Les Gallaudet Eleven : onze hommes sourds au service de la NASA

Centrifugeuses, tempêtes et ascenseurs géants : onze hommes sourds ont permis à la NASA de mieux comprendre les effets du vol spatial sur l'équilibre dans les années 1960.

De Solveig Blakowski
Publication 9 juil. 2026, 11:55 CEST
Archives de l'université Gallaudet, collection David Myers, 18 septembre 1962.

Archives de l'université Gallaudet, collection David Myers, 18 septembre 1962.

PHOTOGRAPHIE DE Avec l'aimable autorisation du Centre de documentation sur la surdité, Université Gallaudet

Archives de l'université Gallaudet, collection David Myers, 18 septembre 1962.

PHOTOGRAPHIE DE Avec l'aimable autorisation du Centre de documentation sur la surdité, Université Gallaudet

En 1964, un ferry quitta la Nouvelle-Écosse pour l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon. La mer était démontée et à bord, une partie des passagers fut prise d’un terrible mal de mer, tandis que les autres hommes jouaient aux cartes, s’amusant de voir le bateau tanguer. 

Ces derniers avaient été amenés à bord par des chercheurs tentant de comprendre cet étrange phénomène : aucune épreuve d’équilibre, du navire en pleine tempête à la centrifugeuse, ne perturbait ces passagers.

 

LE RÔLE DU SYSTÈME VESTIBULAIRE 

À la fin des années 1950, la course à l’espace s’engageait sans qu’aucun humain eût encore franchi la frontière de l’atmosphère terrestre. Les ingénieurs savaient lancer une fusée, mais ignoraient presque tout de ce qui attendait un être vivant une fois la gravité disparue. Le mal des transports figurait toutefois parmi les menaces pressenties, car un équipage incapable de fixer un cadran ou de tenir debout compromettait la mission tout entière.

Ce malaise prend racine dans une région minuscule de l’oreille interne. « L’appareil vestibulaire, c’est une partie de l’oreille interne. Il y a une partie antérieure, la cochlée, qui contient l’organe de l’audition, et une partie postérieure, le vestibule », explique Pierre Denise, professeur de physiologie médicale à l’université de Caen, qui consacre ses travaux au rôle de la gravité dans cet organe. Le vestibule abrite lui-même deux familles de capteurs : « une partie détecte les rotations, les canaux semi-circulaires, et une autre est sensible aux accélérations et à la gravité. » 

« Sur Terre, le système otolithique est stimulé en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre », poursuit Pierre Denise, « mais quand le corps passe en apesanteur, il n’est plus stimulé par la gravité ». 

Encore fallait-il pouvoir distinguer, parmi les bouleversements en lien avec l’apesanteur, ceux qui pouvaient avoir une influence sur le système otolithique, et ceux qui avaient d'autres origines, comme la remontée des liquides vers le haut du corps. « Un bon moyen de le savoir, c’est d’étudier des patients qui n’ont plus ce système », résume le chercheur.

Illustration de l'anatomie de l'oreille en coupe transversale. Au fond de l'oreille interne, la cochlée en ...

Illustration de l'anatomie de l'oreille en coupe transversale. Au fond de l'oreille interne, la cochlée en spirale assure l'audition, et le vestibule voisin, l'équilibre.

ILLUSTRATION DE Spencer Sutton, Alamy Banque d'Images

Illustration de l'anatomie de l'oreille en coupe transversale. Au fond de l'oreille interne, la cochlée en spirale assure l'audition, et le vestibule voisin, l'équilibre.

ILLUSTRATION DE Spencer Sutton, Alamy Banque d'Images

Depuis 1958, des personnes sourdes participaient déjà aux essais de Pensacola, en Floride, et l’un d’eux, Robert Greenmun, suggéra au médecin Ashton Graybiel, qui dirigeait ces recherches, de recruter dans son ancienne université. 

Ainsi, entre 1958 et 1968, onze hommes de l'université de Gallaudet, un établissement dédié à l’éducation des personnes sourdes, prêtèrent leur corps à la marine américaine et à la NASA, tout juste créée. 

Onze d’entre eux, âgés de vingt-cinq à quarante-huit ans, furent au cœur de l’étude : Harold Domich, Robert Greenmun, Barron Gulak, Raymond Harper, Jerald Jordan, Harry Larson, David Myers, Donald Peterson, Raymond Piper, Alvin Steele et John Zakutney. Beaucoup tirèrent une fierté durable de pouvoir servir leur nation grâce à ce handicap qui les avait longtemps laissé au banc de la société. « Nous étions différents, d’une manière dont ils avaient besoin », résume Harry Larson, l’un des volontaires.

 

DE L'ASCENSEUR À LA CENTRIFUGEUSE

Pour comprendre pourquoi ces hommes ne souffraient pas de ce type de perturbations, il faut revenir à ce qui rend les autres malades. « Si vous êtes dans un bateau en pleine tempête, vous êtes beaucoup plus facilement malade à l’intérieur qu’à l’extérieur. Le bateau bouge, mais votre environnement visuel est stabilisé. Il y a un conflit sensoriel entre le système vestibulaire qui signale un mouvement et la vision qui signale une absence de mouvement » explique Pierre Denise. 

