Une station météo vient d'être installée à 50 mètres du sommet de l’Everest

En 2020, la plus haute station météo du monde est tombée en panne. Une nouvelle version de celle-ci, plus précise, vient d’être déployée sur le toit du monde à une altitude record.

De Freddie Wilkinson
Publication 1 juin 2022, 15:37 CEST
Des membres de l’expédition organisée par la National Geographic Society installent une nouvelle station météo près ...

Des membres de l’expédition organisée par la National Geographic Society installent une nouvelle station météo près du sommet de l’Everest. Ses données ouvriront des perspectives nouvelles dans de nombreux domaines tels que la fonte des glaciers ou les changements des cycles de culture.

PHOTOGRAPHIE DE ARBINDRA KHADKA, NATIONAL GEOGRAPHIC

Cet article a été financé par Rolex, partenaire de la National Geographic Society à l’occasion d’expéditions scientifiques partant explorer, étudier et documenter le changement des régions uniques de notre planète.

Un jour de 2021, dans un décor de carte postale, Tenzing Gyalzen Sherpa a atteint le Balcon, une plateforme de repos battue par le vent et perchée sur les hauteurs de l’arête sud-est du mont Everest. Devant ses crampons, à moitié enfouis sous la neige durcie, se trouvaient les restes de la plus haute station météorologique du monde.

À l’époque où celle-ci fut assemblée et ancrée à la roche, elle ressemblait à une antenne de jardin sophistiquée qu’on aurait ornée de mangeoires à oiseaux et de girouettes. On y avait en réalité fixé pour près de 30 000 euros d’instruments de précision conçus pour mesurer le vent, l’humidité, la température, le rayonnement solaire et la pression atmosphérique. Ce mât difforme de deux mètres de haut gît désormais à plat, piégé par la neige.

En arrivant sur les lieux, Tenzing Gyalzen Sherpa, électricien et guide de montagne âgé de 31 ans, a sorti son téléphone de sa combinaison en duvet et a commencé à prendre des photos. La station du Balcon a cessé d’émettre le 20 janvier 2020, soit sept mois après son installation. Il s’agissait de l’une des cinq stations météorologiques automatisées installée en mai 2019 dans le cadre d’un partenariat (financé par Rolex) entre la National Geographic Society, l’Université Tribhuvan de Katmandou et le gouvernement népalais.

Agenouillé dans la neige près de l’épave de la station, Tenzing a sorti un tournevis et une clé de son sac et a entrepris de détacher une petite boîte grise vissée au mât. À l’intérieur se trouvait un enregistreur contenant les dernières données recueillies par la station avant qu’elle ne succombe aux conditions extrêmes.

L’équipe a apporté avec elle une nouvelle station météorologique pour remplacer celle qui avait été installée en 2019. Elle a été positionnée plus haut sur la montagne, à Bishop Rock, plateforme nommée en hommage à Barry Bishop, membre de l’expédition de 1963, première cordée américaine à atteindre le sommet de l’Everest. ARBINDRA KHADKA

Selon Tom Matthews et Baker Perry, climatologues et co-animateurs du projet, les relevés transmis par la station via satellite ont fourni une mine de renseignements sur le « royaume [météorologique] caché » de la plus haute montagne du monde ainsi que sur la partie himalayenne de l’Hindou Kouch. Les données collectées en 2019 et en 2020 continuent d’être analysées mais donnent déjà des résultats surprenants qui intéressent des champs d’études variés : physiologie humaine, réserves d’eau, cycles saisonniers de récoltes…

Mais surtout, ces stations nous ont appris que les neiges de haute altitude disparaissent bien plus vite que nous ne le croyions.

« Le sommet du mont Everest est peut-être bien l’endroit le plus ensoleillé de la Terre », lance Tom Matthews. Lorsque l’ensemble de cette énergie est réverbérée ou absorbée sous la surface de la montagne, la glace solide se transforme directement en vapeur, ce qui entraîne une chute importante de la masse glaciaire, même lorsque le mercure est bien en-dessous de zéro.

« Dans les faits, la fonte est bien plus importante en haute altitude que ce que nous croyions, cela affecte nos estimations de la quantité de glace qui s’y trouve, explique Tom Matthews. Et cela peut se répercuter sur les estimations de la sensibilité des glaciers aux changements de température. »

Grâce aux données des stations météo, l’équipe de recherche a également pu glaner de nouvelles informations qui seront utiles aux centaines d’alpinistes qui gravissent l’Everest chaque année. Tom Matthews a par exemple découvert que la quantité d’oxygène disponible sur les pentes les plus élevées varie considérablement selon la météo.

À lui seul, le réseau collectait des informations susceptibles d’avoir un effet direct non seulement sur la vie des alpinistes et des sherpas mais aussi sur les 1,6 milliards de personnes qui dépendent de l’eau douce de la région. Enfin, jusqu’à ce que ses composants ne se mettent à tomber en panne.

