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Donald Trump veut une force armée de l'espace - Nos réponses à vos questions

Le président américain appelle de ses vœux la création d'une sixième branche militaire spécialisée dans l'espace. Quels intérêts y voit-il ? Que fait déjà l'armée américaine en dehors de notre monde ?

De Michael Greshko
Le 18 juin 2018, Donald Trump a signé une directive sur la formation d'un corps armé de l'espace.

Une décision digne d'un prologue d'un film de science-fiction : Donald Trump a annoncé la prochaine création d'une sixième branche de l'armée américaine (“Space Force”) qui aurait pour champ tout ce qui va au-delà de notre monde.

« Je demande par la présente au Département de la Défense et au Pentagone de commencer immédiatement le processus nécessaire à l'établissement d'une force spatiale en tant que sixième branche des forces armées [américaines]. C'est une grande déclaration », a déclaré Trump dans ses remarques au Conseil national de l'espace. « Nous allons avoir l'Air Force et nous allons avoir la Force Spatiale - distincte mais également importantes. »

Suite de la directive annoncée par le président américain, pour le moins surprenante, vous vous posez sans doute de nombreuses questions. Par exemple, est-ce que les États-Unis vont développer une flotte spatiale de guerre ? Quels sont les avantages et les inconvénients à la création d'une force spatiale ? Et une telle branche militaire est-elle seulement légale en vertu des traités internationaux ? Voici nos réponses à vos questions.

 

DONAL TRUMP VIENT-IL DE CRÉER UNE FORCE ARMÉE DE L'ESPACE ?

Non. Seul un acte du Congrès peut déclencher la création d'une nouvelle branche de l'armée américaine.

Le président américain avait déjà par le passé mentionné le concept de soldats de l'espace dans un discours prononcé en mars 2018 puis plus tard en mai dernier mais l'année dernière son cabinet s'était opposé à cette idée.

« L'organisation du Pentagone est déjà suffisamment compliquée comme cela, » expliquait la secrétaire de l'armée de l'air, Heather Wilson interrogée en juin 2017. « Cela ne ferait que rendre encore plus complexe notre organisation, et cela coûtera encore plus d'argent. »

En juillet 2017, le Secrétaire à la Défense, Jim Mattis a même écrit au Congrès pour s'opposer à la proposition de forces armées spatiales.

L'idée a toujours eu des partisans à l'intérieur et à l'extérieur du Congrès, qui affirment que l'espace représente désormais des enjeux trop importants pour ne pas y dédier une branche militaire.

Selon Mark Albrecht, secrétaire exécutif du Conseil national de l'espace de 1989 à 1992, « l'espace est un endroit où il y a maintenant des dizaines de milliards de dollars en infrastructures ». Tout, des transactions financières au GPS dans votre voiture relève de ce qui se passe dans l'espace, ou du moins est facilité par ce qui se passe dans l'espace. »

Selon lui, l'activité militaire dans l'espace « n'est pas matériellement différente de la marine américaine, qui navigue dans le Pacifique, l'Atlantique et la Méditerranée, non pas pour créer des problèmes ou provoquer des guerres, mais pour s'assurer que tout ce dont nous jouissons reste protégé. »

Dans la loi National Defense Authorization Act de 2018, le Congrès a ordonné au Pentagone d'étudier au moins si et comment il devrait réorganiser ses programmes spatiaux existants. Une version provisoire de l'étude a été publiée en mars, et ne s'engage pas au développement d'un corps spatial unifié. Le rapport complet sera publié d'ici le 1er août.

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« Avant que le Congrès ne fasse quoi que ce soit, je pense qu'ils demanderont d'abord à consulter ce rapport pour connaître la position du Département de la Défense, » estime Michael Dodge, expert en droit de l'espace à l'université du Dakota du Nord dans le département des études spatiales.

Le Washington Post rapporte que les dernière directives de Trump font grincer des dents les chefs d'état-major interarmées et le département de la Défense, mais rien n'indique que la Maison-Blanche suggérera bien la rédaction et l'adoption d'une loi sur cette question.

 

LES FORCES SPATIALES SONT-ELLES UNE IDÉE RÉCENTE ?

Non. L'idée de la création de forces spatiales traîne depuis des décennies. Dans un document datant de 1999, le sénateur Bob Smith disait en espérer la création, et l'année suivante, une commission présidée par Donald Rumsfeld a suggéré de créer un Space Corps au sein de l'armée de l'air.

