Espace

''Il n'y a qu'un seul moyen de sauver l'humanité : aller sur Mars''

Michio Kaku imagine les Hommes dansant sur Mars et projeter leurs cerveaux dans le cosmos.

De Simon Worrall

Enfant, alors qu'il vivait à Palo Alto en Californie, il a construit un accélérateur de particules. Par la suite, il est devenu l'un des pères fondateurs de la théorie des cordes. Aujourd'hui, Michio Kaku, avec sa longue crinière argentée, est l'un des scientifiques les plus connus au monde : plusieurs de ses livres furent des best-sellers et il a fait de nombreuses apparitions télévisées, notamment sur Discovery Channel et la BBC.

Dans son dernier livre, The Future Of Humanity, il affirme que notre futur ne se trouve pas sur Terre, mais plutôt dans les étoiles.

Contacté par téléphone par National Geographic dans son bureau du City College à New York, il a expliqué comment les milliardaires tels qu'Elon Musk révolutionnaient le voyage dans l'espace, pourquoi les portages laser constituent la meilleure façon d'atteindre d'autres galaxies et comment des danseurs étoiles se retrouveront peut-être un jour sur Mars.

Au tout début de votre livre, vous faites une prédiction terrifiante : « Nous devons quitter la Terre ou nous mourrons ». Le futur de l'humanité est-il si terrible ? Cela ne renforce-t-il pas le sentiment que nous ne pouvons pas sauver cette planète ?

Regardez l'évolution de la Terre : 99,9 % des organismes vivants ont disparu. Lorsque quelque chose change, nous devons nous adapter ou bien mourir. C'est la loi de la Nature. Plusieurs dangers nous menacent et nous sommes à l'origine de certains d'entre eux, comme le réchauffement climatique, la prolifération nucléaire ainsi que la guerre biologique. Ensuite, la Terre a dû faire face à plusieurs extinctions de masse, arrangées par Mère Nature. Les dinosaures ne disposaient pas d'un plan spatial par exemple, ce qui explique peut-être pourquoi ils ont aujourd'hui disparu.

D'autre part, cela ne doit pas être considéré comme une excuse pour polluer la Terre ou pour rester inactif face au changement climatique. Il est impossible de déplacer toute la population terrestre vers Mars ou une autre planète, c'est pour cela que nous devons trouver des solutions à ces problèmes. Il s'agit d'une assurance, d'une solution de secours si quelque chose devait se produire sur Terre. J'ai évoqué cela avec Carl Sagan, qui a dit : «Nous vivons au milieu d'un stand de tir et des milliersd'astéroïdes que nous n'avons pas encore découverts viennent dans notre direction. Il faut que notre plan de secours se base sur au moins deux planètes ».

 

Une des belles images que vous évoquez est celle de danseurs étoiles sur Mars. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi celle-ci est moins irréaliste qu'il n'y paraît ?

Nous avons les Jeux olympiques et des athlètes qui comprennent les lois de la gravité sur Terre. Mais une fois sur Mars ou la Lune, les contraintes physiques sont totalement différentes. Ici, les patineurs ne peuvent pas faire plus d'un quadruple, c'est-à-dire un saut avec quatre tours en l'air. C'est tout ! Aucun patineur n'a pu réaliser de quintuple.À l'inverse, sur Mars, la gravité ne représente que 30 % de celle de la Terre. Si un jour, des Jeux olympiques étaient organisés sur Mars, nous pourrions voir des sauts composés de quatre, cinq, six, voire sept rotations, de magnifiques ballets, de la gymnastique, des acrobaties. De nouveaux athlètes pourraient être formés puisqu'ils sont habitués à un environnement où la pression de l'air et la gravité sont plus faibles. L'astronaute Alan Shepard a été le premier à jouer au golf, je dis bien au golf, sur la Lune ! Il avait emmené en cachette une paire de clubs de golf en fer. La NASA était choquée. Pourtant, vous pouvez aujourd'hui admirer la réplique des clubs de golf qu'il a utilisés dans le musée du Smithsonian, afin de prouver que les sports interstellaires pourraient devenir une réelle possibilité.

 

Vous utilisez l'expression « la quatrième vague scientifique ». Expliquez-nous ce que cela signifie et comment il sera possible, un jour, de terraformer Mars. 

