Environnement

Trop ou trop peu : l'ironie de la crise mondiale de l'eau

Comme Le Cap, l'avenir hydrique de nombreuses villes est incertain. Mais des solutions existent.

De Stephen Leahy

Le « Jour Zéro ». La crainte de millions de foyers au Cap, en Afrique du Sud. Ce jour-là, ils n'auront plus d'eau courante. D'abord prévue en avril, cette date fatidique a récemment été reculée au mois de juillet. La sécheresse dure depuis trois ans maintenant, mais le pire a pu être évité grâce au rationnement de l'eau : chaque habitant de la ville est autorisé à utiliser 60 litres d'eau par jour. Une goutte d'eau comparé aux 454 litres utilisés en moyenne par jour par chaque citoyen américain.

« Au Cap plus personne ne pourra tirer la chasse d'eau et prendre plus de deux douches par semaine », a déclaré Helen Zille, Premier ministre du Cap-Occidental, la province où se trouve la ville du Cap.

Comme beaucoup d'autres lieux dans le monde, Le Cap et ses environs ont quasiment atteint leur « pic en eau », c'est-à-dire la quantité d'eau maximale qui peut être prélevé dans la zone de façon raisonnable, a déclaré Peter Gleick, président émérite du Pacific Institute. Lui qui a vécu plusieurs années en Afrique du Sud estime que le pays possède de bons gestionnaires de l'eau.

« Il y a deux ans, je n'aurais jamais imaginé que Le Cap ferait face à un Jour Zéro », a-t-il souligné dans une interview. Mais avec le changement climatique, le cycle hydrologique de la Terre, c'est-à-dire le cycle de l'eau, a été perturbé. Cela a altéré la quantité des précipitations ainsi que la période et l'endroit où ces pluies se produisent, rendant la gestion de l'eau plus difficile d'après le scientifique. Le problème, c'est que nos systèmes de distribution de l'eau ont été conçus pour un climat plus stable, comme par le passé.

« Ce qui arrive au Cap peut arriver n'importe où », a ajouté Peter Gleick.

 

UNE MENACE INTERNATIONALE

En 2015, au Brésil, Sao Paulo, une mégapole de 20 millions d'habitants, a connu son propre Jour Zéro. Chaque jour, la ville coupait l'eau pendant 12 heures, forçant de nombreux commerces et usines à fermer. En 2008, en Espagne, la ville de Barcelone a dû importer de l'eau douce en provenance de France. Les sécheresses, qui sont de plus en plus fréquentes et graves, touchent toujours plus d'individus dans le monde.

Parmi les 20 mégapoles du monde, 14 d'entre elles font face à une pénurie d'eau ou sont en situation de sécheresse. Selon une étude publiée en 2016 dans la revue Science Advances, quatre millards d'individus vivent dans des régions où le stress hydrique est très important, au moins un mois par an. Près de la moitié de ces citoyens vivent en Inde et en Chine, et avec l'augmentation de la population, la pression exercée sur l'eau ne fera qu'augmenter.

Selon les données de l'ONU sur les désastres liés au climat, les inondations s'aggravent également : elles se produisent de façon plus régulière, en particulier dans les régions côtières et les vallées des rivières, et affectent plus d'individus. Sur la période 1995 - 2015, 90 % des catastrophes naturelles les plus graves dans le monde, comme les innondations, les tempêtes, les canicules et les sécheresses, étaient liées au climat. Sur ces 20 années, les inondations ont représenté plus de la moitié des désastres, faisant 157 000 morts et touchant 2,3 milliards de personnes. L'année dernière, aux États-Unis, le coût des conditions météorologiques extrêmes a atteint un niveau sans précédent : 240 milliards de dollars. Plus d'un million d'Américains ont dû quitter leur foyer à la suite de ces évènements climatiques.

Nous sommes face à un défi qui gagne du terrain : trop d'eau dans certaines régions et pas assez dans d'autres. Le changement climatique n'est pas le seul responsable. Pour les experts, la croissance économique, l'augmentation de la population et une mauvaise gestion de l'eau sont également en cause.

« La croissance rapide, qui accroît la vulnérabilité face aux risques, et une préparation insuffisante pour affronter ces évènements sont en grande partie responsables de la pénurie d'eau et des problèmes liés aux inondations », a indiqué Arjen Hoekstra, professeur en gestion de l'eau à l'Université de Twente au Pays-Bas. « Le changement climatique, quant à lui, aggrave déjà la situation et continuera de le faire dans la plupart des cas ».

