Coup de sifflet final pour l’essence au plomb

Après des décennies de lutte, un groupe des Nations unies est parvenu à mettre fin à la production d’essence au plomb.

De Ingrid Lobet
Publication 3 sept. 2021, 17:04 CEST
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L’Algérie a rejoint le reste du monde en interdisant la vente d’essence au plomb.

Photographie de Oliver Soulas, laif/Redux

L’essence au plomb a enfin disparu des stations-service du dernier pays qui continuait à en vendre : l’Algérie.

« C’est un grand jour », affirme Jane Akumu, coordinatrice principale de la mobilité durable pour le Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP).

Jane Akumu fait partie d’un petit groupe d’experts en mobilité internationale et en santé pédiatrique qui se penchent sur le problème de la présence de plomb dans l’essence et dans la peinture depuis des dizaines d’années.

Ces dix-neuf dernières années, sous l’égide de l’UNEP et de son Partenariat pour des carburants et des véhicules propres, qui regroupe entre autres soixante-treize entreprises industrielles, des gouvernements et des ONG, des efforts ont été faits pays par pays afin d’éradiquer l’essence au plomb. Mais pourquoi cela a-t-il pris aussi longtemps alors qu’on sait que le plomb est dangereux pour la santé depuis plus d’un siècle ?

Les entreprises ont commencé à créer des additifs au plomb en 1921 pour régler le problème des cliquetis dans les moteurs, qui pouvaient les endommager et gâcher de l’essence. L’additif au plomb a alors bénéficié d’une certaine promotion et est devenu populaire, même s’il existait des alternatives plus propres (à base d’éthanol par exemple).

L’ensemble du plomb qui entrait dans les réservoirs d’essence (0,8 gramme par litres) ressortait par le pot d’échappement et les particules restaient en suspension dans l’air avant d’aller se fixer sur des surfaces. L’essence a recouvert le monde de plomb.

Au début des années 1970, les chercheurs ont obtenu assez de preuves des effets du plomb sur la santé pour faire valoir leurs résultats auprès de la toute nouvelle Agence de protection de l’environnement des États-Unis. C’est le Japon qui a le premier interdit l’essence au plomb en 1980. Puis L’Autriche, le Canada, la Slovaquie, le Danemark et la Suède ont suivi. Aux États-Unis et en Allemagne, la sortie progressive s’est achevée en 1996. En France, celle-ci a été effective au 2 janvier 2000.

 

ACCUMULATION DE PREUVES SCIENTIFIQUES SUR LA NOCIVITÉ DU PLOMB

Après les interdictions successives, les preuves de la nocivité du plomb se sont accumulées. D’après Amit Bhattacharya, professeur de santé environnementale à l’Université de Cincinnati, le plomb impacte quasiment toute la physiologie du corps humain. « Le moteur, le cognitif, l’hépatique, le rénal, les systèmes de vision, tout ce que vous pouvez imaginer, ça peut le détruire. »

Mary Jean Brown, qui fait partie du corps professoral de l’École de santé publique Chan de Harvard, a décrit la façon dont le plomb attaque les capacités de lecture. « Quand vous essayez de lire, il y a plusieurs ordres qui cherchent à s’intégrer. Il vous faut voir une lettre, qui est un symbole, l’assembler avec d’autres symboles, relier le tout à une prononciation, et lier cela à un objet ou à une activité. »

Chez les enfants exposés au plomb, ce processus prend un sérieux coup : ils peuvent souffrir d’un déficit de dix points de QI.

« Chez moi, le problème ça a toujours été la concentration », affirmait Tony, jeune homme de 22 ans, au micro de l’émission « Living on Earth » en 2003. « L’école, ça a été vraiment dur. Du CP à la première. » Tony était l’un des 300 participants originaires de Cincinnati à prendre part à la plus longue étude du monde réalisée sur des personnes exposées au plomb avant même leur naissance.

Moins connues que les effets du plomb sur la capacité d’apprentissage du cerveau, sont les façons dont celui-ci affecte l’équilibre chez les enfants et les adultes. C’est là-dessus qu’Amit Battacharya a axé son travail. Lui et une équipe de chercheurs ont découvert un moyen de détecter les troubles dus au plomb grâce à un test rapide et non invasif qui peut être effectué dès l’âge de cinq ans. Dépistés assez tôt, certains problèmes d’équilibre et certains problèmes moteurs peuvent éventuellement être traités. D’après lui, c’est une autre chercheuse, Kim Cecil, qui a permis cette avancée.

« Ils ne possédaient pas les neurones leur permettant de garder l’équilibre. Ceux-ci n’étaient pas là. Le plomb les avait enlevés », explique-t-il. Le plomb peut traverser la barrière hémato-encéphalique, il peut aller où il veut.

Plus ils regardaient, plus les chercheurs prenaient conscience de tous les endroits où il peut s’insinuer. Amit Bhattacharya étudie en ce moment une fragilité osseuse précoce chez les femmes qui est associée à l’exposition au plomb. « Au jeune âge de 30 ans, leurs indicateurs de fragilité sont déjà moins bons que ceux d’une personne de 47 ans », explique-t-il.

Les recherches effectuées ces vingt dernières années indiquent que la présence de plomb dans le sang d’un enfant, même infime, le met automatiquement en danger.

 

PRESSION INTERNATIONALE POUR INTERDIRE L’ESSENCE AU PLOMB

Au début des années 2000, vingt-cinq pays subsahariens ont signé la déclaration de Dakar pour sortir progressivement du pétrole au plomb. Le partenariat de l’UNEP s’est alors constitué et s’est mis au travail.

