Environnement

Déménager ou surélever : le choix impossible des espaces insulaires

Face au changement climatique, les îles Marshall envisagent de prendre des mesures drastiques. L’une d’entre elles consiste à créer de nouvelles îles artificielles.

De Jon Letman
Vue du ciel de l’île d’Ejiit (au centre). Cette dernière fait partie des îles Marshall, où l’élévation du niveau de la mer fait déjà partie du quotidien des habitants.

Les prouesses des habitants des îles Marshall en termes de navigation sont légendaires. Depuis des milliers d’années, les Marshallais ont adopté l’environnement qui les entoure, bâtissant une culture sur plus de 1 200 îles dispersées sur près de deux millions de kilomètres carrés d’océan.

Mais les atolls de ce grand État insulaire sont menacés par les puissants cyclones tropicaux, par les activités de pêche et des récifs endommagés, des sécheresses de plus en plus graves et la montée des eaux, forçant les Marshallais à faire face à une nouvelle réalité.

Le moment de faire les comptes est arrivé et les habitants de l’archipel ont un choix difficile à faire : déménager ou construire une nouvelle île en élevant celle sur laquelle ils vivent.

Les océans, qui absorbent la chaleur deux fois plus vite qu’il y a 18 ans, ont vu 600 milliards de tonnes de glace parvenir jusqu’à eux. Les Marshallais doivent agir vite.

Un rapport publié en octobre dernier par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (IPCC pour Intergovernmental Panel on Climate Change) a mis en lumière les différentes conséquences d’une hausse de la température de 1,5 °C par rapport à une augmentation de 2 °C.

Ce rapport indique que les petits États insulaires en développement sont plus susceptibles d’être affectés de façon disproportionnée par les conséquences du réchauffement climatique. Quatre atolls sont particulièrement menacés : Kiribati, les Tuvalu, les Maldives et les îles Marshall.

Selon les statistiques d’IPCC, d’ici 2100, les températures pourraient augmenter de 3 °C par rapport à leur niveau préindustriel : l’élévation moyenne du niveau de la mer serait alors de l’ordre de 3 à 13 mètres, voire plus. Si aucune mesure exceptionnelle n’est prise, le changement climatique pourrait rendre les îles Marshall inhabitables.

En juillet, Chip Fletcher, climatologue à l’Université de Hawaï, s’est exprimé lors de la conférence sur le changement climatique, qui s’est tenue à Majuro, la capitale des îles Marshall. Il a notamment discuté des éventuelles mesures d’adaptation.

Lorsque le climatologue a présenté à l’audience une carte représentant Majuro sous 10 mètres d’eau, un cri de surprise s’est fait entendre dans la salle. « 1,5 pour rester en vie » est le mantra de la survie pour les militants écologistes du Pacifique.

« Nous allons dépasser ce 1,5 °C », a déclaré Chip Fletcher au public avant d’ajouter « Nous pouvons faire quelque chose à ce sujet. »

Citant les exemples de remise en état des terres aux Maldives, aux Émirats arabes unis et ailleurs dans le monde, le climatologue a indiqué que le dragage d’une zone peu profonde du lagon de Majuro pourrait être une option pour construire une île suffisamment élevée au-dessus de la mer pour être sûr.

« Le dragage et la remise en état des terres n’ont rien de nouveau. Il ne s’agit pas d’une technologie magique. C’est juste très cher », a expliqué Chip Fletcher. « Autre point négatif : c’est préjudiciable à l’environnement. » Bien que les répercussions sur l’environnement soient très importantes, le scientifique a confié qu’il « préférai[t] détruire quelques récifs coralliens plutôt que de voir une culture toute entière disparaître. »

 

UN SENTIMENT D’URGENCE PRÉSENT DEPUIS LONGTEMPS

Mark Stege, consultant en climatologie et conseiller de l’atoll Maloelap, travaille depuis 2010 sur des projets d’adaptation climatique. Il souligne que pendant des décennies, les îles Marshall ont été façonnées par les gens : il mentionne le dragage effectué par l’armée américaine pour combler les mejje, les platiers situés entre les îles.

Il met l’accent sur l’importance d’une gestion communautaire des ressources et d’une surveillance environnementale. C’est à contre-cœur qu’il concède que le dragage du lagon de Majuro figure sur la toute petite liste des options viables.

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« Je suis intimement convaincu que la construction d’îles va avoir lieu », confie Mark Stege. « J’ai essayé de le dire de la meilleure des façons, mais c’est dur d’annoncer cela publiquement. » Avant que cela ne se produise, il précise que des études approfondies devront être menées pour déterminer les sites adaptés à un éventuel chantier d’élévation.

Peu importe la solution choisie, il est impératif que les Marshallais soient inclus dans le projet et ne restent pas en marge d’un effort mené par des étrangers, confie Mark Stege.