 

LES ENJEUX DE L'EAU VIRTUELLE

Au Cap, une ville de quatre millions d'habitants, le climat est sec. Une sécheresse de trois ans qui a énormément limité les réserves hydriques, la croissance économique et une augmentation de la consommation d'eau de la part des citoyens ont largement contribué à ce Jour Zéro. Pour Arjen Hoekstra, ce que la plupart des gens ne savent pas, c'est que l'utilisation domestique de l'eau, pour laver, pour cuisiner et pour l'usage des toilettes, ne représente que 3 % de la consommation mondiale en eau. L'agriculture est le plus gros consommateur, avec 80 à 90 % de l'eau utilisée dans le monde, suivie par la production énergétique et l'industrie.

La région du Cap est le coeur viticole de l'Afrique du Sud. En 2016, 513 millions de litres de vin ont été exportés à destination de l'Europe et des États-Unis. Ce chiffre, pourtant important, est bien inférieur à la quantité d'eau utilisée pour la culture des vignes et la transformation du raisin en vin. Arjen Hoekstra, concepteur d'un système d'empreinte hydrique, estime qu'une grande quantité de cette eau n'est plus disponible pour la consommation humaine. Avec ses collègues du Water Footprint Network, il a déterminé qu'entre 118 et 240 litres d'eau sont nécessaire pour faire pousser le raisin et le transformer en un verre de vin de 125 ml.

L'empreinte hydrique d'un produit, qu'il s'agisse d'un citron, d'un téléphone portable ou d'un verre de vin, correspond donc à la quantité d'eau nécessaire à sa production. La plupart de l'eau utilisée pour produire un verre de vin s'évapore pendant le processus de transformation. Une petite quantité est stockée dans les raisins et le reste ne peut pas être réutilisé. Même si l'eau évaporée finira par se transformer en précipitations, il est peu probable que celles-ci tombent sur les mêmes vignes ou dans la province du Cap-Occidental. La région aura donc « perdu » de l'eau.

Pour résumer, une bouteille de vin standard de 750 ml possède une empreinte hydrique de plus de 900 litres. Les exportations de vin en 2016 ont donc fait perdre 514 milliards de litres d'eau à la région.

7 millions de citoyens n'ont pas accès à l'eau en Afrique du Sud. Pour satisfaire leurs besoins, plus de 150 milliards de litres d'eau sont nécessaires par an : cela représente un tiers de l'eau consommée par l'industrie du vin. Et ce n'est pas tout : en 2017, la province du Cap-Occidental a exporté environ 231 000 tonnes d'agrumes. Pour produire une orange, il faut 95 litres d'eau en moyenne. Par conséquent, la culture de ces agrumes a consommé l'équivalent de 136 milliards de litres d'eau dans la région. 

L'agriculture n'est pas le seul secteur à dépendre de cette ressource : la fabrication de voitures, de meubles, de livres, d'objets électroniques, de bijoux, de jouets, la production énergétique et la construction ne sont pas en reste. Cette eau consommée passe souvent inaperçue et est souvent désignée par l'expression « eau virtuelle », même si elle est aussi virtuelle que celle que vous buvez.

Pays où la pression exercée sur l'eau est importante, l'Afrique du Sud exporte également des produits pétroliers, des minéraux et des métaux. Tous ces produits nécessitent d'énormes quantités d'eau. En 2012, le pays a exporté 211 tonnes de platine : c'est comme s'il avait exporté plus de 200 milliards de litres d'eau, la quantité estimée nécessaire à l'extraction et la transformation du métal.

La Chine et l'Inde, deux autres pays à la population grandissante, exportent également d'impressionnants volumes d'eau virtuelle, alors que leurs citoyens doivent faire face aux considérables pénuries d'eau. « Nous ne pouvons pas continuer ainsi », a averti Arjen Hoekstra.

 

QUELLES SOLUTIONS ?

Pour Arjen, tous ces produits pourraient être fabriqués en consommant beaucoup moins d'eau. L'étape la plus importante dans la stratégie de gestion de l'eau concerne l'endroit où les produits doivent être cultivés et fabriqués. Cela signifie que les cultures comme le riz et le coton, très gourmandes en eau, devraient être cultivées dans des régions où cette ressource est présente en abondance.

Dans un modèle économique mondial, la sécheresse peut aussi être un important problème pour les pays riches en ressources hydriques en raison de leur dépendence croissante aux importations. Près de 38 % de la consommation hydrique de l'Union européenne repose sur l'approvisionnement en eau d'autres pays afin de faire pousser du soja, du riz, du coton et d'autres produits qu'elle importe. « L'Europe est donc vulnérable face à l'augmentation des sécheresses et des pénuries d'eau », a déclaré Christopher Briggs, directeur exécutif de Water Footprint Network.

