Climat : ce que nous pouvons encore sauver

Deux spécialistes nous expliquent en quoi le réchauffement préoccupe davantage la population et ce que nous pouvons faire pour enrayer le changement climatique.

Publication 2 oct. 2021, 13:23 CEST
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Le 5 septembre 2021, en Californie, ces péniches bloquées sur le lac asséché d'Oroville montrent bien à quel point l'État a souffert des vagues de chaleur cet été.

Photographie de Josh Edelson, AFP/Getty Images

Au cours des décennies de lutte contre le changement climatique, certaines étapes nous ont paru décisives. En 1992, les nations du monde entier ont signé en grande pompe un traité à Rio dans lequel elles promettaient de passer à l'acte ; en 2017, elles se sont engagé à Paris à légiférer pour limiter les émissions de gaz à effet de serre. Malgré ces initiatives, les émissions de gaz à effet de serre n'ont jamais cessé d'augmenter, jusqu'en 2020 où elles ont reculé de 7 %, conséquence d'une utilisation réduite des énergies fossiles induite par les mesures de confinement pour enrayer la pandémie de COVID-19.

À l'aube d'un nouveau sommet international dédié à la réduction des émissions de carbone, prévu pour novembre à Glasgow, le Congrès américain envisage une action législative majeure contre le changement climatique et le virage amorcé par le débat public semble des plus encourageants. Cette semaine, un sondage réalisé par les universités Yale et George Mason dévoile que pour la première fois, une majorité de citoyens américains pensent que le changement climatique affecte des personnes vivant aux États-Unis. Si le problème ne leur semble plus aussi lointain, c'est probablement à cause de l'année chargée en événements météorologiques extrêmes et meurtriers qui vient de s'écouler.

La journaliste National Geographic spécialiste de l'environnement, Alejandra Borunda, et moi-même avons récemment échangé avec deux observatrices avisées au sujet de l'année 2021 afin de savoir si elle marquait ou non un tournant dans l'opinion publique et l'action. Katharine Hayhoe est climatologue à l'université Texas Tech, scientifique en chef de Nature Conservancy et auteure de Saving Us, un livre portant sur la communication liée au changement climatique. Quant à Katharine Wilkinson, auteure de podcasts et de livres à succès sur l'environnement, elle a récemment co-édité un recueil d'essais sur le climat écrits par des femmes, intitulé All We Can Save.

 

Alejandra, cette année la météo a sans cesse trouvé de nouvelles façons d'attirer notre attention.

Borunda - Ce n'est que la continuation d'une tendance de plus en plus marquée par les extrêmes. Ici, en Californie, il est rapidement apparu que l'année allait être très sèche avec des températures probablement très élevées. On assiste à l'évaporation des cours d'eau, la mort des jeunes saumons, l'assèchement des puits. Nous avons subi des vagues de chaleur sans précédent à travers le Nord-Ouest Pacifique. Puis sont arrivés les incendies, évidemment, un phénomène auquel nous sommes tous habitués désormais.

Pour l'instant je n'ai parlé que de l'Ouest américain. Toute la planète est concernée, il n'y a qu'à voir les inondations dévastatrices en Europe qui ont fait des victimes par centaines, en Chine également, et pendant l'ouragan Ida, de la côte du Golfe au Nord-Est des États-Unis. Chaque année en tant que journalistes de l'environnement, nous recensons les catastrophes.

 

N'oublions pas que tout cela a commencé avec un hiver hors du commun au Texas. Katharine Hayhoe, vous pouvez nous en dire plus ?

Hayhoe - C'est la durée de la vague de froid qui était vraiment inhabituelle. Là où je vis au Texas, il neige parfois, mais le gel ne dure jamais aussi longtemps. Tout le monde a remarqué. Il n'a pas fallu longtemps pour que ce soit politisé, comme le gouverneur déclarant à la télévision : « Ah, vous voyez, les éoliennes ont gelé. C'est pour ça que vous n'avez plus d'électricité. » Avec du recul, il est clair que la défaillance du système est avant tout venue du gaz naturel, pas des éoliennes.

La science commence à pouvoir mettre des chiffres sur la contribution du changement climatique à l'aggravation de certains événements spécifiques. Et ces chiffres sont terrifiants. Concernant les inondations en Allemagne, l'étude d'attribution a montré qu'elles étaient neuf fois plus susceptibles de se produire à cause du changement climatique. Pour ce qui est des incendies, avec les vagues de chaleur infernales dans l'Ouest américain, le changement climatique a multiplié le risque par 150.

