Chine : une forêt primaire découverte dans un gouffre de près de 200 mètres de profondeur

Les forêts primaires sont rares et riches en potentielles espèces endémiques. Loin de l’activité humaine, dans les profondeurs d’une gigantesque fosse, la nature a gardé ses droits.

De Margot Hinry
Publication 25 mai 2022, 15:44 CEST
Wulingyuan

Dans la région spectaculaire de la province chinoise de Hunan, plus de 3 000 minces colonnes de grès et cimes surplombent les cours d'eau et les cascades, de même que 40 grottes et deux grands ponts naturels.

PHOTOGRAPHIE DE efired

Une forêt primaire digne d’un « autre monde » a récemment été découverte dans un gouffre de 192 mètres de profondeur par une équipe de scientifiques, dans la région autonome Zhuang du Guangxi, dans le sud de la Chine, au début du mois.

Une équipe de spéléologues est descendue en rappel afin d’observer de plus près cette nature vierge de toute activité humaine. En accédant à la végétation, l’équipe a vraisemblablement assisté à un tableau d’une rare richesse. Selon un communiqué publié par une agence de presse chinoise, l’expédition a fait descendre les spéléologues sur plus de 100 mètres. Il leur a fallu plusieurs heures avant d’atteindre le fond de la grotte.

Selon Zhang Yuanhai, l’ingénieur principal de l'Institut de géologie karstique de la Commission géologique de Chine, la doline aurait un volume qui dépasse les 5 millions de mètres carrés. Parmi cette large végétation, le chef de l'équipe d'expédition de la grotte, Chen Lixin, a déclaré pour la presse chinoise que « les arbres anciens qui poussent au fond du gouffre font près de 40 mètres de haut, et les plantes d'ombre denses atteignent les épaules ». Il est fort probable qu’après analyses, « des espèces reliques » soient découvertes, selon Serge Muller, professeur émérite de botanique du Muséum national d’histoire naturelle.

Cette découverte est grandiose, mais pas exceptionnelle. Il s’agit de la trentième grotte de ce type découverte dans cette région de Chine. Le comté de Leye regorge de fosses géantes, souvent riches en faune et en flore. Ce qui est relativement rare, c’est la découverte d’une forêt primaire n'étant pas marquée par l'activité humaine. Comme l’explique Serge Muller à nos confrères de Libération, cette forêt pourrait constituer « un conservatoire d’espèces reliques qui ont pu disparaître ailleurs à cause des modifications naturelles du milieu ou des activités humaines. »

Comment expliquer qu’en étant enfouie si profondément, une forêt parvienne tout de même à se développer ? « Beaucoup d’espèces forestières, arbres, arbustes, herbacés du sous-bois, ne nécessitent pas forcément des quantités de lumière très importante pour se développer. On parle d’espèces d’ombre. Pour les arbres de ces gouffres chinois, il pourrait y avoir cependant une course à la lumière, ce qui explique que ces arbres atteignent des hauteurs importantes » précise Thierry Gauquelin, professeur émérite de l’Institut Méditerranéen de Biodiversité d'Aix-Marseille.

Les arbres anciens observés dans la fosse auraient également pu se développer justement grâce à leur emplacement. Situé à plus de 100 mètres à l’intérieur de ce gouffre, le confinement est favorable puisqu’il met à l’abri des « fluctuations du climat et des perturbations », sans empêcher d’être « bien pourvus en eau » soutient Thierry Gauquelin.

Au-delà du territoire chinois, le monde offre bons nombres de paysages propices à la formation de ce type de gouffre. Pour pouvoir en observer, deux conditions sont nécessaires. « Un contexte géologique calcaire très particulier, de type karstique, permettant la formation de ces fosses géantes. Et d’autre part, des milieux au niveau desquels le degré d’exploration est faible et l’impact humain très modéré » décrit le professeur émérite de l’institut de biodiversité d'Aix-Marseille.

« À une moindre échelle, en milieu méditerranéen ou montagnard, il n’est pas rare de trouver dans des ravins froids et humides des végétations tout à fait particulières qui tranchent avec le milieu environnant » complète l’expert.

Isolé du contact extérieur depuis des millénaires, ces forêts enfouies dans des gouffres jouissent de conditions d’évolution totalement indépendantes des milieux alentours. « Cela aboutit à la formation d’espèces particulières endémiques, n’existant que dans chacun de ces gouffres, on parle alors d'espèces micro-endémiques » précise Thierry Gauquelin.

En 1994, une forêt primitive avait été découverte au cœur d’un canyon reculé à plusieurs centaines de kilomètres de Sydney, en Australie. L’observation d’un arbre endémique, le « pin de Wollemi », appartenant à une espèce datant de plus de 200 millions d’années, avait marqué les esprits. Cela avait été considéré par les médias comme la découverte botanique la plus extraordinaire du 20e siècle.

L’histoire se souvient souvent des arbres et pourtant, notamment dans le cas de cette nouvelle forêt primitive chinoise « ce qui risque d’être le plus spectaculaire, une fois qu’elles auront pu être recensées, ce sont les espèces vivant dans le sol, notamment la mésofaune et par exemple le groupe des collemboles (Collembola), proche des insectes. On sait qu’il peut présenter un taux d’endémisme très élevé, notamment à cause de sa faible capacité de déplacement » ajoute Thierry Gauquelin. C’est également le cas des bactéries, champignons, « autant d’organismes d’ailleurs qui n’ont pas encore été décrits ! » s’enthousiasme l’expert.

Une fois découvertes, ces zones naturelles doivent être sauvegardées et protégées. « Leur isolement fait la richesse de ces milieux particuliers. Les préserver, c’est avant tout limiter les contacts avec l’extérieur afin de limiter d’éventuelles pollutions chimiques, mais aussi génétiques. »

Si une activité humaine telle que le tourisme devait s’y développer, ces milieux seraient forcément très impactés, selon l’expert. « Mais la modification globale de l’environnement dans le cadre du changement climatique affectera dans tous les cas ces milieux, bien que confinés. Ils ont pourtant beaucoup à nous apprendre, à la fois en ce qui concerne les mécanismes de spéciation, leur vitesse, leur intensité, mais aussi à propos du fonctionnement des écosystèmes dans des environnements encore très peu perturbés par l’Homme et qui sont de plus en plus rares ! » conclut Thierry Gauquelin.

L’équipe chinoise n’a pas encore diffusé de photos de la forêt, mais la communauté scientifique a hâte de découvrir ce qui se trame dans les entrailles de ce gouffre.  

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