Grimpeurs-cueilleurs, un métier à risque à la cime des arbres

Une poignée de grimpeurs-cueilleurs sillonnent la France pendant plusieurs mois pour récolter des graines en haut des arbres. Un métier itinérant et en pleine nature, qui évolue avec le changement climatique.

Publication 29 oct. 2021, 16:43 CEST
Depuis 2006, l’entreprise Sitka propose ses services de récolte de graines à  l’Office National des Forêts ...

Depuis 2006, l’entreprise Sitka propose ses services de récolte de graines à  l’Office National des Forêts (ONF).

Photographie de Vincent Dousset / Sitka

La cime d’un cèdre tangue. Ce n’est cette fois-ci pas le mistral, pourtant un habitué de cette forêt communale de Bonnieux, dans le sud-est de la France, qui cause ces ondulations. C’est un être humain d’une quarantaine d’années. Casqué, encordé, et perché sur les plus hautes branches de l’arbre, à une vingtaine de mètres de hauteur, Vincent Dousset se contorsionne pour attraper des cônes de cèdres. Ce faisant, il discute avec son collègue Steven Duprez, perché sur le cèdre voisin. La conversation est rythmée par le bruit sec des cônes qui tombent sur une bâche tendue entre les deux arbres, spécialement placée ici pour recueillir les fruits . Un « tac » presque toutes les deux secondes : la récolte est bonne. La scène transpire l’aisance en altitude. Vincent et Steven voltigent dans les cimes comme d’autres lacent leurs chaussures : sans vraiment y penser.

L’expérience y fait : Vincent travaille en tant que grimpeur-cueilleur depuis dix sept ans, Steven depuis douze ans. Ils ont co-fondé Sitka avec deux autres personnes. Depuis 2006, ils proposent leurs services de récolte de graines à la cime. Leur client : l’Office National des Forêts (ONF). Les fruits sont ensuite envoyés dans l’unique « sécherie » de l’ONF, celle de la Joux, dans le Jura. Là-bas, les graines seront extraites des fruits, nettoyées, triées, et conditionnées, avant d’être envoyé dans des pépinières, qui feront naître des arbres. L’objectif : alimenter les forêts françaises. Avoir de quoi remplacer les arbres morts et ceux coupés pour être vendus.

« Ces graines de cèdres vont sûrement finir le nord de la France, pour remplacer des épicéas mal en point. Avec le réchauffement climatique, de nombreuses essences d’arbres souffrent de stress hydrique. Les cèdres, eux, originaire d’Afrique du Nord, supportent une grosse amplitude thermique» expose Vincent.

Récolte des cônes de cèdres.

Photographie de Vincent Dousset / Sitka

Cette arrivée des arbres du sud vers le nord fait partie du plan de relance de la forêt française, décidé fin 2020. « Ce plan amplifie énormément les commandes d’essence méridionales (comme le chêne pubescent ou le cèdre) à destination du nord de la France. C’est de l’ordre de dix à vingt fois plus qu’il y a quelques années» nous précise Jérôme Lejeune, technico-commercial à l'Office national des forêts. « L’enjeu est de trouver des essences résistantes au changement climatique qui sont aussi exploitables pour la production de bois, pour la filière construction par exemple».

La cinquantaine de personnes qui travaillent avec Sitka sont le premier maillon de cette nouvelle ligne de conduite pour les forêts publiques. Plus largement, « toutes les récoltes qui nécessitent de la grimpe passent par les mains de Sitka » confirme Jérôme Lejeune. Ces «hommes écureuils» sont donc à l’origine d’une bonne partie des forêts publiques françaises. Depuis une quinzaine d’années, plus de 35 essences ont été récoltés par eux, chaque essence nécessitant des techniques de grimpe et de récolte particulières.  Ces  grimpeurs-cueilleurs interviennent partout en France, sur près d’une centaine de sites, lors d'une période qui peut s'étendre de septembre à février.

Malgré l’ampleur de la tâche, c’est une profession qui s’apprend sur le tas.« Il n’y a pas de formation pour faire ce métier. Toutes les personnes qui travaillent avec nous ont un diplôme, plus ou moins en lien avec cette activité : cordiste, éducateur de grimpe d’arbre, élagueur, ou encore spéléologue » retrace Steven, anneau à l’oreille et bonnet vissé sur le crâne. Des habitués des baudriers et des mousquetons, en somme. Vincent acquiesce. Il est venu au métier par un mélange d’amour de la nature et de hasard. « J’étais dans la spéléologie, l’escalade, j’étais aussi accompagnateur en montagne et j’ai croisé quelqu’un de l’ONF. À l’époque, ils cherchaient des personnes pour monter aux arbres. J’ai accepté » sourit-il.