Luc Gnacadja, ancien ministre de l’environnement du Bénin, n’a eu besoin que d’un briefing sur les effets du plomb sur la santé pour agir. « Le coût de l’inaction comparé au bénéfice de l’action, sachant que l’essence coûtait alors 1,2 % de notre PIB (en potentiel de gains perdu), nous a beaucoup aidé dans notre choix », confie-t-il. Sachant cela, le ministre n’a pas tardé à interdire l’essence au plomb au Bénin.

Mais 117 pays dans le monde continuaient de l’utiliser. Rob de Jong, superviseur de l’unité de mobilité durable de l’UNEP, explique que les progrès ont été rapides au départ. « En l’espace de dix ans, quasiment tous l’avaient interdit. Il en restait dix qui nous ont pris dix ans [à persuader] », raconte-t-il.

L’équipe de l’UNEP a également dû lutter contre la désinformation. Dans certains cas c’était simplement par ignorance vis-à-vis des nouveaux produits sans plomb. Mais les gens entendaient aussi que leurs vieilles voitures, souvent en mauvais état, ne pouvaient rouler correctement qu’avec de l’essence au plomb. « Il y avait des mythes qui étaient répandus », souligne Inger Anderson, directrice générale de l’UNEP, bien qu’elle ne dise pas qui en était à l’origine.

En 2010, Innospec Ltd., un des principaux fabricants d’additif au plomb (et qu’on pensait être à l’époque le dernier encore en activité) a plaidé coupable au Royaume-Uni pour des pots-de-vin versés au gouvernement indonésien et aux représentants de raffineries afin qu’ils achètent plus d’additif. D’après Rob de Jong, l’idée était que si elles constituaient des réserves d’additif, les raffineries auraient intérêt à stimuler la consommation d’essence au plomb. Une amende de 10,7 millions d’euros a été infligée à Innospec. En 2015, un ancien directeur de la raffinerie Pertamina, nationalisée par l’Indonésie, a été déclaré coupable d’avoir perçu des pots-de-vin de la part d’un intermédiaire agissant pour le compte d’Innospec Ltd.

Ce n’était pas la première fois que le secteur du plomb exerçait des pressions. En 2003, Don Ryan, alors directeur général d’Alliance for Healthy Homes, affirmait ceci dans le documentaire radiophonique « Living On Earth » : « À chaque étape du parcours, le secteur du plomb remettait en question les preuves scientifiques, minimisait la réalité des effets nocifs du plomb même à faible niveau, et en gros, disait que ce problème était exagéré par les scientifiques. »

Mais Jane Akumu et Rob de Jong et le reste des membres du partenariat faisaient des progrès.

Et une dissemblance n’a pas tardé à apparaître. Les pays qui possédaient leurs propres raffineries ne ressemblaient plus aux pays qui importaient la totalité de leur essence raffinée.

Le Kenya était par exemple un pays raffineur. « Donc plutôt que d’aller au Kenya et de dire : ‘Vous devez investir dans des raffineries.’, nous sommes allés dans les pays voisins, au Rwanda, au Burundi, en Ouganda et en Tanzanie et leur avons dit : ‘Vous pourriez aussi bien acheter des produits sans plomb. C’est bien plus sain », raconte Rob de Jong. Ces pays sont ensuite allés voir le Kenya et ont exigé que le pays leur fournisse de l’essence sans plomb, autrement ils iraient voir ailleurs.

Rob de Jong ajoute que l’équipe joué du mécanisme de pression sociale. Ils ont sorti des cartes qui mettaient en valeur les pays qui s’étaient débarrassés du plomb. « Les ministres disaient : ‘Pourquoi on est encore en rouge sur cette carte ? Alors que tout le monde autour de nous est bleu.’ »

Jane Akumu a aussi pris conscience qu’il était important de former les pompistes. « Ils sont devenus nos ambassadeurs », affirme-t-elle. Car ils expliquaient aux clients que l’essence sans plomb n’allait pas endommager leur véhicule et qu’elle leur serait plus bénéfique.

Les membres du partenariat ont aussi encouragé localement les tests sanguins en Hongrie, en Serbie, au Ghana et au Kenya. Cela a permis de montrer la vitesse à laquelle le taux de plomb baissait dès qu’on le retirait de l’essence. Ils ont financé des tests de qualité de l’air ambiant, puis ont utilisé les résultats pour mieux convaincre.

Les données étaient sans appel. Le taux de plomb dans le sang des gens baissait quand on retirait le plomb du carburant.

« Le taux moyen de plomb dans le sang aux États-Unis en 1986 était probablement de 8. Aujourd’hui, il est de 0,9 [μg par décilitre] », affirme Mary Jean Brown, qui travaille depuis près de quarante ans sur le problème du plomb.

En 2016 seuls l’Algérie, le Yémen et l’Irak continuaient de faire barrage.

L’Algérie a fini par venir à bout de ses réserves d’essence au plomb le mois dernier. Selon les estimations de l’UNEP, cela permettra d’éviter 1,2 millions de morts prématurées ; les économies médicales et le regain de potentiel humain pourraient atteindre plus de 2 000 milliards d’euros chaque année.

Mais pour Jane Akumu, il y a d’autres défis à l’horizon. Le prochain est de faire supprimer le sulfure du diesel, et avec lui un risque majeur de cancer du poumon dû aux particules fines.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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