Une sécheresse extrême menace 20 millions de personnes en Afrique de l’Est

La Corne de l’Afrique est « au bord de la catastrophe » : pour la quatrième saison consécutive, le phénomène climatique La Niña empêche les pluies de s’abattre sur la région.

Publication 15 mars 2022, 17:05 CET
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Des chèvres affaiblies sont transportées dans une charrette alors qu’une famille kényane quitte son foyer pour aller chercher de l’eau. Une sécheresse prolongée dans le nord du pays a engendré des pénuries d’eau et de nourriture, poussant les communautés pastorales et leurs bétails au bord de la faillite.

PHOTOGRAPHIE DE Ed Ram, Getty Images

20 millions de personnes dans quatre pays d’Afrique doivent affronter des conditions et des pénuries alimentaires d’une difficulté extrême en raison d’une sécheresse inhabituellement longue et sévère qui sévit dans la Corne de l’Afrique. Trois saisons des pluies consécutives ne sont jamais arrivées, et la communauté scientifique et les organisations humanitaires craignent que la suivante, prévue pour ce mois-ci à Djibouti, en Éthiopie, au Kenya et en Somalie, leur emboîte le pas.

Si c’est le cas, cette absence de pluie marquera la plus longue sécheresse de la région depuis quarante ans, et cela à cause du changement climatique qui engendre une succession d’événements météorologiques extrêmes dans une partie du monde qui n’est pas en mesure de les supporter.

« Nous sommes indubitablement au bord de la catastrophe », a affirmé le mois dernier Rein Paulsen, directeur de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (ONUAA). « Le temps presse. »

Michael Dunford, directeur régional du Programme Alimentaire Mondial (PAM) de l’ONU pour l’Afrique de l’Est, a ajouté : « Les récoltes sont ruinées, le bétail meurt et la faim augmente. »

Bulley Hassanow Alliyow donne de l’eau à son enfant au camp Tawkal 2 Dinsoor pour les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays le 14 février à Baidoa, en Somalie. Désespérées, affamées et assoiffées, de plus en plus de personnes affluent vers les zones rurales du sud de la Somalie.

PHOTOGRAPHIE DE Yasuyoski Chiba, AFP, Getty Images

L’espoir repose désormais sur les pluies saisonnières censées arriver dans les prochaines semaines. Malheureusement, les prévisions ne sont pas encourageantes et, peut-être sans surprise, il semblerait que le changement climatique en soit la cause. Pour le Famine Early Warning Systems Network (FEWS NET), Chris Funk et ses collègues au Centre pour les aléas climatiques de l’Université de Californie ont utilisé des modèles climatiques afin de générer des cartes d’estimation des précipitations dans le monde. Ils ont ainsi découvert que les récentes sécheresses dans la Corne de l’Afrique auraient pour origine les eaux chaudes (et en plein réchauffement) de l’océan Pacifique occidental, ainsi que le phénomène climatique connu sous le nom de La Niña.

Vue aérienne des camps de Baidoa. L’absence de pluie suscite la crainte d’une tragédie similaire à la famine de 2011 qui a tué 260 000 personnes en Somalie.

PHOTOGRAPHIE DE Yasuyoshi Chiba, AFP, Getty Images

LE RÉCHAUFFEMENT DES EAUX ENTRAÎNE UNE BAISSE DE L’HUMIDITÉ

Les conséquences de La Niña et d'El Niño, connus ensemble sous le nom de El Niño – Oscillation australe (ENSO), se font bien ressentir dans les pays qui entourent la ceinture du Pacifique. Aux États-Unis, par exemple, La Niña entraîne des hivers plus secs au sud et au sud-ouest, et des hivers plus froids dans le nord, tandis qu’El Niño provoque des hivers plus chauds dans le nord, et des conditions plus froides et humides dans le sud. De nombreuses régions du monde ressentent toutefois leurs effets, y compris le continent africain.

Lorsque la surface des eaux est plus chaude dans le Pacifique occidental, comme c’est le cas quand La Niña fait rage, l’air se réchauffe au-dessus de l’Indonésie, s’élève et se déplace vers l’ouest jusqu’à atteindre l’Afrique de l’Est. Il rencontre alors l’air de l’Atlantique qui vient de l’autre direction, puis redescend vers la Terre. Ce phénomène engendre des conditions chaudes et sèches qui font également obstacle à l’humidité de l’océan Indien. (Ce graphique de la National Oceanic and Atmospheric Administration américaine illustre ce processus.)