Nous avons connu trois vagues d'innovation scientifique. La première fut la révolution industrielle, avec la machine à vapeur, la locomotive et les usines. La seconde était centrée sur l'électricité et le magnétisme, ce qui a conduit à la création de la TV, des véhicules à moteur à combustion interne ainsi qu'aux premiers pas du programme spatial. La troisième révolution touchait à l'high-tech : ordinateurs, lasers et Internet.

Nous sommes désormais arrivés à la quatrième vague d'innovation, qui porte sur l'intelligence artificielle, la biotechnologie et la nanotechnologie. Cela va changer l'idée que nous avons de Mars. De nombreux scientifiques disent que Mars est froide et déserte, et que rien ne peut pousser là-bas. Nous pouvons modifier génétiquement des plantes et des algues pour qu'elles puissent se développer sur Mars. Mais qui va faire ce travail ? Nous voulons tous voir des villes du futur sur Mars. Les robots seront de plus en plus adaptés pour travailler dans ces environnements inhospitaliers à la fin du siècle. À l'avenir, nous nous attendons donc à voir des ouvriers  robotiques construire les fantastiques villes en forme de dôme évoquées dans les romans de science-fiction.

 

Elon Musk a récemment envoyé sa propre voiture de sport Tesla dans l'espace. Pouvez-vous nous en dire plus sur la « guerre des milliardaires » et comment ces derniers vont façonner l'avenir ?

Dans les années 1960, investir dans l'espace était extrêmement coûteux. C'est pour cela que nous avons perdu de l'intérêt en ce domaine une fois que nous avons posé le pied sur la Lune. Aujourd'hui, nous vivons un nouvel âge d'or de l'exploration spatiale, notamment en raison de nombreux milliardaires de la Silicon Valley qui réalisent leurs rêves d'enfant : construire leur propre base spatiale. C'est Elon Musk et son argent de poche qui ont financés la fusée Falcon Heavy, lancée par SpaceX : il s'agit de la fusée la plus puissance jamais construite et les contribuables n'auront pas versé un seul centime pour son développement.

 

Pour Elon Musk et la NASA, la prochaine étape, c'est Mars. Quels seront les éventuels problèmes et quelles solutions devront être trouvées ?

Il faudra faire attention au moment d'envoyer nos astronautes sur Mars. Aller sur la Lune ne prend que trois jours : vous pouvez partir le lundi et revenir le vendredi. Pour Mars, c'est tout autre chose. Le voyage jusqu'à Mars dure neuf mois, et ensuite il faut patienter quelques mois que les planètes soient réalignées pour faire le trajet retour de neuf mois également. Il s'agit donc d'un voyage de deux ans, au cours duquel l'apesanteur, le rayonnement cosmique et les micrométéorites constitueront tous des problèmes.

Les premiers colons qui se sont installés aux Etats-Unis il y a presque 400 ans pouvaient chasser, cultiver des plantes et avaient de la terre sur laquelle ces cultures pouvaient pousser. Pour Mars, nous devons tout emmener avec nous. C'est pour cela qu'un tel projet coûte si cher et que nous avons besoin de robots pour construire des objets, de plantes génétiquement modifiées pour se développer dans cet environnement et de la nanotechnologie pour produire des matériaux de construction légers, extrêmement résistants et préfabriqués pour créer les villes en forme de dômes.

Voyager vers des étoiles si lointaines nécessitera de nouveaux moyens de transport. Parlez-nous du projet Breakthrough Starshot et des autres idées fantastiques qui sont avancées.

Une fois de plus, ce sont les milliardaires de la Silicon Valley qui ont sorti leurs carnets de chèque et ont déboursé la somme de 100 millions de dollars pour construire le premier vaisseau spatial pour aller sur l'étoile la plus proche, Proxima Centauri.

À cause d'Hollywood, nous pensons que nous avons besoin d'un vaisseau spatial gigantesque comme dans Star Trek: Enterprise, pilotés par des héros comme le Capitaine Kirk. Mais le premier vaisseau spatial qui ira sur Proxima Centauri pourrait faire la taille d'un timbre postal : un bloc informatique bourré de capteurs et de caméras, équipé d'un parachute. Depuis la Terre, on dirige un faisceau laser d'environ 800 mégawatts sur ce parachute afin de le gonfler. Ce faisceau atteint les parachutes à une vitesse supérieure de 20 % à celle de la lumière. C'est faisable, croyez-le ou non.

