Autrefois dévasté, le corail renaît au cœur du Pacifique

Le réchauffement climatique les avait dévastés en 2016. Pourtant, les coraux des îles de la Ligne du Sud ont connu une résurrection extraordinaire.

De Enric Sala
Publication 6 mars 2023, 09:00 CET
En l’espace de cinq ans, le resplendissant récif corallien autour de l’île Vostok a été gravement ...

En l’espace de cinq ans, le resplendissant récif corallien autour de l’île Vostok a été gravement mis à mal par la chaleur, avant de prospérer de nouveau. L’épisode El Niño de 2015-2016 y avait tué la plupart des coraux choux-fleurs, mais ces Montipora foliacés ont survécu et ont régénéré le récif.
 

PHOTOGRAPHIE DE Manu San Félix

Les scientifiques n'avaient jamais vu nulle part des coraux renaître de façon aussi rapide et aussi prometteuse. Mais, pour comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter à avril 2009. Je dirigeais alors une équipe de biologistes marins en vue d’une première expédition dans les îles de la Ligne du Sud, très isolées et inhabitées. Ces cinq îles du centre du Pacifique appartiennent à Kiribati. Ce sont les sommets d’anciens volcans. Nés il y a 85 à 70 millions d’années, ceux-ci ont formé une crête montagneuse sous-marine qui croise l’équateur – la «  ligne » dont les îles tirent leur nom.

On ne savait presque rien de l’archipel. Nous devions réaliser les premières études sur la vie marine autour des îles. Il nous a fallu plus de temps pour les rejoindre par avion et par bateau qu’Apollo pour atteindre la Lune. Qu’allions-nous trouver sur place ? Nous l’ignorions.

Et nous avons découvert un éden : des récifs inviolés, une forêt de coraux prospère, foisonnante de gros poissons. Requins et autres super prédateurs abondaient tant que leur biomasse totale dépassait celle de leurs proies. À chaque plongée, nous avons vu des espèces en danger, tel le napoléon, qui peut mesurer 1,8 m de long.

L’abondance de poissons autour de ces îles s’explique facilement. À environ 3 200 km au sud de Hawaï, leur isolement les garde des pêcheurs. Cependant, les récifs étaient-ils aussi capables de résister au réchauffement climatique ?

En 1997 et 1998, un intense épisode El Niño (un phénomène de réchauffement cyclique) a décimé les coraux dans tout le Pacifique. Mais ceux des îles de la Ligne du Sud se portaient si bien en 2009 que nous les imaginions capables de résister à une nouvelle hausse de la température des océans – pourvu qu’ils fussent à l’abri des autres agressions humaines.

Informé de nos découvertes, le gouvernement Kiribati a annoncé un plan de protection. Il a interdit la pêche et les autres activités extractives dans un rayon de 12 milles marins (22,2 km) autour des îles. À Pristine Seas, le projet que je dirige, nous étions aux anges. Nous pensions que ces récifs étaient sauvés pour toujours. Puis une calamité s’est abattue.

En 2015 et 2016, le plus fort épisode El Niño jamais enregistré a traversé le Pacifique. Les coraux meurent quand la température de l’océan dépasse un certain seuil pendant trop longtemps. Les scientifiques mesurent l’exposition des récifs à un tel danger en degrés-semaines de réchauffement (ou DHW, pour degree heating weeks).

Le long de la Grande Barrière de corail, au nord de l’Australie, les scientifiques ont constaté la mort de deux tiers des coraux. Qu’en était-il pour les récifs vierges des îles de la Ligne du Sud ? Je brûlais de le savoir. En août 2017, une incroyable occasion s’est présentée. Ted Waitt, partenaire de Pristine Seas et membre de son conseil d’administration, terminait une  expédition en Polynésie française et nous prêtait son navire de recherche pour deux semaines. J’étais engagé ailleurs, mais mon collègue Stuart Sandin, de l’Institut d’océanographie Scripps, était disponible. Stuart et son équipe, membres de l’expédition de 2009, étaient déjà retournés aux îles de la Ligne en 2013. Ce qu’ils y ont vu en 2017 a confirmé nos craintes.

Enfin, en 2021, nous avons pu nous rendre sur place, après deux ans d’attente pendant la pandémie de Covid-19. À deux jours de navigation au nord de Tahiti, notre navire a atteint Flint, la première des trois îles de notre programme.

L’ancienne équipe était de retour. Nous avons enfilé nos combinaisons de plongée, sauté dans notre bateau pneumatique et foncé vers le haut-
fond. Allions-nous trouver un récif fantôme ? J’ai empoigné mon masque et me suis jeté à l’eau.

Lorsque les bulles se sont dissipées, je n’en ai pas cru mes yeux. Ce récif avait-il jamais subi le moindre dommage ? Jusqu’à 30 m de profondeur, de magnifiques coraux vivants couvraient le fond. J’ai crié à pleins poumons, avant de remonter sur le bateau, où j’ai serré dans mes bras mon copain Manu San Félix, le directeur de la photographie de Pristine Seas. Puis nous avons sauté dans l’océan. Nous étions de retour au paradis.