Cette relation de cause à effet n’a pas toujours été aussi claire : entre 1950 et 1997, seulement 28 % des phénomènes La Niña étaient suivis de pluies insuffisantes dans la Corne de l’Afrique. Cependant, selon Funk, « suite au El Niño de 1997-1998, les températures du Pacifique occidental ont augmenté et sont restées élevées en comparaison du demi-siècle qui précédait. »

Il ajoute que, depuis, environ 80 % des phénomènes La Niña sont suivis de faibles saisons des pluies. De plus, pour empirer les choses, avec le réchauffement du Pacifique occidental, les phénomènes La Niña se font plus récurrents : douze ont eu lieu entre 1954 et 1998, et douze autres ont été enregistrés depuis 1998, dont certains ces deux dernières années.

Malheureusement, reprend Funk, aucun signe n’indique d’amélioration à venir. « Les analyses et prévisions actuelles de la température de la surface des eaux continuent de suivre le modèle de nombreuses saisons des pluies de mars à mai de ces dernières années », affirme-t-il, et c’est un indicateur important qu’une quatrième mauvaise saison attend les pays d’Afrique de l’Est.

Des chameaux, affaiblis à cause de la faim et de la soif, boivent dans un puits d’eau salée près de Mochesa dans le comté de Wajir, au Kenya.

PHOTOGRAPHIE DE Ed Ram, Getty Images

UNE SITUATION DRAMATIQUE AU KENYA

Dans un article de blog, Tomson Phiri du PAM décrit la situation dans certaines zones rurales du Kenya. Dans l’exploitation d’une famille pastorale, le terrain était « pratiquement vide et silencieux, et aucun bétail en vue. Dans une journée normale, ils auraient eu entre 200 et 300 animaux : des chameaux, des bovins, des chèvres et des moutons ». Selon lui, la sécheresse est « généralisée, sévère, et il est très probable qu’elle empire. »

Il est courant de voir du bétail mort, tué par la faim et la soif, sur les bords des routes. Avec la diminution du niveau des eaux, l’accès à l’eau potable est également en chute libre. De plus, le prix de la nourriture monte en flèche en raison des récoltes qui sont jusqu’à 70 % moins importantes que d’habitude. Phiri remarque que « la quantité de céréales que l’on pouvait acheter en vendant une chèvre a chuté, parfois jusqu’à 40 % par rapport à la moyenne sur cinq ans au Kenya, et de plus de 80 % dans certaines régions de la Somalie. »

Pourtant, la situation pourrait encore empirer.

Avant 1999, les pays de la Corne de l’Afrique connaissaient en général deux saisons des pluies par an : une « petite » saison d’octobre à décembre, et une longue saison de mars à mai. En revanche, tous les cinq ou six ans, la saison des pluies n’arrivait pas et la région souffrait d’une période de sécheresse.

Depuis 1999, « les faibles précipitations de mars à mai se répètent tous les deux ou trois ans » en moyenne. Une seule saison manquée peut entraîner des difficultés. Deux d’affilée peuvent engendrer de la famine, tout comme quand 260 000 personnes, dont la moitié étaient des enfants, sont mortes en Somalie suite aux sécheresses consécutives de 2010 et 2011. Si la prochaine saison n’arrive pas, ce serait la quatrième consécutive, ce qui plongerait la région dans une sécheresse d’une durée qui n’avait pas été recensée depuis 1981, et mettrait les vies de 20 millions de personnes en danger.

Le corps d’une girafe gît sur la route près du village de Matanaha, le 9 décembre 2021, dans le comté de Wajir. La région a reçu moins d’un tiers des précipitations normales depuis septembre, et continue d’attendre l’arrivée des pluies saisonnières.

PHOTOGRAPHIE DE Ed Ram, Getty Images

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Depuis la saison des pluies d’octobre à décembre 2016, la région a connu une absence de pluies à six reprises et, les trois fois où elles sont arrivées, elles ont été si intenses qu’elles ont entraîné des inondations.

