Les néonicotinoïdes nuisent à la fertilité des abeilles, condamnant des générations entières

Il suffit d’une seule diffusion d’imidaclopride, un des néonicotinoïdes les plus répandus, pour léser les abeilles sur des générations entières.

Publication 24 nov. 2021, 13:23 CET
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L’abeille maçonne du verger est cruciale à la pollinisation d’espèces fruitières et indigènes.

Photographie de Jennifer Bosvert, Alamy Stock Photo

L’abeille maçonne du verger, nom vernaculaire d’Osmia lignaria, est l’amie des arbres fruitiers. Elle pollinise activement les pommiers, les cerisiers, les amandiers, les pêchers, ainsi que nombreuses plantes à fleurs originaires.

Elle fait à peu près la taille d’une abeille mellifère mais est néanmoins assez différente : elle luit d’un bleu métallique, a un mode de vie solitaire et préfère transporter le pollen sur les poils de son abdomen plutôt que sur ceux de ses pattes.

À l’instar de nombreux pollinisateurs, elle est vitale pour l’agriculture et extrêmement vulnérable à une classe de pesticides qu’on appelle néonicotinoïdes (ou NNI).

D’après une étude réalisée il y a peu, l’imidaclopride, un des pesticides les plus utilisés dans le monde, porte directement atteinte à Osmia lignaria et a des effets nocifs sur sa descendance.

Comme le décrit une étude publiée le 22 novembre dans Proceedings of the National Academy of Sciences, la descendance des abeilles sauvages exposées à de faibles quantités d’imidaclopride à l’état larvaire (contenues dans le pollen et le nectar souillés administrés par la mère) engendrait 20 % de larves en moins que celles qui n’avaient pas été exposées à cet insecticide. Certaines abeilles y ont été exposées plus d’une fois au cours de leur vie et chaque exposition a davantage réduit leur fertilité.

« Les effets s’additionnent, vous ne pouvez pas simplement prendre une unique exposition pour argent comptant », déclare Clara Stuligross, autrice principale de l’étude et doctorante de l’Université de Californie à Davis.

Ceci a son importance, car les abeilles sont exposées de manière répétée aux pesticides au cours de leur vie. Selon Clara Stuligross, ces effets cumulés et multigénérationnels ne sont pas pris en compte dans les évaluations des risques environnementaux alors que celles-ci sont censées mesurer les dégâts causés par les pesticides et que les législateurs s’en servent pour réguler l’utilisation de produits chimiques.

Une abeille maçonne du verger à l’entrée de son nid. Dans la nature, ces insectes élisent domicile dans des cavités déjà existantes mais utilisent aussi des tunnels artificiels comme sur ce bloc fabriqué par des chercheurs. Les femelles apportent du pollen et du nectar à leur progéniture et les scellent avec de la boue.

Photographie de Clara Stuligross

Cet article de recherche s’appuie sur une multitude d’indices qui tendent à prouver que les néonicotinoïdes jouent un rôle dans le déclin des abeilles et d’autres insectes bienfaisants. Pour Steve Peterson, chercheur, apiculteur et propriétaire du ranch Foothill Bee dans le nord de la Californie où sont notamment élevées des abeilles maçonnes, cette étude est novatrice en ceci qu’elle indique que les effets nocifs peuvent perdurer sur des générations.

« Ces découvertes étayent le soupçon de bon nombre d’apiculteurs et de personnes qui élèvent des abeilles dans leur coin quant à ce qui se passe dans les champs cultivés », confie Steve Peterson, qui n’a d’ailleurs pas pris part à ces recherches. « Nous observons des déclins massifs chez tout type d’insectes depuis quelques dizaines d’années et il est possible que ce soit en grande partie dû aux résidus de pesticides dans l’environnement. » 

Les abeilles mellifères autant que les espèces locales sont en proie au réchauffement et au dérèglement climatique, à des parasites comme Varroa destructor, à des pathogènes, à l’extinction de certaines plantes à cause du bétonnage, entres autres. Leur déclin est spectaculaire : d’après une étude récente, un quart des espèces d’abeilles connues n’ont pas été observées depuis les années 1990.

 

ABEILLES ET PRODUITS CHIMIQUES

L’abeille maçonne du verger fait son nid dans des trous creusés par d’autres insectes, dans les cavités de certains arbres, et parfois à même le sol. Les femelles pondent une multitude d’œufs, chacun dans sa propre cavité en argile, et bâtissent des murs en mélangeant de la boue pour former des corridors en argile.

Quand elles émergent le printemps venu, les abeilles passent deux ou trois à jours à se nourrir avant de se reproduire. Puis les femelles pondent des œufs et les avitaillent avec une boule de pollen et de nectar. Quelques semaines plus tard, elles meurent. Leurs larves deviennent pré-adultes au cours de l’été et émergent de leur nid au printemps suivant pour recommencer le cycle.

Cette irruption de la pollinisation au début du printemps est cruciale pour la plupart des arbres fruitiers : les abeilles maçonnes du verger sont des pollinisatrices plus efficaces que les abeilles mellifères, car elles sont plus douées pour transporter de grandes quantités de pollen.

Dans l’étude, Clara Stuligross et ses collègues ont créé des cages de plein air pour des dizaines d’abeilles maçonnes et y ont placé diverses plantes à fleurs. Dans certaines cages, cinq semaines avant de libérer les abeilles, les chercheurs ont imbibé le terreau avec la formule d’imidaclopride utilisée le plus fréquemment en Californie (l’AdmirePro, produit fabriqué par Bayer Crop Science).