Quant à la vague de froid, nous savons désormais que puisque l'Arctique se réchauffe deux fois plus rapidement que le reste du monde, il affecte le vortex polaire. Même là il y a une connexion. C'est pourquoi je pense que la meilleure façon de parler de cette situation n'est pas le « réchauffement » climatique, mais le « détraquement ». Il n'y a pas un seul endroit sur Terre où l'on ne remarque pas que les événements prennent une drôle de tournure.

 

Les événements météorologiques extrêmes étaient l'un des principaux sujets du rapport publié cet été par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC).

Hayhoe - Le premier rapport du GIEC a été publié en 1990. Depuis, il y a eu six rapports d'évaluation. Chaque rapport recense l'ensemble des connaissances scientifiques disponibles à l'époque de sa parution, examinées par plusieurs milliers de scientifiques à travers la planète ainsi que des agences gouvernementales. Ces rapports ont donc une autorité totale sur la situation.

Le dernier rapport en date affirme que le changement climatique est réel et d'origine humaine. Il arrive à une nouvelle conclusion : l'humanité n'a jamais vécu de changements aussi rapides qu'à l'heure actuelle. Ils affectent tous les aspects de nos vies, notamment à travers les événements météorologiques extrêmes pour ne citer que le plus évident. L'avenir est entre nos mains. Nos choix ont une influence capitale sur ce qui va se produire. Chaque année compte, chaque échelon de réchauffement compte, le moindre de nos choix est décisif.

 

Katharine Wilkinson, vous avez évoqué par le passé une « grande prise de conscience. » Est-elle en train de se produire ?

Wilkinson - L'intensité grandissante des événements météorologiques extrêmes se reflète dans l'opinion publique et surtout dans l'engagement de la population. Hurlement des scientifiques (quoique mis en sourdine), tempêtes déchaînées, coupures d'électricité ou disparition de villes entières, personne ne souhaite être tiré de son sommeil de cette façon. Et pourtant ce sont là les moteurs de cette prise de conscience. Ce que j'entends autour de moi, c'est de plus en plus de monde demander « Qu'est-ce que je peux faire ? Comment je peux aider ? »

À Barataria, en Louisiane, bon nombre de commerces ont dû fermer suite à la coupure de courant survenue à La Nouvelle-Orléans et dans ses environs après le passage de l'ouragan Ida (catégorie 4) le 29 août.

Photographie de Brandon Bell, Getty Images

La période que nous vivons actuellement sur cette planète est à la fois terrifiante et magnifique, car tout le pouvoir est entre nos mains. Je pense que la plupart d'entre nous se sentent ridicules face à la crise climatique, mais il y a tellement de choses que nous pouvons faire. C'est pourquoi une grande partie de mon travail à l'heure actuelle se résume à aider la population à comprendre le rôle qu'elle peut jouer dans cette grande transformation.

Hayhoe - J'ai moi aussi l'impression que le vent est en train de tourner. En premier lieu parce que nous sommes les témoins directs du changement climatique et de son impact sur nos vies. Mais nous voyons également que des solutions existent. Et par solutions il ne faut pas comprendre destruction de l'économie et retour à l'âge de pierre, mais plutôt énergies renouvelables, capables de nettoyer notre air et notre eau tout en offrant plus d'emplois ruraux que les énergies fossiles ne l'ont jamais fait. Ces solutions consistent à renouer avec certaines méthodes utilisées par le passé qui étaient autrement plus censées et nous permettaient de mieux gérer nos ressources. Dans le débat sur le changement climatique, au lieu d'assommer la population avec de la science abstraite, ce qui l'intéresse réellement et contribue à changer son état d'esprit c'est de connaître l'impact des risques sur leurs vies personnelles et les bienfaits immédiats des solutions disponibles.

 

La pandémie nous a montré à quel point les événements les plus bouleversants pouvaient être instrumentalisés à des fins politiques...

Hayhoe - Le déni du changement climatique entre dans la composition d'un cocktail toxique de problèmes. Personne ne se lève le matin en se disant, tiens, je vais renier le changement climatique aujourd'hui, un fait scientifique avéré depuis les années 1850. Les gens se lèvent, consultent leur fil d'actualité sur Facebook pour voir ce que disent les personnes avec lesquelles ils sont d'accord, des personnes qu'ils connaissent, auxquelles ils font confiance. Ils écoutent leur animateur préféré, leur programme d'information favori et voilà ce qu'ils entendent à longueur de journée : « Si on est tel type de personne, voilà ce qu'il faut penser de l'immigration, de la Russie, du COVID, des masques, des vaccins… et du changement climatique. »

Le meilleur indicateur pour prédire si une personne sera disposée ou non à porter le masque ou à se faire vacciner, c'est sa position sur l'échiquier politique. Eh bien, devinez quoi ? C'est exactement pareil pour le changement climatique.