Çà et là, les Pocillopora anéantis en 2015-2016 se rétablissaient lentement, parfois par-dessus ceux qui étaient morts, tels des arbres poussant à partir de souches dans un taillis. Mais d’autres espèces s’étaient engouffrées dans la plus grande partie de l’espace laissé par les coraux blanchis.

La partie émergée de l’île Vostok est si petite qu’elle tiendrait dans le jardin du Luxembourg, à Paris. Le récif corallien s’étend vers l’extérieur autour de l’île. Du côté sous le vent, il crée une plateforme assez peu profonde, visible sur les photos satellitaires. En 2009, la plateforme était peuplée de Pocillopora. Nous nous attendions à trouver l’essentiel de sa surface jonchée de squelettes de coraux, eux-mêmes recouverts d’algues corallines encroûtantes roses.

En y regardant de plus près, j’ai vu, sous les Montipora, des Pocillopora morts, incrustés d’algues corallines. Comment les coraux Montipora avaient-ils pu recouvrir tout le récif ? Nul n’avait assisté au processus, mais nous disposions d’un indice : les colonies de Montipora étaient toutes à peu près de la même taille.

J’en déduis que les coraux présents ailleurs autour de Vostok ont libéré des millions d’œufs, qui ont éclos rapidement, formant un nuage de larves géant au-dessus de la plateforme récifale.

Une pluie de larves de Montipora a pu tomber et se déposer sur la croûte rose en l’espace d’une journée – un événement unique, qui a changé le paysage marin pour les années à venir. Autour de l’île du Millénaire, la biomasse de poissons était encore plus importante et les requins abondaient encore davantage. Plusieurs espèces, en particulier des Acropora ramifiés, avaient envahi les coraux morts. Mais il y avait tout de même une mauvaise nouvelle.

Les bénitiers, qui formaient naguère des pavages multicolores dans certaines zones du lagon de l’île du Millénaire, étaient morts. Nous avions compté plus de trente-cinq bénitiers par mètre carré en 2009 ; en 2021, nous n’en avons trouvé que cinq vivants en trois heures de nage.

La température de l’eau de mer en 2015-2016 était sans doute bien plus élevée dans le lagon que dans le récif extérieur, autour de l’atoll. Ce qui avait créé une étuve mortelle. Les bénitiers pourraient ne jamais s’en remettre.

Mais la renaissance du corail nous a tous ébahis. Aucun membre de l’équipe scientifique n’avait jamais vu un tel phénomène. En moyenne, le lagon de l’île du Millénaire comptait 17 à 21 millions de colonies de coraux par kilomètre carré, a évalué notre spécialiste des coraux, Eric Brown, écologue marin au Service des parcs nationaux des États-Unis. Hallucinant. Nous avons refait les calculs plusieurs fois pour y croire.

Cela nous rappelle que les récifs coralliens réussissent bien mieux à se régénérer par eux-mêmes qu’avec n’importe quelle intervention humaine... tant qu’il reste assez de coraux vivants pour reconstituer les récifs.

Que nous enseigne la résurrection de ces « super-récifs »? Les coraux qui ont survécu à El Niño en 2015-2016 ont permis aux récifs de résister. Or les îles de la Ligne du Sud se trouvent dans l’une des zones de l’océan Pacifique qui se réchauffent le plus. Apparemment, les coraux du secteur se sont adaptés à la chaleur.

Mais, pour que de nouveaux coraux poussent sur ceux qui sont morts, il faut que les squelettes de ces derniers soient recouverts par des corallines encroûtantes roses, et non par des macroalgues charnues. Comment ces conditions idéales ont-elles été réunies dans les îles de la Ligne du Sud ? L’une des explications tient, selon nous, à l’abondance hors norme de poissons herbivores – les énormes poissons-perroquets et les bancs de centaines de poissons-chirurgiens.

Ces brouteurs dévorent la moindre algue charnue osant pousser sur le corail mort. Quand on plonge dans les hauts-fonds, on les entend gratter le récif. Or les algues corallines encroûtantes, qui ont un squelette calcaire, survivent au broutage. Les poissons préfèrent la salade à la craie.

Voilà qui appuie la conclusion que nous avions tirée en 2009 : pour qu’un récif puisse renaître, il faut une protection totale contre la pêche, ce qui engendre une énorme biomasse de poissons.

Une protection complète favorise la résilience.

Mais cela suffira-t-il si des phénomènes de réchauffement aussi singuliers qu'El Niño en 2015-2016 sont plus fréquents ? Ces récifs auront-ils le temps de se rétablir entre deux crises ? 

Les récifs coralliens abritent plus de biodiversité que tout autre écosystème océanique. Ils assurent la sécurité alimentaire de millions de personnes. Ils protègent nos côtes de tempêtes tropicales dévastatrices. Si nous voulons les préserver, avec tous les bienfaits qu'ils procurent, nous devons leur donner de l'espace.

Extrait de l'article publié dans le numéro 278 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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