Le sentiment d’urgence n’est pas nouveau. « Je pense que l’urgence a toujours été là avec d’autres problèmes importants, notamment les problèmes de santé qui résultent des tests d’armes nucléaires ou encore la construction de centres d’éducation, le chômage et le changement climatique. »

« Si nous décidons d’élever les îles, nous devons également élever le bien-être des personnes qui y vivent », a-t-il déclaré.

 

UNE CULTURE ET UNE IDENTITÉ EN PÉRIL

Hilda Heine, présidente des îles Marshall, a déclaré à National Geographic que son pays s’était concentré sur l’atténuation des effets du changement climatique. Toutefois, elle estime qu’il est nécessaire de mettre davantage l’accent sur l’adaptation, notamment en envisageant de construire plus haut.

Dans un premier temps, une consultation publique doit avoir lieu. Pour la présidente, les gouvernements locaux, les iroji ou les chefs, les chefs des clans et les autres dirigeants traditionnels doivent tous être entendus.

À Ejit, une digue est reconstruite pour tenter de tenir l’eau qui monte à distance.

« Pour être pris en considération, il est nécessaire que les citoyens réfléchissent à la question suivante : devons-nous simplement laisser nos îles disparaître et déménager ou devons-nous avoir un endroit donné imaginé et construit au-dessus de nos îles », ajoute la présidente de l’archipel.

Le gouvernement d’Hilda Heine mène actuellement des discussions préliminaires et prépare la rédaction d’un Plan d’adaptation national.

Il serait très coûteux de construire une île suffisamment élevée pour être sûre. C’est pour cela que travailler avec des nations partenaires comme les États-Unis, Taiwan et le Japon, sera essentiel, indique la présidente avant d’ajouter « Si les Marshallais sont totalement d’accord avec une telle idée, alors nous pourrons… demander de l’aide à l’étranger. »

Les États-Unis, qui ont effectué 67 tests nucléaires dans les îles Marshall entre 1946 et 1958, ont signé un Traité de libre-association, qui permet à quelques 28 000 Marshallais de vivre et travailler dans la république fédérale. Les États-Unis gèrent également une installation de plusieurs milliards de dollars dédié au test de missiles. Celle-ci se trouve sur l’atoll de Kwajalein, qui est très menacé par les conséquences du changement climatique.

« Je pense qu’il est très clair qu’en tant que Marshallais, vous voudriez vous assurer que l’archipel, sa culture et son identité ne disparaissent pas », déclare Hilda Heine. Selon elle, si tout le monde émigre de l’archipel et abandonne les îles, les répercussions sur la préservation de la culture marshallaise et sur la souveraineté politique et territoriale seront très négatives.

Depuis des siècles, les habitants des îles Marshall sont liés à leurs terres ancestrales à travers leur famille et leur clan. Après les essais nucléaires, des habitants avaient été contraints de quitter leur île pour une autre, ce qui a conduit à l’urbanisation et à une perturbation du régime traditionnel foncier des terres.

Si, à cause du changement climatique, les Marshallais doivent élever l’île et regrouper la population résidente qui compte 55 000 habitants, les liens avec les terres ancestrales seront encore plus coupés.

« Nous ne choisissons pas de vivre sur certaines îles », indique la présidente des îles Marshall. « Nous vivons tous sur notre île car c’est l’endroit auquel nous appartenons. Déménager d’une île à l’autre n’est pas naturel. Ce n’est pas si simple que cela. »

Ben Graham, premier secrétaire et conseiller de la présidente, explique que dans un pays où le gouvernement possède moins d’1 % des terres du pays, l’identité des Marshallais est liée à des parcelles de terres spécifiques.

 

LE COMPTE À REBOURS ENCLENCHÉ

Comme le souligne Ben Graham, des efforts d’adaptation sont déjà menés, parmi lesquels figurent le renforcement de la sécurité alimentaire et de l’eau, la construction d’infrastructures qui résistent au changement climatique, la fortification du littoral et la mise en place d’autres protections côtières. Construire une nouvelle île est « la solution de tout dernier recours », déclare le premier secrétaire.

Toutes les ressources qui seraient affectées à la construction d’une île le seront « pour que nous gardions la tête hors de l’eau », a indiqué Ben Graham.

En attendant, les inondations côtières sont plus fréquentes dans les îles Marshall et ceci devrait empirer. Le temps étant compté, il convient d’accélérer le rythme des consultations, des études et des mesures d’adaptation avant que les inondations occasionnelles ne commencent à perturber la vie de l’île.

Le basket-ball est un sport très apprécié aux îles Marshall. L’analogie utilisée par Ben Graham est donc appropriée : « Notre existence est en quelque sorte un compte à rebours. Il ne s’agit pas d’un chronomètre de trente-secondes, mais de trente ans. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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