Le métier se développe dans les années 80, pour répondre à une forte demande de reboisement. Les grimpeurs-cueilleurs montaient alors aux premières branches - qui se trouvent parfois à plus de vingt mètres au dessus du sol - par le biais de plusieurs échelles d’environ trois mètres qu’ils accrochaient au tronc de l’arbre en grimpant. Les accidents étaient nombreux. « C’est devenu beaucoup plus sûr aujourd’hui » explique Vincent. Les grimpeurs lancent dorénavant une corde attachée à un poids autour des premières ramifications pour ensuite se hisser grâce à un système de rappel.

Une poignée de grimpeurs-cueilleurs sillonnent la France pendant plusieurs mois pour récolter des graines tout en haut des arbres.

Photographie de Vincent Dousset / Sitka

Ici dans le Luberon, à Bonnieux plus précisement, nul besoin d’un tel stratagème. Les cèdres où se trouvent Vincent et Steven sont généreux en branches. Les « hommes-écureuils » s’y rendent avec une seule échelle, apposée contre le tronc, ou bien simplement à la force des bras. Les arbres, eux, ne dépassent pas les vingt mètres de haut. Cela n’empêche pas une vue panoramique sur les alentours.

« On voit la canopée des cèdres et le mont Ventoux au loin. C’est très beau » se réjouit Steven. Un plaisir pour les yeux doublé du luxe de pouvoir prendre un peu son temps. « Ici on a la chance de se balader en forêt pour choisir les arbres sur lesquels on va grimper, notamment en fonction du nombre de fruits et de leur maturité » poursuit-il. Une démarche qui fait beaucoup du sel de leur métier. « Nous devons de temps en temps aller chercher des arbres dans des endroits très sauvages, et c’est vraiment magnifique. Nous campons alors en pleine nature, parfois plusieurs semaines d’affilées » poursuit Vincent. « C’est dur de revenir à la réalité ensuite. Quand je prends l’autoroute, ou que je vais dans un magasin, je trouve ça hyper violent » soupire-t-il à l’heure de la pause. Il souffle sur sa tisane de thym, herbe qu’il vient tout juste de cueillir aux pieds des cèdres. « En haut des arbres, cela ouvre un horizon. Je pense parfois à l’origine des forêts sur Terre, il y a plus de 300 millions d’années. Forcément, on se sent tout petit ».

Les « hommes-écureuils » se retrouvent pourtant régulièrement à travailler dans des forêts moins enchanteresses, où la monotonie prend le pas sur l’émerveillement. Certaines années, ils passent près de deux mois dans des « vergers à graines ». « Ce sont des arbres plantés avec un très fort espacement, que l'on stresse énormément pour leur faire produire des fruits » explique Jérôme Lejeune. La seule évocation de ces champs d’arbres, parfaitement alignés, où rien ne dépasse, suffit à ternir les voix et tempérer l’enthousiasme. « La grimpe devient vite répétitive et monotone » explique Steven. 

Ces vergers à graines prennent surtout la forme de pins maritimes, dans le Sud-Ouest de la France. Et pour cause : il y a deux ans, sur environ 60 millions d’arbres plantés en France, près de 40 millions étaient des pins maritimes, appréciés des constructeurs et des fabricants de palettes. De quoi alimenter la demande de ces graines. Elle devrait toutefois diminuer. «On est en train de finir de reboiser toute une parcelle qui avait été dévastée par une tempête. Le pin maritime restera la première espèce de reboisement - on coupe ces arbres tous les vingt à vingt-cinq ans - mais on devrait arriver à une routine de 20 millions de pins maritimes plantés par an» explique Jérôme Lejeune.

Sûrement un soulagement pour l’équipe des « hommes-écureuils »,  même s’ils n’en restent pas moins lucides sur l’ensemble de leur activité, que ce soit dans les épicéas du Juras, les érables du nord, ou encore les pins cembros des Alpes... « Si nous n’existions pas, la forêt se porterait très bien. Elle n’a pas besoin de nous pour se régénérer » explique Steven. « On fait ce métier pour les humains -et on ne devrait pas être dans une telle course à la productivité » souffle-t-il, échelle coincée sous le bras, hâtant le pas vers le prochain cèdre. Il marque une courte pause, puis concède. « Malgré tout, ça reste un beau métier de contribuer à planter des arbres ».

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