Les pluies extrêmes de la saison d’octobre à décembre 2019 étaient les plus intenses que l’Afrique de l’Est avait connues en quarante ans, et ont affecté environ 3,5 millions de personnes : 350 personnes et 96 000 animaux y auraient perdu la vie. La croissance explosive de la végétation qui a suivi a apporté de la nourriture aux criquets, ce qui a entraîné les plus grands essaims depuis soixante-dix ans au Kenya. En février 2020, les médias locaux ont rapporté qu’un unique essaim avait atteint une surface équivalente à plus 2 300 kilomètres carré, en faisant l’essaim le plus important jamais enregistré dans le pays.

Ces pluies torrentielles pourraient également être dues au changement climatique. Funk observe non seulement que les températures atmosphériques en hausse entraînent plus de vapeur d’eau, et donc des précipitations plus importantes, mais aussi que les pluies de 2019 coïncidaient avec un phénomène extrême de dipôle de l’océan Indien : une oscillation climatique qui a pu être appelée « voisin d’ENSO » ou le « Niño indien ».

Ce phénomène avait déjà été associé à des pluies plus intenses en Afrique de l’Est. À la fin de l’année 2019, selon Funk, les températures de la surface des eaux étaient « incroyablement chaudes dans l’océan Indien occidental, et même les plus chaudes de l’histoire de cette zone, et les vents se sont inversés dans tout l’océan Indien. » La Corne de l’Afrique a subi les conséquences de ce phénomène dû au changement climatique : des sécheresses suivies d’autres sécheresses suivies d’inondations, et la région n’a pas eu le temps de reprendre son souffle.

La situation est d’autant plus exacerbée par le fait que, comme l’a affirmé Michael Dunford, « le conflit règne dans cette région. Nous estimons qu’il y a 4,6 millions de réfugiés, et presque 11 millions de personnes déplacées dans toute la région. »

Pendant les pénuries actuelles d’eau, des habitants de Nairobi remplissent des contenants et bouteilles d’eau.

PHOTOGRAPHIE DE Donwilson Odhiambo, SOPA Images, LightRocket, Getty Images

UNE LUEUR D’ESPOIR

Le PAM redouble d’efforts pour fournir de l’aide humanitaire, sous forme d’argent mais aussi de distribution alimentaire. Toutefois, Dunford reconnaît que cette famine tombe dans une période particulièrement difficile.

« Le nombre de personnes dans la région qui sont concernées par l’insécurité alimentaire a presque doublé depuis le COVID », révèle-t-il. « Il y a aussi d’énormes besoins humanitaires dans des pays comme l’Afghanistan, le Yémen, ou encore le nord de l’Éthiopie où le conflit au Tigré est en train d’avoir lieu. »

En outre, les pays donateurs se remettent à peine de deux années de pandémie de COVID-19 et des contractions économiques qu’elle a engendrées, et pourraient maintenant avoir à affronter de nouvelles difficultés suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Quelques lueurs d’espoir sont toutefois bien présentes. Chris Funk, auteur de l’ouvrage Drought, Flood, Fire: How Climate Change Contributes to Catastrophes sur le lien entre le changement climatique et les catastrophes naturelles, explique qu’il est possible que les précipitations extrêmes qui ont causé des inondations et des invasions de criquets pénètrent également dans les sols. « Ainsi, malgré le fait que les précipitations soient en déclin et que les sécheresses deviennent plus fréquentes, les eaux sous-terraines sont disponibles en plus grande quantité », affirme le chercheur.

En plus d’apporter un soutien financier et alimentaire, le PAM a commencé à investir dans des infrastructures telles que des trous de sonde destinées à maximiser l’accessibilité de l’eau qui est disponible et qui peut être utilisée pour améliorer la productivité des terres.

« Nous ne sommes pas dans la même situation qu’en 2011, quand 250 000 personnes sont mortes en Somalie, grâce aux investissements et aux améliorations des infrastructures qui ont été réalisés depuis », soutient Dunford. « Cependant, après trois années consécutives sans pluie, l’immensité et l’ampleur de la sécheresse est telle que les habitants ont réellement épuisé toutes leurs ressources personnelles. Nous devons espérer que les pluies vont arriver. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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