Des Parisiens cherchent à faire resurgir une rivière enfouie au début du 20e siècle

La Bièvre du Paris de Victor Hugo, enfouie en 1912 pour des raisons de salubrité, va refaire surface çà et là grâce aux efforts d’amoureux de cette rivière légendaire.

Publication 2 déc. 2021, 16:38 CET, Mise à jour 6 déc. 2021, 10:08 CET
En dehors de Paris, dans la vallée de la Marne, la Bièvre continue de traverser le ...

En dehors de Paris, dans la vallée de la Marne, la Bièvre continue de traverser le paysage urbain à l’air libre.

Photographie de Michael Lumbroso, REA/Redux, Redux

Il y a bien longtemps, une rivière traversait mon quartier de la Rive gauche à Paris. La Bièvre entrait par la lisière sud de la ville, au niveau de l’actuel parc Kellerman, dans le 13e arrondissement. Puis elle alimentait moulins et tanneries, traversait le 5e arrondissement et se jetait dans la Seine. Mais au début du 20e siècle, la Bièvre était devenue si odoriférante et si polluée qu’on a décidé de l’enterrer et de dévier son cours vers les égouts.

On associe souvent la Seine à la rêverie et à l’amour mais les millions de touristes qui débarquent à Paris chaque année ignorent pour la plupart l’existence de la Bièvre (son seul affluent parisien). Depuis longtemps maintenant, des habitants passionnés nourrissent l’espoir de voir un jour cette rivière mythique couler à l’air libre à nouveau.

Ce cliché pris vers 1898 par le célèbre photographe Eugène Atget montre la Bièvre coulant dans le 13e arrondissement sous l’actuelle rue Edmond Gondinet.

Photographie de Eugène Atget

Leur rêve est sur le point de se réaliser. Ces dernières années, des pans de la rivière ont été découverts dans des villes situées en amont. La maire de Paris vient d’ailleurs de lancer une étude de faisabilité pour savoir où il serait possible de lui faire refaire surface dans la capitale. À l’instar de projets étrangers de restauration fluviale (à Madrid et à Séoul notamment), la renaissance de la Bièvre reflète une transition verte en matière d’urbanisme et de mode de vie en amont des jeux olympiques de 2024.

« Ce projet connaît une dynamique nouvelle à cause de la crise climatique, des canicules de plus en plus fréquentes et de la menace qui pèse sur la biodiversité », explique Dan Lert, adjoint à la maire de Paris en charge de la transition écologique, du plan climat, de l’eau et de l’énergie. « Nous ne pouvons pas poursuivre sur notre lancée en matière d’urbanisme […] Les habitants attendent que nous adaptions notre ville aux défis environnementaux. »

 

UNE CARTOGRAPHIE CHANGEANTE

La Bièvre jaillit de sa source à Guyancourt, à environ 35 kilomètres au sud-ouest de Paris. Cette rivière d’abord parsemée de rochers serpente ensuite dans quatre départements différents avant de se déverser dans des bassins forestiers alimentant les fontaines du château de Versailles. De là, la rivière hydrate une multitude de villes de banlieue et entre sous terre dans une station d’épuration située juste de l’autre côté du périphérique.

Elle n’est à l’air libre que 20 kilomètres environ ; intra-muros, ses tout derniers bras à ciel ouvert ont été remblayés en 1912. À Gentilly et dans d’autres villes de banlieue, on a fini de sceller la rivière dans les années 1950. Sur les trottoirs parisiens, un itinéraire constitué par des médaillons indique l’ancien cours de la Bièvre. Il existe d’autres vestiges mais il faut avoir l’œil bien ouvert : c’est la courbe d’une rue qui épouse le lit de la rivière, c’est une rue qui a gardé le nom d’un moulin démoli (la rue du Moulin-des-Prés), c’est une trappe secrète dans une cave qui ouvre sur la rivière, c’est (depuis la salle de projection de l’Escurial) la vue secrète de tanneries intactes depuis l’enfouissement de la Bièvre.

Comme l’explique le livre Sur les Traces de la Bièvre parisienne, la rivière s’est formée il y a des milliers d’années. Au néolithique (5000 av. J.-C.), la Bièvre coulait à l’endroit de l’actuel lit de la Seine et cette dernière serpentait sous les collines de Belleville et de Montmartre. Les inondations et l’érosion ont permis à la Seine de réquisitionner le cours de la Bièvre et, par la même occasion, de voler sa place dans l’imaginaire des habitants.