À peu près au même moment, la station du Balcon a arrêté d’émettre et les anémomètres situés en contrebas (au col Sud, deuxième station la plus haute) se sont arrêtés eux aussi. « Nous avons eu droit à des bourrasques allant à 150 et quelques kilomètres par heure juste avant, donc pas de doute quant à ce qu’il s’est passé », affirme Tom Matthews.

En plus de remplacer la station météo la plus élevée, l’équipe a réalisé des opérations de maintenance sur les quatre autres stations météorologiques automatisées situées plus bas.

PHOTOGRAPHIE DE TOM MATTHEWS, NATIONAL GEOGRAPHIC
Gauche: Supérieur:

Tenzing Gyalzen Sherpa a pu prendre des photos des restes de la station météorologique installée en 2019.

Droite: Fond:

La station a transmis ses dernières données le 20 janvier 2020, sept mois après son installation. L’ensemble des pièces de la station détruite seront déblayées.

Photographies de TENZING GYALZEN SHERPA, NATIONAL GEOGRAPHIC

Mais avant que l’on ait le temps de réparer ces instruments, le Covid a stoppé net toute activité sur le flanc sud de l’Everest. Ce n’est que l’an dernier que Tenzing et un autre sherpa ont enfin pu retourner voir le réseau de près pour y effectuer les premières opérations de maintenance officielles.

Dans les stations de moindre altitude, ils ont installé de nouveaux capteurs, remplacé les batteries et inspecté les pièces et les boulons. Tenzing a ensuite grimpé jusqu’à la station du Balcon pour y évaluer les dégâts et récupérer l’enregistreur de données.

Mais il n’était pas au bout de ses peines. L’équipe avait déjà commencé à prévoir le remplacement de l’équipement détruit par une station météo de meilleur calibre. Tenzing devait donc aller inspecter un nouvel endroit susceptible de l’accueillir situé bien plus haut encore. Il a donc poussé vers le sommet jusqu’à Bishop Rock, point de repère nommé en l’honneur de Barry Bishop, membre de la première expédition américaine à avoir gravi l’Everest en 1963 et ancien auteur pour National Geographic. La nouvelle station météo la plus haute du monde allait donc être mise sur pieds à 8 810 mètres d’altitude, soit à peine 50 mètres à la verticale sous le sommet.

 

TEST DE LA NOUVELLE STATION MÉTÉO AU MONT WASHINGTON

Le terme « station météo automatisée » est quelque peu trompeur car chacune d’entre elles doit être régulièrement entretenue par des techniciens humains. Dans ces conditions extrêmes, tout composant qui bouge finit par tomber en panne.

Keith Garrett en sait quelque chose. En tant que directeur technologique de l’Observatoire météorologique du mont Washington, dans le New Hampshire, il s’occupe d’un réseau de 18 stations météo automatisées disposées à travers les montagnes Blanches. Situé sur la trajectoire de trois tempêtes majeures et à seulement 160 kilomètres de l’Atlantique, le mont Washington enregistre régulièrement des vents dépassant les 150 kilomètres par heure, et ce plus de 100 jours par an.

« Nous voyons alors des capteurs qui s’arrachent sec, avec le bouclier antiradiation en mille morceaux, commente-t-il. En fait, j’essaie de trouver ne serait-ce qu’une seule chose qui n’ait pas cassé. »

Tout cela faisait du mont Washington le terrain d’essai idéal pour notre équipe qui était en train d’élaborer la deuxième génération de ses stations météorologiques himalayennes.

Les membres de l’équipe se sont réparti les composants de la station démontée pour les transporter vers le sommet. BAKER PERRY

Les chercheurs ont dû faire particulièrement attention aux vents violents. En installant une station météo près du sommet de la montagne, l’avantage est que l’on pouvait mesurer la partie basse du courant-jet. Mais pour cela, les capteurs de vents devaient être capable de supporter des vents de force 12 pendant des périodes prolongées.

Or, les anémomètres d’une station font généralement partie des instruments les plus fragiles. « Avec les anémomètres à hélice, il faut une maintenance régulière. Le roulement fatigue, l’ensemble lui-même peut tomber en panne, les hélices cassent, surtout lorsque ça givre fort. »

L’anémomètre le moins problématique, et de loin, est un tube Pitot, un appareil inventé au 18e siècle par l’ingénieur français Henri Pitot. Ses itérations modernes sont omniprésentes dans le secteur de l’aviation. On le retrouve sous la forme de tubes de métal étroits dépassant des ailes et du nez des avions.

