terrestres par les activités anthropiques menées pendant des millénaires a été aussi rapide que celle survenue à la fin de l’époque glaciaire.

Publication 25 mai 2021, 11:35 CEST
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L’Homme a commencé à transformer la Terre des milliers d’années plus tôt que ce que les scientifiques pensaient, par l’agriculture et la déforestation notamment.

Photographie de David Gray, Bloomberg/Getty Images

Officiellement, nous sommes dans l’Holocène, l’époque géologique qui a débuté à la fin de la dernière glaciation. Mais l’influence des activités anthropiques sur les écosystèmes terrestres est devenue si extrême qu’elle est aujourd’hui le principal facteur des changements environnementaux. Cela a conduit certains scientifiques à se demander si nous ne vivions pas dans une nouvelle ère, celle de l’Anthropocène. L’usage de ce terme fait encore l’objet de discussions, tout comme la date de début de cette époque géologique. S’agit-il du milieu du 20e siècle ? De la révolution industrielle ? Ou bien faut-il remonter bien plus loin dans le temps, par exemple, lorsque l’agriculture est devenue l’un des aspects dominants de la vie humaine ?

Selon une nouvelle étude, cette dernière suggestion serait la bonne réponse. Une équipe de chercheurs, dirigée par Ondrej Mottl et Suzette G.A. Flantua de l’université de Bergen, en Norvège, a découvert que la végétation de la planète a commencé à changer de manière drastique entre 4,6 et 2,9 millions d’années avant notre ère. Et les activités anthropiques, à savoir l’agriculture, la déforestation et le défrichement par le feu, en seraient les cause principales.

« Il s’agit de la première étude quantitative qui démontre que l’Homme a eu une énorme incidence sur la planète il y a des milliers d’années, et pas seulement au cours des dernières décennies ou derniers siècles », déclare Ondrej Mottl au sujet de l’étude, parue le 20 mai 2021 dans la revue Science. Aussi dramatique qu’elle puisse paraître, la modification du paysage depuis le 19e ou le 20e siècle semble être le prolongement d’une tendance vieille de plusieurs millénaires.

Les chercheurs ont également fait une seconde découverte, tout aussi importante. Les changements relatifs à la végétation qui se sont produits au cours des derniers milliers d’années équivalent à ceux survenus alors que l’époque glaciaire cédait la place à un climat plus chaud, il y a entre 16 000 et 10 000 ans. Les calottes glaciaires et les glaciers qui recouvraient la majeure partie de l’hémisphère nord ont alors reculé au profit des forêts, de la toundra et des prairies. Et l’augmentation des températures terrestres de 6°C a provoqué la modification des régimes végétaux aux quatre coins du globe.

« Nous ne nous attendions pas à ce que les changements des derniers millénaires soient encore plus importants que ce qu’il s’est produit à la fin de l’époque glaciaire », révèle Suzette G.A Flantua.

 

L’ÉTUDE DES GRAINS DE POLLEN

Les conclusions de cette étude proviennent de 1 181 séquences de grains de pollen fossilisés collectés sur la planète toute entière. Emportés par le vent ou la pluie jusque dans un lac ou un marais, les grains de pollen peuvent alors être ensevelis dans les sédiments qui tapissent le fond de ces zones humides, conservant un instantané de la végétation qui les entourait à une époque particulière. Cette dernière peut d’ailleurs être déterminée par la datation au carbone 14.

Comprendre : la Terre

À partir de carottes de sédiments bien datées provenant d'un peu partout dans le monde, les chercheurs ont déterminé l’ampleur du changement des compositions de pollen au fil du temps. Comme ils tentaient d’identifier une tendance mondiale à partir de plus d’un millier d’ensembles de données, les scientifiques n’ont pas essayé de savoir quelles espèces végétales avaient été remplacées par d’autres à un endroit spécifique. Ils se sont uniquement intéressés au rythme des changements globaux au cours des 18 000 dernières années.

C’est ainsi qu’ils ont documenté une seconde période de changements rapides de la végétation, après celle survenue à la fin de l’époque glaciaire. Son début varie selon les régions et est estimé entre 4 600 et 2 900 ans avant notre ère. L’accélération des changements a été observée sur chaque continent, à l’exception de l’Antarctique.