Par la suite, la Bièvre a été modifiée par les humains. Des moines en ont rectifié le cours pour irriguer leurs cultures, puis des meuniers en ont fait leur pousse-moulin, des tanneurs s’en sont servi pour remplir des cuves à faire tremper les peaux d’animaux, et les coupeurs de glace allaient s’approvisionner dans des bassins à la Glacière.

Dans ce fief de saleté et de labeur, la lutte pour l’accès à l’eau n’a pas tardé à générer des conflits entre les différents corps de métier : teinturiers contre lavandières, tanneurs contre bouchers… Au 13e siècle, le parlement de Paris a ordonné aux bouchers de jeter les entrailles des animaux dans la Bièvre plutôt que dans la Seine. Puis celui est revenu sur ses pas mais sans parvenir à faire barrage au flot d’ordures qui s’y déversait. La Bièvre est alors devenue un cloaque rance gorgé de maladies.

 

L'ÂME DANS L'EAU

Au fil des années, j’ai recueilli la tradition orale qui entoure la Bièvre et certaines légendes sont aussi troubles que les eaux de la rivière. Il y a l’histoire de Gentilia, nymphe transformée en rivière par la déesse Diane pour échapper à un soldat troyen qui était à ses trousses. Il est également question d’un dragon qui aurait terrifié la ville avant d’être refoulé dans la Bièvre par Saint-Marcel au 4e siècle.

On dit aussi qu’une créature vivait sur l’île aux Singes, nichée entre deux bras de Bièvre. Selon la légende, les laborieux y folâtraient dans la plus pure débauche et les bateleurs y laissaient gambader leurs singes. Mais peut-être que le mot « singes » était plus simplement une allusion argotique aux « patrons », qui sait…

Même les origines du nom de la rivière sont obscures. Selon certains historiens, « Bièvre » viendrait de beber, qui signifie « castor » en langue celte. Il n’existe cependant aucune preuve scientifique que des castors aient un jour habité la zone (malheur au 13e arrondissement pour en avoir mis un sur son blason !) En celte, le nom peut aussi faire référence à la boue. Mais il pourrait tout aussi bien venir de « bibere », qui signifie boire en latin. Selon d’autres, Bièvre viendrait tout simplement de « bief » (un canal artificiel servant à acheminer l’eau vers la roue du moulin).

Photo prise vers 1865 qui montre la Bièvre et les tanneries qui la bordent au bout de la rue des Gobelins, dans le 13e arrondissement de Paris.

Photographie de Charles Marville, Alamy Stock Photo

Peu importe, le fait est que cette petite rivière avait une sacrée réputation. Elle a inspiré des générations d’artistes et d’écrivains. À la Renaissance, dans Gargantua, le paillard François Rabelais décrivait des festins de grenouilles et d’écrevisses ramassées dans la Bièvre. Henri Rousseau a peint une scène plus bucolique intitulée « Les Rives de la Bièvre près de Bicêtre ». Dans Les Misérables, Victor Hugo fait la description du pont situé à côté du moulin de Croulebarbe où Marius rêve de Cosette. Dans un poème, il mentionne d’ailleurs « ce charmant paysage de la [vallée de la] Bièvre » que creuse un « ruisseau de moire et de soie ».

Malgré ses trois mètres de large à peine, la Bièvre est vite devenue la locomotive de l’industrie parisienne. Elle pouvait se targuer de compter sur sa rive la manufacture des Gobelins, qui a commencé par être un atelier de teinturiers au 15e siècle. Selon la légende, il y avait un je-ne-sais-quoi de spécial dans l’eau de la Bièvre à l’origine de l’écarlate qui a fait la réputation de ces teinturiers dans le monde entier. (Selon Rabelais, cet ingrédient spécial n’était rien d’autre que de l’urine de chien). Plus tard, parrainée par la couronne, la manufacture des Gobelins a fourni des tapisseries aux monarques français.

 

LE POUVOIR AU PEUPLE

À Paris, on n’a pas vu la Bièvre depuis si longtemps que la fascination pour ce cours d’eau a atteint son apogée. « C’est une rivière minuscule, avec un débit faible, mais historiquement elle a suscité énormément d’intérêt », affirme Alain Cadiou, spécialiste de l’eau et président d’Union Renaissance de la Bièvre, collectif regroupant une trentaine d’associations à but non lucratif. Chacune de ces associations a un objet différent allant de la promotion de l’héritage culturel de la rivière à la protection de l’environnement. (Un exemple : plus de 2 000 personnes participent chaque année à la Marche de la Bièvre, parcours printanier qui s’élance à minuit et suit le cours de la rivière).