En orbite, poursuit le chercheur, le conflit se déplace à l’intérieur même de l’oreille. Lorsqu’un astronaute incline la tête, ses canaux semi-circulaires signalent fidèlement le mouvement, mais ses otolithes, privés de gravité, affirment que la tête n’a pas bougé.

Pour provoquer ces dissonances et mesurer la résistance des volontaires, quatre d'entre eux vécurent douze jours dans une chambre circulaire de six mètres de diamètre, en rotation continue à dix tours par minute, meublée comme un logement et seulement immobilisée pour le ravitaillement. Ils dormaient la tête tournée vers le centre, alignés comme les rayons d’une roue. À l’intérieur, les forces de Coriolis désorientaient les personnes qui entraient dans la pièce en mouvement, si bien que le corps devait s'adapter à la rotation pour pouvoir marcher convenablement. « Une personne avec un système vestibulaire, dans ce type d'environnement, va être malade dès le début. Les patients observés, eux, ne l'ont pas été ». 

Les visiteurs valides, malades les premiers jours, finissaient par s’accoutumer, avant de se retrouver désorientés dès que la rotation cessait. « Le cerveau avait appris à fonctionner dans deux états différents, et il passait de l’un à l’autre comme avec un interrupteur », raconte Pierre Denise.

Les autres dispositifs ne ménageaient pas davantage les corps. Sanglés dans des coques de plâtre, plusieurs tournoyèrent en centrifugeuse, éprouvés au sec puis immergés jusqu’au cou dans un bassin. 

En outre, une nuit, les volontaires montèrent puis descendirent puis descendus à grande vitesse dans les ascenseurs de l’Empire State Building, soumis à des variations de pesanteur. Une fois dans la cabine, « on met une petite lampe qui ne bouge pas, et [contrairement aux hommes de Gallaudet] une personne normale va la voir se déplacer, monter ou descendre. » Trompée par l’accélération, l’oreille saine prête à la lampe immobile un mouvement qu’elle n’a pas. Ce mirage, sans conséquence pour un passager d’ascenseur, peut égarer un pilote aux commandes. 

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Archives de l'université Gallaudet, collection Donald Peterson.

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PHOTOGRAPHIE DE Avec l'aimable autorisation du Centre de documentation sur la surdité, Université Gallaudet

Archives de l'université Gallaudet, collection Donald Peterson. 

PHOTOGRAPHIE DE Avec l'aimable autorisation du Centre de documentation sur la surdité, Université Gallaudet

De toutes ces péripéties, la traversée vers Saint-Pierre-et-Miquelon, conçue pour les confronter à une mer déchaînée, demeura la plus rude de ces aventures, « avec le recul, oui, c'était effrayant… mais en même temps, nous étions jeunes et avides d'aventures », se souvient Barron Gulak.

Le programme s’acheva en 1968. Leurs noms disparurent peu à peu de la mémoire des laboratoires, à mesure que le rôle de l’oreille interne devenait une évidence dont l’origine importait moins. Il fallut attendre 2017 pour que l’université Gallaudet les sorte de l’oubli avec l’exposition Deaf Difference + Space Survival

 

UN ATOUT POUR MARS ? 

De cette décennie d'expérimentation, on tira une meilleure compréhension du mal des transports et des illusions sensorielles. Mais comme l'explique Pierre Denise, le mal de l’espace reste quant à lui encore mal compris. « Une personne qui a le mal de mer est beaucoup plus susceptible d’être malade en voiture ou en avion, tout est corrélé. Mais des astronautes qui n’ont jamais eu le mal des transports, même en bateau, peuvent être très malades dans l’espace, et inversement », souligne-t-il.

« Certains pensent même que ce ne serait pas un mal des transports, mais plutôt une sorte d’hypertension intracrânienne », rapporte le chercheur. Privés de gravité, le sang et les autres liquides du corps refluent vers le haut et s’accumulent dans la tête, une redistribution qui suffirait peut-être à soulever le cœur, comme chez les malades dont une tumeur comprime le cerveau.

Pierre Denise étudiait le retour des astronautes sur Terre, incapables de tenir debout durant les premières heures, quand il prit connaissance des résultats de l'étude menée sur les onze de Gallaudet. Avec son équipe, il compara leurs performances à celles de patients privés des deux côtés de leur fonction vestibulaire. Les résultats se révélèrent presque identiques. « Un patient qui n’a pas de système vestibulaire, c’est un peu comme un astronaute, mais pas un astronaute dans l’espace, plutôt un astronaute qui revient sur Terre », explique-t-il.

Le chercheur va plus loin dans sa réflexion. Les agences spatiales préparent des séjours sur la Lune et des voyages vers Mars, où, selon lui, tout se jouera dans les heures suivant l’atterrissage, sans le moindre secours au sol. Pour une telle mission, une personne privée d’oreille interne fonctionnelle résisterait peut-être mieux qu’une autre, une idée que le chercheur et ses collègues défendent aujourd’hui. « Avoir des patients atteints de troubles vestibulaires dans l’espace pour aller sur Mars peut être un avantage, parce que chez eux, un certain nombre d’illusions potentiellement très dangereuses n’apparaissent pas », avance Pierre Denise.

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