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Frances Northcutt, la femme qui a contribué à envoyer l'Homme sur la Lune

Dans les années 1960 et 1970, Frances "Poppy" Northcutt a planifié les trajectoires de vol essentielles qui ont permis aux astronautes de rentrer chez eux après leur mission sur la Lune.

De Erin Blakemore
L'ingénieure Poppy Northcutt s'entretient avec un collègue du contrôle de mission de la NASA à Houston, au Texas, en 1969.

Frances "Poppy" Northcutt s'attachait avec sérieux à vérifier encore et encore les plans d'atterrissage lunaires pour faire bonne mesure. En tant qu'ingénieure de l'équipe de soutien à la planification et à l'analyse des missions de la NASA, elle était chargée de ramener les astronautes sur Terre après un tour en orbite ou une mission sur la Lune au cours des multiples missions Apollo.

Créer et perfectionner cette trajectoire de retour n'a pas été une tâche aisée, en particulier dans la course effrénée pour parvenir à satisfaire l'engagement du président John F. Kennedy d'emmener des Hommes sur la Lune durant la décennie 1960, ce qui a considérablement accéléré les ambitions lunaires de la NASA.

« Le centre de contrôle n'avait pas eu le temps de s'entraîner », se souvient-elle. « [Ils n’en ont] pas eu le temps, pour être honnête. »

Pour Northcutt et son équipe, cela signifiait travailler de longues heures sous une pression énorme tout en essayant d'imaginer comment ramener sur Terre des astronautes envoyés sur un corps céleste qui n'avait pas encore été cartographié de manière adéquate. Durant la mission Apollo 8, première mission habitée réussie ayant permis aux astronautes de partir en orbite autour de la Lune avant revenir sur Terre, son équipe créa une trajectoire de retour et la perfectionna en temps réel à l'aide d'outils informatiques relativement rudimentaires. Pour compliquer les choses, les astronautes devaient effectuer ces manœuvres de retour lorsque la navette se trouvait du côté de la face cachée de la Lune et donc hors de portée des communications avec la Terre.

« JFK n'a pas dit que la mission était d'alunir. Il nous a demandé d'alunir et de revenir sains et saufs », dit Northcutt. « La mission ne pouvait être un succès que si on [les faisait revenir] sains et saufs. »

 

FRÉNÉSIE MÉDIATIQUE

Pionnière, elle a contribué au succès de nombreuses expéditions lunaires, alors qu'elle attirait l'attention des médias en tant que première femme travaillant en tant qu'ingénieure dans le contrôle de mission.

« J'ai ressenti la nécessité de m'assurer qu'on sache que des femmes faisaient ce travail », dit-elle.

Mais lorsqu'on ouvrait un journal durant la période à laquelle Poppy Northcutt travaillait à la NASA, on avait une impression assez différente de celle qu'elle espérait donner.

« La blonde de la mission de contrôle », claironnait un papier national. Un autre article paru dans le Record de Hackensack, dans le New Jersey, la surnommait « la rose texane de la NASA ». Et quand elle a été interviewée par un animateur de la ABC en 1968 pour parler de son travail dans le cadre des missions Apollo, celui-ci a posé à l'ingénieure de 25 ans des questions sur ses tenues.

« Quelle attention les hommes chargés de mission accordent-ils à une jolie fille en minijupe ? », lui a ainsi demandé l'animateur Jules Bergman. « On dit que lorsque vous entrez dans la salle de contrôle de la mission, la dite mission s'arrête brutalement. »

Aujourd'hui, lorsque l'ancienne ingénieure défenseure des droits des femmes devenue avocate se penche sur son parcours historique, elle constate un décalage insupportable entre ses réalisations et la capacité de l'époque à les reconnaître.

« Toute la société m'a dégoûtée » d'une carrière d'ingénieure, se souvient-elle. Néanmoins, lorsqu'elle a obtenu son diplôme en mathématiques à l'université du Texas, elle savait qu'elle voulait travailler dans le programme spatial. En 1965, elle a obtenu de bons résultats pour la NASA par l'intermédiaire de TRW, l'une des agences intérimaires travaillant pour l'agence spatiale.

