La moitié de la population mondiale d’orques pourrait disparaître d’ici 30 ans

Les mammifères marins sont menacés par une contamination aux PCB qui touche toute la chaîne alimentaire.

Ces mammifères marins très sociables vivent en groupe et peuvent chasser en équipe, travaillant parfois en tandem afin de former des vagues dans le but de faire tomber dans l’eau une proie installée sur de la glace flottante. Les orques, ces animaux rusés de deux tonnes à la peau tachetée et à la vie familiale riche, ont survécu, malgré l’abattage massif dont elles ont fait l’objet, leur capture à l’aide de filets et leur périple en camion ou en avion vers des parcs marins à thème.

Mais une nouvelle étude publiée le 26 septembre dans la revue Science révèle que plus de la moitié de la population mondiale d’orques pourrait disparaître d’ici 30 à 50 ans, à cause de plusieurs produits chimiques toxiques pourtant interdits dans le monde.

Les polychlorobiphényles, ou PCB, sont des composés organiques dont la durée de vie est très longue et qui étaient autrefois utilisés dans les condensateurs, les peintures à l’huile et les liquides de refroidissement, avant d’être jugés si dangereux que leur fabrication fut interdite aux États-Unis et dans d’autres pays dans les années 1970 et 1980. Aujourd’hui, les orques qui vivent dans l’hémisphère nord figurent sur la liste des animaux les plus contaminés sur Terre par ces produits.

Aujourd’hui encore, les PCB sont suspectés de modifier le comportement des orques, d’endommager leur système immunitaire et d’affecter leur reproduction, au point que de nombreuses familles de ces cétacés à dents, qui sont en fait des dauphins, pourraient disparaître dans les prochaines décennies selon les scientifiques.

« Alors que nous pensions que ces produits chimiques ne constituaient plus une menace, ils sont en réalité encore présents, et à des niveaux de concentration qui vont continuer de présenter des risques importants », a expliqué Jean-Pierre Desforges, auteur principal de l’étude qui travaille au Centre de recherche arctique à l’Université d’Aarhus, située au Danemark.

Ces résultats sont « très inquiétants » selon le scientifique. En effet, si les PCB figurent parmi les menaces qui pèsent sur les orques, ce n'est pas la plus préoccupante.

 

UNE SUPERPRÉDATRICE CONTAMINÉE AUX PCB

Si les niveaux de concentration des PCB dans l’environnement ont d’abord chuté après que leur fabrication a été interdite dans le monde, ils restent depuis quelques années plutôt stables. Cela s’explique en partie par la présence de ces composants dans d’anciens produits, tels que les transformateurs, les revêtements de câbles et la peinture de certains navire. 80 % des stocks de PCB au monde n’ont pas encore été détruits.

Des orques chassent une baleine

En plus de cela, les PCB se décomposent lentement et sont attirés par les molécules des animaux vivants. Par conséquent, ils se sont frayés un chemin dans la chaîne alimentaire. Les orques sont des superprédatrices : elles se trouvent au sommet de la chaîne alimentaire, se nourrissent de poissons, de phoques, d’otaries, de requins et même de baleines et n’ont aucun prédateur naturel. Les substances cancérigènes s’accumulent donc dans leur lard.

Les orques nagent dans les eaux allant du Brésil à la Méditerranée et de l’Arctique à l’Antarctique. Contrairement aux prédateurs terrestres comme l’ours blanc, il leur est difficile de se débarrasser des PCB. Alors qu’il a été démontré que les PCB affectent la fertilité des orques à partir d’un certain seuil, certains individus présentent désormais des quantités de PCB 25 fois supérieures à ce seuil. Les femelles contaminent même leurs petits lors de la gestation ou en les allaitant.

« D’après les preuves obtenues au terme de plusieurs décennies de recherche, les PCB restent le polluant le plus préoccupant pour les animaux situés au sommet de la chaîne alimentaire dans l’hémisphère nord », indique Peter Ross, un des co-auteurs de l’étude et toxicologue spécialisé dans les mammifères marins pour Ocean Wise, le pan dédié à la recherche de l’Aquarium de Vancouver, situé en Colombie-Britannique.

