Espace

Comment les femmes gèrent-elles leurs règles… dans l'espace ?

Jeudi, 9 novembre

De Erika Engelhaupt

Les tampons de Sally Ride sont certainement les tampons dont on a le plus débattu au monde. Avant que Ride ne devienne la première femme américaine dans l’espace, les scientifiques ont réfléchi à la question de ses tampons, ils les ont pesés, et le renifleur professionnel de la NASA les a senti (mieux vaut-il prendre un tampon désodorisé ou non désodorisé ?) pour s’assurer que leur odeur ne serait pas trop prégnante dans la capsule spatiale confinée. Les ingénieurs ont dû prendre en considération le nombre de tampons dont elle pourrait avoir besoin pour une semaine dans l’espace. (Ils lui ont posé la célèbre question de savoir si 100 tampons seraient suffisants. « Ce n’est pas le bon nombre, » avait alors répondu Ride.)

Les ingénieurs essayaient d’être compréhensifs, voilà tout. Ils auraient même pensé à attacher les tampons par leur ficelle pour éviter qu’ils ne s’éparpillent en flottant. J’imagine les tampons de Sally Ride en train de planer comme un chapelet de saucisses dans la navette spatiale, et je me demande s’il est arrivé qu’un astronaute masculin leur tombe dessus avant de repartir rapidement, gêné, en flottant vers une autre direction.

Tout cela pour dire que la NASA ne savait pas trop comment aborder le sujet des menstruations. Avant que les femmes n’aillent dans l’espace, il y a avait non seulement l’inquiétude malheureusement courante sur le fait que les femmes allaient devenir pleurnicheuses ou simplement incapables pendant la période de leurs règles, mais aussi sur le fait que le cycle menstruel pourrait se rompre dans l’espace. Le sang allait-il sortir sans la gravité pour l’attirer en-dehors de l’utérus ? Allait-il plutôt s’accumuler à l’intérieur, ou même s’écouler vers l’abdomen en passant par les trompes de Fallope, une terrifiante condition appelée menstruation rétrograde ?

Au final, il a bien fallu que quelqu’un tente l’expérience pour voir ce qu’il allait se passer. Et il ne s’est pas passé grand-chose. L’utérus est en fait plutôt compétent pour expédier le sang de ses parois sans l’aide de la gravité (après tout, le fait de rester allongée ne semble pas trop faire d’effet). Devoir gérer des tampons dans l’espace est malgré tout un désagrément, et les crampes ne sont pas forcément plus clémentes dans l’espace que sur Terre. Les scientifiques ont donc proposé une solution pour les femmes astronautes, une solution qui commence à faire son chemin parmi un nombre croissant de femmes : peut-être n’avons-nous pas besoin d’avoir nos règles.

La technologie existe. La prise d’un contraceptif oral combiné, autrement dit la pilule, en continu (sans s’arrêter une semaine pour provoquer le flux menstruel) est aujourd’hui la meilleure solution et la plus sûre pour les astronautes qui préfèrent ne pas avoir leurs règles pendant une mission, explique Varsha Jain, gynécologue et professeur invité du King’s College London. Avec sa collègue Virginia Wotring, qui en sa qualité de pharmacologue en chef de la NASA a dû suggérer les contraceptifs les plus adaptés, elle a publié ce mardi une étude sur les règles dans l’espace dans la revue Microgravity. Les implants contraceptifs et les dispositifs intra-utérins sont aussi des options, mais la pilule a déjà fait ses preuves dans l’espace.

En fait, les femmes astronautes ont non seulement déjà testé la méthode de la pilule en continu (et ce, sans l’effet en grandes pompes des tampons de Sally Ride), mais de plus en plus de femmes sur Terre ont également fait le choix de ne plus avoir leurs règles. Des sondages montrent qu’environ un tiers des femmes ressentent le besoin d’avoir leurs règles tous les mois parce que ça a l’air plus « naturel » et parce que ça les rassure sur le fait qu’elles ne sont pas enceintes, affirme Jain. Mais le saignement qui a lieu pendant la semaine où on ne prend pas la pilule n’est ni nécessaire, ni vraiment naturel. Chez les femmes qui prennent la pilule de façon continue, l’endomètre ne s’épaissit pas, et elles n’ont donc pas besoin d’expulser l’excès de muqueuse utérine. De plus, avoir ses règles n’indique pas forcément à une femme qu’elle n’est pas enceinte.

« Il n’y a aucun danger à supprimer le cycle menstruel », affirme Jain. Bien sûr, la pilule possède certains risques ; les caillots de sangs dans les jambes et les poumons sont une préoccupation majeure. Mais Jain ajoute que selon les études qui ont été réalisées, il n’y a pas plus de risques à prendre la pilule en continu qu’à la prendre sur des périodes trois semaines.

Pour les voyages dans l’espace de longue durée, il y a des avantages supplémentaires au fait de sauter la période de flux. « Les systèmes de gestion des déchets à bord de la Station spatiale internationale, qui réutilisent l’eau contenue dans l’urine, n’ont pas été conçus pour gérer le sang menstruel », écrivent Jain et Wotring. Une femme qui passerait trois ans dans l’espace, par exemple pour aller sur Mars et en revenir, aurait besoin d’environ 1 100 pilules, ce qui ajoute un certain poids à une mission, mais serait moins encombrant que tous ces tampons.

Comme pour de nombreux aspects de la physiologie humaine, il y a beaucoup d’inconnues. Un dispositif intra-utérin pourrait-il être déplacé par les G subis par les astronautes au décollage ? Un implant sous-cutané pourrait-il s’accrocher à une combinaison spatiale ? Il n’y pas de raison d’y croire, mais personne n’a jamais essayé.

Peut-être que si le cycle menstruel était un sujet de discussion comme un autre, on en saurait déjà plus.

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