« Mon titre de poste était "ordinatrice", sorte d'ordinateur sexué », se souvient-elle.

Les « ordinatrices » étaient subordonnées à des équipes d'ingénieurs exclusivement composées d'hommes. Pis encore, Northcutt s'est vite rendue compte qu'elle ne serait pas autorisée à faire des heures supplémentaires - une résultante des lois limitant les heures de travail des femmes. Elle savait que si elle ne pouvait pas travailler autant d'heures que ses collègues masculins, elle ne pourrait jamais être promue. Elle a donc choisi de faire quand même des heures supplémentaires, acceptant de ne pas être rémunérée pour celles-ci pour avoir la chance de faire ses preuves. Le pari de Northcutt a été gagnant : elle a bientôt intégré le personnel technique entièrement masculin, ce qui lui a permis de jouer un rôle plus important dans la grande course à la Lune qui opposait alors les États-Unis à l'Union soviétique.

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Northcutt et ses collègues n’ont pas programmé les ordinateurs qui régissaient une mission donnée ; ils ont créé un programme qui a ensuite été entré sur des ordinateurs de contrôle de mission par IBM. Parfois, des parties du code se sont perdues en cours de traduction.

« D’intéressants petits bugs ont continué à apparaître », se souvient Northcutt. « Une petite erreur sans conséquence pouvait être fatale. »

Cette leçon a été d'autant plus douloureuse lors de la désastreuse mission Apollo 13, lorsque Northcutt et son équipe ont dû résoudre les bugs de leur programme de retour sur Terre pour ramener les astronautes à la maison en toute sécurité. Le centre de contrôle - une pièce privée du contrôle de mission qui n'était pas filmée par les caméras de télévision - était rempli de membres du personnel qui souhaitaient échapper aux caméras pour fumer et se détendre.

« Certaines personnes faisaient les cent pas, d'autres avaient mal à la nuque », se souvient-elle. « Tout le monde était assez stressé. »

 

SENS DU DEVOIR

Pendant ce temps, Northcutt attirait encore davantage l'attention des médias et, même si ses collègues masculins la traitaient avec respect, la presse n'était que peu élégante. Son père lui-même pouvait faire preuve d'une certaine dureté. Il a ainsi dit à sa fille qu'il était fier de voir son nom apparaître dans les journaux, mais que ce qui le rendrait encore plus fier serait de voir ses fiançailles annoncées dans le journal local.

« Le seul effet que ça a eu sur moi a été de me radicaliser », dit-elle en riant. « Je suppose que je n'ai tout simplement pas compris le message. »

Lorsqu'elle a eu connaissance de la grève des femmes pour l'égalité en 1970, elle a dit à son patron qu'elle prendrait une journée de congé. Bientôt, elle est devenue une activiste à part entière, a rejoint l'Organisation nationale pour les femmes et a été la première militante féministe à Houston. Petit à petit, son travail  pour la lutte pour l'égalité des chances l'a éloignée de l'ingénierie. Dans les années 1980, elle est devenue avocate, faisant usage de son diplôme en droit pour continuer à militer pour les droits civiques.

Northcutt reconnaît qu’elle a fait partie des femmes les plus chanceuses. Bien que promue et bien payée, son travail n’a été rendu possible que grâce aux très nombreuses travailleuses peu rémunérées, dont beaucoup de femmes de couleur, qui sont restées des « figures de l'ombre », gardées loin des caméras.

Et en se remémorant son rôle historique dans les missions Apollo, elle est profondément consciente de ce qui n’a pas changé pour les femmes au cours des cinquante dernières années.

« D'une certaine manière, c'est mieux et d'une autre, c'est bien pire », dit-elle, citant les différences de salaires persistantes et le harcèlement sexuel que beaucoup de femmes subissent encore sur leur lieu de travail. Néanmoins, elle estime que les femmes devraient comme elle surmonter les projecteurs souvent sexistes grâce à un sens du devoir et une volonté de saisir les occasions de mettre en valeur leur travail.

« Ce ne sera pas facile, mais ne restez pas cachées », dit-elle. « N'essayez pas de vous rendre invisibles, car votre visibilité aidera d'autres femmes. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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