Sachant cela, Jean-Pierre Desforges et ses collègues ont compilé les recherches sur les PCB réalisées sur 351 orques dans le monde entier, créant ainsi la base de données la plus importante de ce genre au monde. À l’aide des tendances d’accroissement des populations et des risques qu’engendrent des niveaux de PCB spécifiques, ils ont déterminé les taux de survie prévus au terme d’un siècle d’exposition à ces produits chimiques.

C’est ainsi qu’ils ont découvert que sur les 19 populations d’orques qu’ils avaient étudiées, 10 voyaient déjà leurs nombres diminuer et que l’exposition aux PCB allait entraîner une diminution du nombre d’orques au fil du temps. Les populations les plus fortement touchées sont celles qui vivent près des régions industrialisées autour du Détroit de Gibraltar et du Royaume-Uni : d’après les scientifiques, il resterait d’ailleurs moins de 10 individus dans les eaux britanniques. Les orques qui vivent au Japon, à Hawaï et dans le nord-est de l’océan Pacifique sont également menacées, car ces populations ont tendance à se nourrir de mammifères marins qui présentent eux-mêmes des niveaux de PCB importants. Les groupes qui vivent sous des latitudes élevées, c’est-à-dire autour de l’Islande, de la Norvège et des pôles, présentent une contamination minime et sont moins en danger.

Toutefois, les chercheurs reconnaissent les limites de l’étude : celle-ci se base sur la modélisation informatique et l’impact des PCB sur les orques est extrapolé d’études portant sur d’autres animaux.

« Il s’agit d’un très bon exercice, mais il faut prendre les résultats avec des pincettes », souligne James Meador, écotoxicologue au Centre scientifique des pêcheries du nord-ouest de l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (National Oceanic and Atmospheric Administration ou NOAA), qui n’a pas pris part à l’étude.

L’écotoxicologue estime tout de même que les résultats « tirent la sonnette d’alarme » car les PCB ne font qu’aggraver les autres menaces qui pèsent sur les orques.

 

UNE MULTITUDE DE MENACES

Pour comprendre comment cela est possible, il suffit de regarder ce qui se passe dans le nord-ouest du Pacifique et dans le détroit de Puget, à quelques kilomètres de Seattle, où est situé le bureau de James Meador.

C’est dans cette région que se trouvent les orques les plus étudiées au monde, des individus résidents du Sud menacés de disparaître qui se nourrissent de poissons. Pour identifier chaque orque et déterminer son appartenance à l’un des trois groupes de la région répertoriés par les lettres J, K et L, les scientifiques s’aident d’albums photo et des marques uniques arborées par les cétacés.

Alors que l’étude de Jean-Pierre Desforges montrait que les risques liés aux PCB étaient modérés pour cette population d’orques, leur nombre est passé de plusieurs centaines au 19e siècle à seulement 74 aujourd’hui. La menace est jugée si grande que le gouverneur de l’État de Washington a créé cet été un groupe de travail pour empêcher l’extinction de ces cétacés.

Les émotions des orques sont si sophistiquées que les tragédies qui touchent celles qui vivent près des humains font souvent parler et sont difficiles à regarder.

Cet été, le petit de J35 ou Tahlequah, une orque femelle de 20 ans, est mort 30 minutes après sa naissance. Sa mère l’a alors poussé avec sa tête pendant 17 jours, parcourant ainsi plus de 1 600 km.

Alors que le monde entier suivait cet animal faire son deuil, les scientifiques surveillaient une autre orque, J50, âgée de trois ans, qui semblait tout doucement mourir de faim. Ils lui ont administré des antibiotiques et ont prélevé dans son évent des échantillons d’air expiré à l’aide d’une boîte de Petri retournée et attachée à une longue perche. Des membres des tribus locales ont écrasé du saumon et ont tenté de la nourrir, mais elle a fini par mourir mi-septembre.

La semaine dernière, c’est une autre orque, le mâle K25, qui s’est montré très amaigri sur les photographies prises par des spécialistes.