 

Katharine Wilkinson, Ayana Johnson et vous avez co-édité un recueil d'essais sur le climat écrits par un groupe de femmes diversifié.

Wilkinson - La principale contribution au débat sur le climat est celle des hommes blancs. Nous avons besoin de l'équipe la plus grande et la plus solide possible avec un véritable kaléidoscope de perspectives. J'ai réellement été touchée à l'écoute des témoignages de jeunes lectrices du livre qui disaient : « Je tremblais en lisant le premier essai, j'ai vraiment ressenti un sentiment d'appartenance, je me suis sentie puissante. »

Pour établir une connexion avec le public au niveau humain, il faut mettre nos cœurs, notre empathie et nos histoires sur la table.

Hayhoe - Avec le changement climatique, nous sommes surchargés de récits qui ne nous concernent pas vraiment et dont nous nous dissocions. On se dit, je ne peux pas faire grand-chose pour sauver les ours polaires. En réalité, ce qu'il nous faut c'est entendre parler des conséquences directes sur nos vies, des histoires auxquelles on puisse s'identifier et s'associer, puis celles de toutes les solutions formidables à portée de main.

Ce n'est pas juste l'affaire des médias. C'est notre affaire à tous. Les seules fois où le monde a changé auparavant, c'est parce que des gens ordinaires l'avaient décidé. Ni les puissants, ni les célèbres, ni les plus riches. S'il n'y a plus d'esclavage aujourd'hui, si les femmes peuvent voter, si la ségrégation a pris fin, c'est parce que des gens ordinaires ont décidé qu'il était grand temps de changer. Chacun d'entre nous doit se prendre en main. Bien entendu, s'il n'y avait aucun risque, pourquoi changerait-on quoi que ce soit ? 

Wilkinson - Si nous en sommes arrivés là, c'est à cause de la combustion des énergies fossiles et certaines personnes au pouvoir souhaitent encore s'assurer que cette consommation dure le plus longtemps possible. Il est important à mes yeux de prendre ses responsabilités, sinon la population se dit : « Oh mon Dieu, le changement climatique est en train de nous tomber dessus. » Non, nous ne subissons pas le changement climatique, nous en sommes les acteurs.

Parfois, vous sombrez dans le pessimisme, vous perdrez tout espoir, mais vous pouvez garder le courage de mettre un pied devant l'autre pour essayer de faire partie de la solution. À mes yeux, si l'on veut garder ce courage, il faut rester soudés, car nous avons encore beaucoup à faire et il nous faudra bien plus de mains pour y parvenir.

 

Quelles ont été vos sources d'inspiration cette année ?

Borunda - Un reportage sur l'ombre à Los Angeles, où la trouver, qui y a accès. Certaines communautés ont une foule d'arbres et de beaux espaces où se rafraîchir, alors que d'autres en ont très peu. J'ai particulièrement apprécié le temps passé avec les personnes essayant de corriger ce problème. J'ai eu l'occasion d'échanger avec des jeunes qui plantaient des arbres dans leurs quartiers, voilà ce qu'ils me disaient : « J'ai choisi d'agir ici. Dans un lieu qui compte pour moi, pour ceux dont je me soucie, pour ma grand-mère qui se rend à l'arrêt de bus chaque jour sous un soleil écrasant. »

Hayhoe - L'année dernière, pendant la pandémie, il y a eu un salon virtuel des sciences. Dans la ville où j'habite au Texas, à Lubbock, seconde ville la plus conservatrice des États-Unis, une équipe de collégiens a gagné dans sa catégorie pour un projet sur le stockage du carbone dans le sol. Ils se faisaient appeler les « Carbon Keepers » (gardiens du carbone, ndlr) et ils ont mis au point un programme visant à discuter de l'agriculture sans labour et des pratiques agricoles régénératrices avec les agriculteurs locaux. Si un élève de sixième peut faire la différence sur des solutions climatiques, susciter une prise de conscience et faire naître l'idée que les agriculteurs peuvent être des héros dans ce domaine, c'est à la portée de tous, non ?

Vient ensuite l'échelle macroscopique ; le fait que, pendant la COVID en 2020, 90 % des nouvelles énergies installées à travers le monde étaient des énergies propres. On prend alors conscience que l'action climatique n'est pas un immense bloc de roche enfoncé au pied d'une colline avec quelques mains venues aider à le remonter. Il est déjà au sommet de cette colline. Des millions de mains le poussent vers l'autre versant et le voilà déjà dans la bonne direction. Tout ce qu'il nous faut, c'est encore plus de mains.

Cette conversation a été éditée par souci de longueur et de clarté. Elle a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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