« L’avantage avec la sonde Pitot, c’est qu’aucun de ses composants ne bouge », explique Baker Perry. Il y a toutefois un inconvénient : le capteur ne bénéficie d’un angle d’incidence que de 40 degrés pour intercepter le vent. Il doit donc être placé dans une direction fixe et doit faire face au vent dominant. De plus, comme tout doit être transporté vers le sommet à la main, le poids constitue un problème majeur. Donc, aidé de l’équipe sponsorisée par National Geographic, Keith Garrett a drastiquement dépouillé la technologie Pitot existante : le système faisait 20 kg, il en fait désormais à peine plus de deux.

Après une période hivernale de tests au sommet du mont Washington, le nouveau capteur semblait viable. Il n’y avait plus qu’à le transporter jusqu’au toit du monde et à l’y installer.

Le Camp 2 est la première aire de repos pour les alpinistes faisant route vers les pans supérieurs de la montagne. ARBINDRA KHADKA

 

TOUJOURS PLUS HAUT, TOUJOURS PLUS FORT

Au printemps, Tenzing Gyalzen Sherpa, Baker Perry et Tom Matthews sont retournés sur l’Everest. Les accompagnaient douze autres sherpas qui pour la plupart faisaient déjà partie de la première mission d’installation des stations météo. L’équipe s’est rassemblée au camp de base avec des centaines d’amateurs et de guides présents pour la saison d’alpinisme 2022.

La nouvelle station qu’ils devaient installer à Bishop Rock comprenait plusieurs composants dernier cri comme le tube Pitot ultra-léger mis au point par Keith Garrett. Leur plan était de déblayer la station détruite du Balcon et d’assembler la nouvelle à Bishop Rock, où Tenzing s’était rendu un an auparavant.

Cela n’allait pas être une mince affaire et ce ne serait pas sans risques, mais Tenzing et l’ensemble des sherpas travaillant sur la montagne reconnaissaient que ces stations météo comportaient plusieurs avantages directs. Les données météorologiques sont nécessaires à toute ascension, car elles permettent aux guides planifier les expéditions et d’assurer la sécurité des clients. Si les choses finissent par mal tourner et qu’un alpiniste doit être secouru, l’envoi de données en temps réel aux pilotes d’hélicoptère et aux secouristes accroît les chances de succès de manière exponentielle. Pour reprendre les mots limpides de Tenzing : « Nous sauvons plus de vies d’alpinistes. »

Au matin du 9 mai, les premiers membres de l’équipe de recherche ont atteint Bishop Rock à 9 heures. Un vent de 65 kilomètres par heure ratissait les cieux de l’Everest et avait fait baisser la température ressentie à -40°C.

Le sherpa s’est servi de perceuses alimentées par une batterie afin de bien fixer le trépied à la montagne. ARBINDRA KHADKA

Alors que l’équipe commençait à installer la nouvelle station, Tom Matthews s’est aperçu que des engelures avaient raidi les doigts de sa main droite ; il n’allait pas être d’une grande aide. Mais les sherpas se préparaient pour ce moment depuis 2019. Huit membres de l’équipée avaient fait l’ascension avec chacun une batterie de 24 volts dans leur combinaison pour les réchauffer avant de forer les indispensables boulons d’ancrage.

Avec cet air mordant et rafaleux, il aura fallu environ deux heures et demi pour achever l’installation, une heure de plus que ce que l’équipe espérait. Alors qu’ils étaient à l’œuvre, une longue cordée d’alpinistes accompagnés de guides sont passés en avançant d’un pas pénible vers le sommet. Tenzing était en train de terminer les derniers câblages avant de démarrer la station.

En retournant au camp de base plusieurs heures plus tard, la nouvelle station envoyait déjà des données. « Nous avons de bonnes chances de mesurer un vent d’hiver de manière complète », confiait Tom Matthews, pensif. « Ce serait fascinant. »

Entre-temps, la nouvelle leur était parvenue qu’une équipe scientifique chinoise avait installé son propre réseau de sept stations météorologiques sur l’Everest. Cette fois-ci sur le flanc nord de la montagne, à l’opposé du parcours réalisé par Tenzing Gyalzen Sherpa, Tom Matthews et Baker Perry. Quid de l’altitude de la plus haute station du réseau chinois ? Eh bien, elle serait plus ou moins la même que celle de Bishop Rock. À un jet de pierre du sommet.

Cela signifie-t-il qu’une nouvelle course internationale pour aller installer des stations météo sur la plus haute montagne du monde a démarré ? Tom Matthews relativise : « Je crois que plus on a d’informations sur l’Everest, mieux c’est pour tout le monde. »

La National Geographic Society, qui s’engage à mettre en lumière et à protéger les merveilles de notre monde, finance le travail d’Explorateurs étudiant les montagnes, les forêts tropicales et l’océan. Pour en savoir au sujet de Perpetual Planet Expeditions, cliquez ici.

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