Au sein de cette population, trois femelles sont actuellement en gestation, mais cela fait plusieurs années qu’aucun petit résident du Sud n’a survécu. Entre 2008 et 2014, Tucker, un croisé Labrador noir renifleur d’excréments était chargé de retrouver des déjections d’orques en mer pour les scientifiques qui les analysaient. L’étude, publiée l’an dernier, a révélé que près de 70 % de l’ensemble des gestations connues ne sont pas arrivées à terme.

« C’est la première fois en 30 ans que le nombre d’orques est aussi bas », a indiqué Lynne Barre, coordinatrice NOAA pour le rétablissement de la population d’orques.

De nombreux facteurs peuvent jouer un rôle dans le déclin de cette population, mais trois d’entre eux sont particulièrement importants. Tout d’abord, contrairement aux autres orques qui se nourrissent de phoques ou d’otaries, les orques résidents du Sud ne mangent quasiment que du saumon royal. Mais depuis des années, le nombre de ces saumons est en chute et chaque orque a besoin d’une cinquantaine de kilos de poisson chaque jour. Les orques doivent donc aller plus loin pour trouver de la nourriture, mais les nuisances sonores provoquées par la circulation maritime rendent difficile l’écholocalisation.

Lorsque les orques ont faim et qu’elles produisent plus d’efforts, elles métabolisent des graisses, ce qui libère dans leur sang des PCB et autres produits chimiques toxiques qui se trouvaient dans leur lard. Une fois dans le sang, les polluants peuvent affaiblir le système immunitaire des cétacés, augmentant leur risque de contracter une maladie. Ils peuvent aussi réduire de façon importante la fertilité ou agir comme une neurotoxine. Les orques peuvent alors être désorientées, ce qui complique encore plus leur recherche de nourriture. Plus une orque affamée perd de poids et plus le pourcentage de PCB dans son sang augmente, ce qui aggrave son état.

« Ces diverses menaces sont toutes en interaction», explique Lynne Barre.

 

Un groupe d'orques encercle une raie et un plongeur

IL FAUT AGIR VITE

Les orques peuvent vivre aussi longtemps qu’un être humain, ce qui signifie que certains individus étaient déjà nés au moment de l’apogée des PCB, pendant et après la seconde guerre mondiale. De plus, ces polluants ont une action lente, ce qui signifie que les adultes peuvent être affectés par les PCB s’ils y ont été exposés jeunes ou in utero.

Si l’on en croit Peter Ross, les populations qui semblent en bonne santé sont donc peut-être aussi en danger.

Si le nombre d’orques qui vivent dans le détroit de Puget est en chute, il est stable chez les individus nomades qui se nourrissent de phoques et d’otaries et qui passent non loin de là, et ce même s’ils présentent souvent des niveaux de concentration de PCB plus importants. Au Canada et en Alaska, le nombre d’orques repart actuellement à la hausse.

Peter Ross indique toutefois que « parfois les chiffres ne sont pas clairs », car les PCB peuvent toucher presque toutes les fonctions physiologiques.

Voici un exemple : à la fin des années 1980, les phoques communs faisaient leur grand retour en Europe après une baisse importante de leurs nombres dans les années 1960 causée par les PCB et les pesticides. Mais peu de temps après que les représentants des gouvernements ont annoncé la fin de la crise, plus de la moitié des phoques sont morts, foudroyés par un virus. D’après Peter Ross, leur système immunitaire avait probablement été affaibli par des années d’exposition aux produits chimiques.

Jean-Pierre Desforges et Peter Ross estiment que l’interdiction des PCB fut une bonne chose pour les orques. « Sans cela, les orques n’existeraient probablement plus aujourd’hui », indique Peter Ross.

Les deux scientifiques sont d’accord pour dire que les pays doivent agir plus rapidement pour éliminer les polluants qui se trouvent dans les anciens produits sur leur territoire et à travers la convention de Stockholm. En parallèle, les autres menaces qui pèsent sur les orques, en particulier le manque de nourriture, la pollution sonore marine et les risques liés au changement climatique, doivent être rapidement enrayées pour sauver certaines populations de l’extinction.

« Nous disposons de plus d’informations que nécessaire pour agir », précise Peter Ross. « Le temps nous dira si nous l’avons fait suffisamment rapidement. »
 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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