Cette étude est la première à documenter ce phénomène à l’aide de données quantitatives. En 2019, une autre recherche, au cours de laquelle ont été interrogés 250 archéologues sur les activités agricoles humaines passées dans le monde, était néanmoins parvenue aux mêmes conclusions : il y a 3 000 ans, une grande partie de la surface terrestre avait déjà été transformée de manière notable par les activités anthropiques. Selon Lucas Stephens, auteur principal de cette étude, archéologue et expert en matière de politique environnementale à l’université Duke, ces deux recherches brossent conjointement un tableau convaincant.

« Leur base de données sur le pollen est impressionnante, confie l’archéologue. Je pense que la découverte la plus importante est le rythme actuel des changements relatifs à la végétation, qui approche, voire surpasse, celui de la période de transition entre le Pléistocène et l’Holocène » (l’époque géologique qui a suivi l’époque glaciaire, ndlr). Avant d’ajouter : « Ce rythme de changement a des conséquences effrayantes pour l’avenir ».

Stephen T. Jackson, écologue à l’Institut d'études géologiques des États-Unis, partage l’avis de Lucas Stephens. « C’est une analyse importante et provocatrice », dit-il avant de souligner que des facteurs autres que les activités anthropiques pourraient aussi avoir une incidence, comme le changement climatique naturel.

« Dans certaines régions, les changements relatifs à la végétation sont manifestement dus aux activités anthropiques, » précise l’écologue. « Mais dans d’autres, le réchauffement climatique suffit à induire ces changements. Et dans la plupart de ces zones, il n’existe pas de preuve probante quant à l’étendue des activités anthropiques ».

 

VERS UN ANTHROPOCÈNE 2.0 ?

Ondrej Mottl et Suzette G.A. Flantua précisent que leur étude ne démontre pas que les activités anthropiques sont à l’origine des changements relatifs à la végétation qu’ils ont documentés. Cela fera l’objet d’une prochaine étude, indiquent-ils. Toutefois, comme le confie Jonathan T. Overpeck, climatologue à l’université du Michigan et auteur d’un commentaire sur l’étude d’Ondrej Mottl et Suzette G.A. Flantua paru dans la revue Science, la corrélation est indéniable.

« Ils n’établissent pas de lien de causalité, mais je suis d’accord pour dire que l’explication la plus logique à ce phénomène est l’utilisation des terres par l’Homme, déclare-t-il. Pourquoi ? Parce que nous savons que les êtres humains défrichent pour l’agriculture et qu’ils ont recours au feu pour la gestion des surfaces terrestres. C’est aux archéologues de déterminer avec exactitude quels étaient les processus en œuvre, mais il semblerait bien que l’influence des êtres humains soit l’un des principaux agents responsables de ces changements, qui ont débuté il y a plusieurs millénaires ».

Selon les chercheurs, cela pourrait avoir d’importantes conséquences en matière de gestion des écosystèmes, alors que nous nous efforçons d’atténuer les effets récents et futurs du changement climatique. Si un paysage transformé par les activités anthropiques est « naturel » à nos yeux, est-il judicieux de le préserver tel qu’il est actuellement, comme s’il était l’image d’un idéal naturel ?

« Ce qui est considéré comme virginal ne l’est peut-être plus du tout », remarque Suzette G.A. Flantua.

« Au lieu d’essayer de conserver les compositions d’espèces qui existaient par le passé, nous devons commencer à gérer les changements et à penser à l’avenir, » observe Jonathan T. Overpeck. « Bon nombre de nos forêts meurent parce que les arbres qui les composent ont poussé dans des conditions météorologiques plus fraîches et humides. Le climat va devenir plus chaud et extrême ; nous devons donc planter des espèces végétales qui pourront résister à ces nouvelles normes ».

D’après le climatologue, nous sommes confrontés à une « combinaison gauche-droite ». Un changement climatique grave et qui ne cesse de s’intensifier succède à des millénaires de changements extrêmes de la végétation. Comment notre planète va-t-elle faire face à cette situation ? Personne ne le sait.

« Cette combinaison va mettre nos forêts à rude épreuve. Et pour que celles-ci absorbent le carbone, elles doivent être en bonne santé », explique-t-il.

Autrement dit, cela fait longtemps que nous maltraitons les écosystèmes terrestres. Mais l’heure est peut-être venue d’exercer une influence de manière plus délibérée et créative. Une sorte d’Anthropocène 2.0.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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