La grotte Cosquer, un chef d’œuvre en péril

La montée du niveau de la mer menace ce joyau de l’art pariétal. Les chercheurs se sont lancés dans une course contre la montre pour l’étudier avant sa submersion.

Publication 26 juin 2021 à 11:05 CEST
Vue générale de la Salle 1 (depuis le Secteur 123) vers le panneau des chevaux.

Vue générale de la Salle 1 (depuis le Secteur 123) vers le panneau des chevaux.

Photographie de Luc Vanrell (original argentique)/MC DRAC/SRA PACA

Plus qu'un trésor menacé, c'est un chef d’œuvre condamné. Dans les calanques entre Marseille et Cassis, la grotte Cosquer est vouée à être engloutie par la montée du niveau de la mer. Face à ce scénario inéluctable, les scientifiques se mobilisent pour mener les derniers inventaires avant disparition. Car Cosquer représente un site préhistorique unique, la seule grotte ornée paléolithique dont l’accès est aujourd’hui sous-marin. 

Les plus anciennes traces de son occupation remontent à 27 000 ans, et les plus récentes à 14 000 ans. À l'époque de sa fréquentation par nos ancêtres, le niveau de la mer était 135 m plus bas et elle se trouvait à environ 6 à 8 km de l’eau. De leur passage, les hommes préhistoriques ont laissé des témoignages d'une grande richesse - plus de 500 gravures ou peintures, tapissant quasi toutes les parois encore visibles - qui font de Cosquer l'équivalent marin de sites comme Chauvet ou Lascaux.

Parmi les œuvres répertoriées figurent des dizaines de mains négatives d’hommes, de femmes et d’enfants, des signes géométriques, des symboles sexuels, et surtout un bestiaire d'une diversité exceptionnelle. À côté du casting classique de l'art pariétal, les figures récurrentes de bisons, de chevaux et d’aurochs entre autres, la grotte abrite des représentations d'animaux marins : pingouins, phoques, probables méduses et poissons.

« L’influence du monde animal marin fait l’originalité de la grotte Cosquer, souligne le paléolithicien Cyril Montoya, conservateur en chef du patrimoine et responsable scientifique de l’équipe en charge de l’étude de la grotte. Les dessins de pingouins et de phoques sont les seuls connus. Les poissons sont un peu plus représentés dans l’art mobilier du paléolithique supérieur et sur certaines parois ornées. »

Secteur 204 : vue générale des pingouins PIN001 à PIN003.

Photographie de Michel Olive/MC DRAC/SRA PACA

Toute cette faune rupestre est devenue inaccessible il y a 7 000 à 8 000 ans, lorsque, après la fin de la période glaciaire et la fonte des calottes de glace, la remontée des eaux a noyé progressivement l’entrée de la grotte, préservant ce patrimoine de toute intrusion jusqu'à la fin du XXe siècle.

En 1985, elle est découverte par un plongeur professionnel, Henri Cosquer, mais reste encore quelques années un secret jalousement gardé, connu d'une poignée d'initiés. Seul le cinquième de la grotte est alors hors de l’eau et l’accès aux salles émergées représente un exercice périlleux. L’entrée, à 37 m de profondeur, donne sur un boyau totalement immergé de 116 m de long.

Le moindre coup de palme trop vigoureux peut y soulever un brouillard de sédiments propre à désorienter dangereusement les plongeurs et restant en suspension durant des jours. Un drame survient en 1991, avec la noyade de trois personnes parties explorer la grotte, qui précipite la révélation de son existence aux autorités. Plusieurs campagnes d’exploration seront menées au début des années 1990 et à l’aube des années 2000, mais les difficultés d’accès freinent les fouilles, d’autant que la découverte de Chauvet, en 1994, focalise l’attention des spécialistes.

Reléguée au second plan, l’étude de la grotte Cosquer est redevenue une priorité par la force du changement climatique. « Le réchauffement est une réalité à Cosquer. On l’observe parfaitement depuis sa découverte, explique Cyril Montoya. Le niveau de l’eau est de plus en plus haut dans la grotte. Il varie en fonction des changements de pression de l’air dans la cavité et de la marée, mais il monte. Ces dix dernières années, il a connu des variations de plus de 15 cm. » Les chevaux, en particulier, boivent de plus en plus souvent la tasse.

Grotte Cosquer. Couloir d'accès à la Grotte Cosquer, Marseille (Bouches-du-Rhône). 

Photographie de Luc Vanrell (original argentique)/MC DRAC/SRA PACA

Le premier volet d'une campagne de fouilles d'urgence sera lancé cet été. À la manœuvre, une équipe interdisciplinaire composée d’une quinzaine de scientifiques, archéologues, karstologues, hydrogéologues, géomorphologues et topographes formés à la plongée spéléologique pour l’occasion. « C’est une aventure originale, poursuit Cyril Montoya. Nous sommes tous formés pour travailler sur le monde terrestre, pas sous l’eau. Mais la difficulté d’accès donne du charme à cette grotte. La mer sert un peu de filtre, on remonte le temps et on rentre dans un autre monde. »

Si ces fouilles tiennent de la course contre la montre, la grotte leur impose son propre rythme, un tempo lent, dicté par les fortes contraintes du milieu naturel. « On est face à un monument en cours de destruction, mais on amorce un travail qui est destiné à durer plusieurs dizaines d’années, insiste le spécialiste. Il mobilise beaucoup de problématiques et les fenêtres d’accès, qui dépendent de la météo, sont aléatoires et compliquées. »

Les études et fouilles à venir répondent à de multiples objectifs. Elles visent notamment à préciser la chronologie des activités humaines menées dans la grotte, via l’étude des parois et des sols archéologiques. Une double lecture qui devrait aussi permettre de préciser à nouveau les multiples occupations de Cosquer. Au-delà, les scientifiques espèrent aussi « comprendre quelles ont été les influences, l’originalité de Cosquer par rapport aux autres grottes ornées françaises, dont l’épicentre se trouve dans le sud-ouest, indique Cyril Montoya.

Autour de 20 000 ans, la culture gravettienne, caractérisée notamment par ses Venus et son industrie osseuse, et qui couvrait toute l’Europe occidentale et centrale, connaît une partition avec l’apparition de la culture solutréenne/badegoulienne/magdalénienne à l’Ouest et épigravettienne à l’Est du Rhône. Cosquer se trouve à la confluence entre ces deux mondes. »

Parallèlement au travail des scientifiques, une réplique grandeur nature de la grotte est en cours de réalisation. Ce fac-similé devrait ouvrir ses portes au public à l’été 2002 à la Villa Méditerranée, à Marseille. Des vestiges de l’original pourront-ils être sauvés des eaux ? Pour Cyril Montoya, la dépose de certaines œuvres, quoique techniquement compliquée, fait partie des pistes envisageables. « En France, on est plus dans l’idée de conserver sur place le patrimoine. Mais la problématique de conservation de la grotte Cosquer est très particulière. » Un cas unique en son genre.

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