D'Eisenhower à Obama, les présidents américains ont toujours vu l'espace comme une zone de défense et d'activités militaires non-agressives. Mais en préconisant la création effective de forces spatiales, les observateurs estiment que Trump a là une attitude cavalière.

« Cela envoie un message aux autres puissances mondiales, selon lequel les États-Unis envisagent notre avenir dans l'espace de façon agressive en matière de défense nationale », indique M. Dodge. « Ce que je veux dire par "agressive", c'est que le signal envoyé par les États-Unis est celui d'une nation pour qui l'espace est un potentiel champ de bataille, ce qui n'est pas nouveau, mais qui n'apporte rien de particulièrement utile aux discussions diplomatiques. »

 

À QUOI RESSEMBLERAIENT CES FORCES SPATIALES ?

Selon toute vraisemblance, ces forces spatiales seraient un mélange de programmes militaires américains existants. Au centre de cette organisation se trouverait le Commando spatial de l'Armée de l'Air, qui a dirigé les opérations spatiales militaires américaines depuis 1982.

Aujourd'hui encore, ce commando emploie plus de 36 000 personnes et maintient des technologies militaires dans l'espace, comme le réseau de satellites GPS (Global Positioning System) et le mystérieux avion spatial X-37B. Le cabinet de conseil Avascent affirme que la Force aérienne dépense plus de 7 milliards de dollars par an pour des systèmes spatiaux non classés.

Une fois pleinement développée, une armée de l'espace serait sur un pied d'égalité avec l'armée de l'air et la marine, occuperait des bureaux au Pentagone et ouvrirait une unité de formation. Mais sa structure exacte dépendrait des lois en vigueur, qui ne sont pas près d'être votées. Albrecht estime qu'au plus tôt, il faudrait au moins un an pour faire des forces spatiales une entité légale.

 

CETTE BRANCHE ARMÉE SERAIT-ELLE LÉGALE ?

En un mot, oui. Mais si une force spatiale américaine était déployée, les experts juridiques estiment que le droit international limiterait son champ d'action.

Toutes les grandes puissances spatiales, y compris les États-Unis, la Russie et la Chine, ont signé le Traité sur l'espace extra-atmosphérique de 1967 (ce traité a plus tard été signé par la France en 1970). Le pacte dit que rien dans l'espace ne peut être revendiqué comme le territoire d'un seul pays, et il interdit aux pays de placer des armes nucléaires ou des armes de destruction massive où que ce soit dans l'espace, y compris en orbite autour de la Terre.

Le traité devient plus strict quand il s'agit de « corps célestes » tels que la lune et Mars. Les parties ne peuvent pas construire de bases militaires, mener des manœuvres militaires ou tester des armes de quelque nature que ce soit - même des armes conventionnelles - dans un autre monde. Si vous imaginez une reprise de Starship Troopers ou The Expanse, vous risquez d'être déçus.

Mais le Traité de l'espace laisse tout de même aux pays une certaine marge de manœuvre. Le traité signé durant la guerre froide n'interdit pas explicitement les missiles balistiques intercontinentaux, qui entrent et sortent de l'espace avant d'atteindre éventuellement leurs cibles. 

Le traité ne précise pas non plus si les armes conventionnelles peuvent être utilisées dans les espaces ouverts ou dans les stations spatiales. Et ils l'ont été, au moins une fois : en janvier 1975, l'Union Soviétique a testé secrètement un canon modifié sur sa station spatiale Almaz.

« Je ne pense pas que cela aurait nécessairement représenté une violation du traité, même si cela est contraire à l'esprit du document lui-même », dit Dodge.

Cela dit, le Traité sur l'espace et les autres traités spatiaux ne sont pas les seules règles en vigueur dans le vide et la froideur du cosmos.

« Un peu comme les mers internationales, ou comme l'Antarctique, l'espace est un bien commun mondial. Et cela signifie qu'il est régi par le droit international », explique Joanne Gabrynowicz , experte en droit de l'espace et professeur émérite à l'Université du Mississippi. « En plus du Traité sur l'espace, l'ensemble du droit international s'applique à l'espace, et cela inclut le droit humanitaire [comme les Conventions de Genève] et le droit régissant les conflits armés. »

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