Après une étude poussée réalisée en 2001, Bertand Delanoë, maire de l’époque, avait décidé que cela coûterait trop cher de réhabiliter l’ancien cours d’eau. Mais cela n’a pas empêché associations et gouvernements de faire campagne ensemble dans le bassin de la Bièvre. Les projets de réouverture de la Bièvre qui ont vu le jour en banlieue ont été couronnés de succès. « Il faut reconnaître le travail de ces groupes importants, déclare Dan Lert. Ce sont ces amoureux de la Bièvre qui ont favorisé le dialogue quant à la renaissance de la rivière et qui ont dynamisé le mouvement. »

« Le travail de réduction de la pollution de la Bièvre a pris longtemps […] mais aujourd’hui, la qualité de l’eau est vraiment meilleure », affirme Marie Bontemps, chargée de mission pour le « contrat Bièvre eau-climat » au Syndicat Mixte du Bassin Versant de la Bièvre.

À Fresnes, un parc a vu le jour en 2003 et forme aujourd’hui une zone forestière luxuriante à la faune riche le long de la Bièvre. En 2016, L’Haÿ-les-Roses a suivi l’exemple et rouvert un bras de 650 mètres ainsi qu’une promenade longeant les rives réaménagées. En outre, les villes d’Arcueil et de Gentilly (villes collées à Paris) dévoileront leur projet de réouverture commun dans le parc du Coteau-de-Bièvre en 2022.

« La Bièvre retournera aux portes de Paris et redeviendra un confluent de la Seine, assure Dan Lert. Avant, on la redirigeait vers des usines de traitement des eaux usées avant qu’elle n’atteigne la ville. Donc, en 2021, elle [sera redevenue] une véritable rivière […] Et il y a aussi les jeux olympiques de 2024 qui se profilent. Nous faisons tout pour faire en sorte que la qualité de l’eau de la Seine soit assez bonne pour qu’on puisse y organiser des épreuves de nage. »

 

CANALISER L'AVENIR

Avec ses deux millions d’habitants, Paris est la ville la plus densément peuplée d’Europe, et la réouverture de la rivière pose des problèmes techniques importants. Au 19e siècle, l’urbanisme parisien a connu un séisme. Le baron Haussmann a rasé les quartiers médiévaux pour faire de la place à ses grands boulevards. Il a missionné Eugène Belgrand pour créer un réseau d’égout dont on se sert encore aujourd’hui.

Tous deux étaient convaincus que la seule solution au problème de la pollution de la Bièvre était de la supprimer purement et simplement. « Le ruisseau infect de la Bièvre ne versera plus ses flots fangeux dans la Seine », proclamait Georges-Eugène Haussmann en 1858. Dans le sud de Paris, le canal souterrain est profond parce que la vallée a été remblayée sur une hauteur d’une vingtaine de mètres pour niveler les collines (la topographie en a jamais été bouleversée).

Aujourd’hui, les urbanistes n’ont aucune intention de creuser un canyon ou de détruire des immeubles parisiens pour que la Bièvre retrouve le grand air. Et dans certains endroits comme au square René-Le Gall, la rivière n’est qu’à trois mètres sous terre. Situé à l’endroit où se trouvait l’île des Singes, ce square verdoyant, ancien jardin de la manufacture des Gobelins, est un des trois lieux envisagés pour découvrir la Bièvre. (Le parc Kellerman et l’annexe du Muséum d’histoire naturelle complètent la liste).

L’étude qui est en train d’être réalisée réévalue ces emplacements à la lumière de projets d’urbanisme récents, s’intéresse uniquement aux solutions gravitationnelles et écarte tout recours à des systèmes de pompes hydrauliques. Dan Lert espère qu’on découvrira au moins un bras avant la fin du mandat municipal en 2026.

La renaissance de la Bièvre n’est pas qu’un moyen de rafraîchir la ville, de lutter contre le réchauffement climatique et de réintroduire la nature en milieu urbain. Cela crée également un meilleur cadre de vie pour les habitantes comme moi, qui rêvent de voies vertes plutôt que de béton, et de prendre l’apéritif avec des voisins sur des quais autrefois parcourus par Rabelais.

« La Bièvre a coulé à Paris pendant des milliers d’années, conclut Alain Cadiou, il serait raisonnable de lui faire refaire surface. »

Mary Winston Nicklin est journaliste et réviseure indépendante. Elle vit entre Paris et la Virginie. Retrouvez-la sur Twitter. Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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