Le Cap étant une ville côtière, la ville espère résoudre la crise de l'eau grâce à une nouvelle ressource hydrique, l'océan. Les premières usines de dessalement sont en construction, mais de telles installations coûtent cher et consomment beaucoup d'énergie. Peter Gleick pense qu'il serait plus économique pour la région de cultiver des plantes moins gourmandes en eau et de réutiliser les eaux usées traitées. À l'heure actuelle, seuls 5 % des eaux usées traitées sont réutilisées au Cap, contre 85 % en Israël.

Après quatre années de sécheresse et de restrictions en eau, la Californie a également besoin de modifier son modèle de production agricole grâce aux cultures qui consomment moins d'eau, a indiqué Peter Gleick, qui vit dans la région. L'état pourrait aussi accroître le niveau de réutilisation des eaux usées pour dépasser les 15 % actuels, en utilisant le surplus pour l'arrosage des cultures et recharger les nappes phréatiques.

 

ET PARFOIS, IL Y A TROP D'EAU

Cela peut paraître ironique, mais trop de précipitations en peu de temps, voilà le problème hydrique auquel a été récemment confrontée la Californie. Après avoir vécu la pire saison de feux de forêts de son histoire, d'importantes précipitations ont provoqué des glissements de terrain, tuant plus de 20 personnes et détruisant ou endommageant des centaines d'habitations cet hiver. En août dernier, le Texas et la Louisiane ont été frappés par l'ouragan Harvey, qui a causé plus de 100 milliards d'euros de dommages et déversé sur son passage une quantité d'eau sans précédent dans l'histoire des États-Unis. Plus de 890 000 familles ont fait une demande d'aide fédérale pour cause de catastrophes naturelles. La plupart d'entre elles a fait les frais d'inondations dans la zone de Houston, où de nombreuses maisons sont construites en zones inondables. Début mars, les états de la Louisiane, du Kentucky, de l'Indiana, du Missouri et du Michigan ont été placés en état d'urgence à la suite de fortes précipitations et d'inondations.

Peter Gleick nous met en garde : l'augmentation rapide de la population, la construction de logements en zone inondable et le changement climatique sont les principaux responsables de ces inondations qui touchent de plus en plus d'individus et causent des dégâts toujours plus conséquents.

Le changement climatique est la conséquence de la combustion de combustibles fossiles : celle-ci est responsable de la hausse de 46 % de dioxide de carbone dans l'atmosphère, un gaz qui capte la chaleur. D'après une nouvelle étude, même en mettant un terme à notre consommation de combustibles fossiles dès aujourd'hui, au cours des 20 prochaines années, dix fois plus d'Américains seront menacés par les inondations.

« S'ils veulent éviter une recrudescence des risques liés aux crues des rivières, la moitié des états du pays doivent au minimum doubler leur niveau de protection au cours des 20 prochaines années », a déclaré Sven Willner, climatologue au Potsdam Institute for Climate Impact Research et auteur principal de l'étude.

L'étude révèle qu'en raison du réchauffement climatique, le niveau des précipitations va être modifié et les risques liés aux crues des rivières vont augmenter dans le monde entier. En Amérique du Sud, en Afrique et en Asie, le nombre de personnes touchées par ce phénomène passera respectivement de 6 à 12 millions, de 25 à 34 millions et de 70 à 156 millions.

Il convient de souligner que ces résultats se fondent sur le niveau actuel de dioxide de carbone présent dans l'atmosphère. En 2017, nous avons émis 45 milliards de tonnes de dioxyde de carbone supplémentaires et les chiffres risquent d'être similaires en 2018. Sven Willner et son équipe sont parvenus à la conclusion suivante : si nous ne faisons aucun effort pour limiter le réchauffement climatique à origine anthropique en deçà de la barre des 2 °C, les risques liés aux crues de rivières dans de nombreuses régions seront trop importants pour que nous puissions continuer à y vivre.

Une autre conséquence du réchauffement climatique est l'élévation du niveau de la mer, qui se traduit par d'importantes inondations côtières pendant les grandes marées et les tempêtes. Une étude publiée en 2017 et menée par Mathew Hauer, démographe à l'Université de Géorgie, révèle que d'ici 2100, plus de 13 millions d'Américains vivant en bord de mer devront déménager à cause de la hausse du niveau des océans. L'étude estime qu'environ 2,5 millions d'habitants états-uniens quitteront la région qui inclut Miami, Fort Lauderdale et West Palm Beach ; la Nouvelle-Orléans perdra jusqu'à 500 000 citoyens et New York 50 000. Ces migrants en provenance des côtes s'intalleront très certainement dans des villes en hauteur où le climat est doux, comme à Atlanta, Austin, Madison et Memphis.

« Cette migration forcée causée par les inondations affectera également les populations qui vivent à l'intérieur des terres», a précisé Mathew Hauer dans un communiqué.

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