Les chercheurs ont diffusé le pesticide au taux maximum recommandé sur l’étiquette pour simuler des conditions réelles. Un représentant de Bayer a accepté de répondre à National Geographic. Selon lui, le taux d’imidaclopride utilisé dans cette étude est « valable dans les champs » mais la conclusion est « hors sujet » parce que « l’étiquette du produit prohibe la diffusion pré-éclosion et à l’éclosion [de la fleur] ».

Même si cet insecticide est généralement appliqué à des plantes (les amandes par exemple) après l’éclosion, Clara Stuligross rétorque qu’on utilise ces insecticides toute l’année dans les champs. D’autres recherches montrent d’ailleurs que les abeilles maçonnes du verger vivant autour des amandiers sont toujours exposées à l’imidaclopride tout au long de leur courte vie d’adulte, et ce à des niveaux comparables à ceux constatés dans cette étude.

Après leur libération, les abeilles sont restées quelques semaines dans les cages. Elles y ont pollinisé les fleurs, bâti des nids et réuni nectar et pollen pour leurs larves. À ce moment-là, l’insecticide avait été absorbé par les fleurs et était présent dans tous leurs tissus.

« Elles sont exposées à travers le pollen et le nectar », affirme Clara Stuligross. Elle ajoute que la nature systémique des NNI (qui s’immiscent dans les tissus organiques des plantes plutôt que de tuer les insectes au moment du contact) en fait des produits chimiques « toxiques mais efficaces » pour lutter contre certains nuisibles comme les pucerons mais que cela nuit incidemment aux pollinisateurs.

Steve Peterson ajoute pour sa part que les abeilles sont peut-être également polluées au niveau du sol comme elles utilisent de la boue pour leurs nids.

Les néonicotinoïdes tuent les insectes en s’attachant aux neurones et en empêchant la transmission d’impulsions électriques. Ils sont moins toxiques pour les mammifères mais sont nocifs pour beaucoup d’invertébrés comme les crustacées et le plancton, qui sont à la base des écosystèmes d’eau douce. 

Les chercheurs se sont servis d’un protocole croisé dans lequel on exposait uniquement les larves d’abeilles à l’imidaclopride présent dans le pollen et le nectar de plantes traitées avec le pesticide que leur amenait leur mère. Par ailleurs, des abeilles y étaient exposées à la fois à l’état larvaire et aussi au stade adulte ; et d’autres uniquement au stade adulte ; et d’autres pas du tout.

L’abeille maçonne du verger (Osmia lignaria) butine sur une fleur de l’espèce indigène Phacelia tanacetifolia. Quand les abeilles butinent du pollen et nectar sur les fleurs, elles sont exposées à des insecticides qu’elles transmettent ensuite à leurs larves. En marquant les abeilles à la peinture, les chercheurs les différencient mieux lorsqu’ils étudient leur nidation et leur reproduction.

Photographie de Clara Stuligross

Ils ont découvert que chaque exposition successive diminuait un peu plus la fertilité. Les abeilles exposées à l’état larvaire engendraient 20 % de larves en moins que celles qui n’avaient pas été exposées. Celles exposées à un stade primitif et ultérieur de leur vie pondaient 44 % de larves en moins. Comme les abeilles pondent en général deux bonnes douzaines d’œufs, cela fait une différence de dix abeilles. Celles qui n’avaient été exposées qu’à l’âge adulte pondaient 30 % de larves en moins.

Les chercheurs ne savent pas encore comment l’imidaclopride affecte la fertilité mais il n’est pas surprenant qu’un poison pour le système nerveux central donne ce type de résultat.

Ces effets sont « plutôt dramatiques », prévient Clara Stuligross, et sont certainement une des raisons pour lesquelles les populations d’abeilles déclinent à certains endroits.

L’étude montre que « la diffusion d’imidaclopride aujourd’hui aura des répercussions pour les générations d’abeilles bien après que les pulvérisateurs auront disparu des champs », affirme Charlie Nicholson, chercheur de l’Université de Lund en Suède. D’après lui, ces répercussions ne sont pas prises en compte lorsqu’on évalue l’impact des produits chimiques.

« C’est un exemple clair de la façon dont le passé est présent d’un point de vue éco-toxicologique. D’un point de vue plus large, ces découvertes me font aussi penser que le traumatisme générationnel est une chose que les non-humains éprouvent aussi. »

 

UNE NOCIVITÉ AVÉRÉE

Des preuves toujours plus nombreuses montrent que les néonicotinoïdes nuisent à des insectes indispensables. Par le passé, les études se sont surtout focalisées sur leurs effets mortels, mais de plus en plus de données sur leurs impacts non létaux voient le jour. Par exemple, un article montrait récemment que l’imidacloride diminue drastiquement la fertilité des abeilles de la tribu Eucerini. Et une autre étude découvrait que ce composé chimique diminue l’activité mitochondriale des abeilles mellifères (c’est dans les mitochondries qu’est générée l’énergie des cellules). 

Comme ils sont dangereux pour les pollinisateurs et d’autres insectes, les néonicotinoïdes comme l’imidaclopride sont bannis dans l’Union européenne. De nombreux apiculteurs et chercheurs se demandent pourquoi ils sont toujours autorisés aux États-Unis.

« J’espère que l’EPA lira des études comme celle-ci et pensera bien aux effets lorsqu’elle évaluera les risques, commente Steve Peterson. Je pense en effet que les études multigénérationnelles et de contact non direct doivent faire partie de l’évaluation des risques liés aux pesticides. »

Nous devons faire davantage d’efforts pour « venir en aide aux abeilles de ces paysages [agricoles] en particulier », affirme Clara Stuligross. Une bonne façon de le faire est de réduire notre usage de pesticides ou de faire pousser des plantes indigènes partout où c’est possible.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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