D'ici une vingtaine d'années, certains de ces vaisseaux seraient capables d'atteindre l'étoile la plus proche, en utilisant les technologies existantes. En se projetant encore plus dans le futur, les physiciens imaginent déjà à quoi ressemblera l'ère post fusées à propulsion chimique. Nous pourrions alors avoir recours à l'antimatière, à l'énergie de fusion ou aux statoréacteurs afin de voyager 50 % plus vite que la vitesse de la lumière, ce qui pourrait nous conduire aux étoiles.

 

Un autre problème avec les voyages lointains dans l'espace, c'est le trajet qui peut durer des centaines d'années-lumière. Votre proposition est de congeler les astronautes et de les décongeler une fois sur place. Pour citer John McEnroe, « vous n'êtes pas sérieux quand même ? »

Les étoiles sont très loin, par conséquent, nous espérons recourir à la physique supérieure pour voyager plus vite que la vitesse de la lumière (warp drive). Tant que nous n'avons pas de warp drive, nous n'avons pas d'autres options qu'utiliser les fusées dont la vitesse est inférieure à celle de la lumière. Il faudrait donc des centaines d'années pour atteindre les planètes découvertes et semblables à la Terre. Nous devons donc trouver comment accroître l'espérance de vie humaine ou apprendre comment nous pouvons nous congeler. Certaines entreprises offrent déjà ces services pour être décongelé une fois qu'il y aura des traitements contre le cancer et d'autres maladies. Je n'y crois pas. Pour moi, ces entreprises sont une arnaque. Cela reste néanmoins une possibilité qu'il ne faut pas écarter.

Nous avons découvert qu'environ 60 gènes auraient une influence sur l'espérance de vie des êtres humains et nous savons que certains gènes permettent aux animaux de vivre pendant des siècles. C'est notamment le cas pour le requin du Groenland, dont l'espérance de vie peut dépasser 400 ans. La génétique est donc une solution pour ralentir le vieillissement.

 

La solution que vous privilégiez est ce que vous appelez le portage laser. Expliquez-nous en quoi cela consiste et comment le Human Connectome Project pourrait servir de base.

Le premier projet scientifique de grande envergure, le projet Manhattan, a abouti à la naissance de la bombe atomique. Le deuxième fut le projet du génome humain. Le troisième pourrait être le Connectome Project. De nombreux pays, comme les Etats-Unis, ont déclaré que, pour comprendre la santé mentale, la dépression et le suicide, il fallait comprendre le cerveau. Grâce au connectome, une carte du cerveau entier, il pourrait être possible de soigner ces maladies.

Nous pensons pouvoir réaliser cela d'ici la fin de ce siècle. Mais une fois que cela sera fait, qu'en ferons-nous ? Nous pourrions nous intéresser aux maladies mentales ou nous pourrions le placer sur un faisceau laser et lui tirer dessus depuis l'espace. En une seconde, vous pourriez être sur la Lune, en 20 minutes sur Mars et sur l'étoile la plus proche en quelques années. Le portage laser est donc le moyen le plus efficace d'explorer la galaxie sans fusées de lancement, sans risque de radiation et sans problèmes causés par les impacts d'astéroïdes. Vous n'avez qu'à vous téléporter grâce au laser !

 

Terminons avec la question à un million de dollars : allons-nous entrer en contact avec une autre civilisation de l'espace ? Si oui, quand ? Êtes-vous d'accord avec Stephen Hawking, qui a averti des dangers d'un tel contact ?

Je pense qu'il ne faut pas ignorer son avertissement. Il est certain que nous entrerons en contact avec d'autres formes de vie terrestre. Ils seront certainement plus avancés que nous de quelques milliers d'années. Ils ne voudront pas nous piller pour des ressources car de nombreuses planètes sont inhabitées, comme Mars, et ils peuvent donc piller sans être gênés par des natifs comme nous. La plus grande menace, c'est que nous pourrions nous trouver sur leur chemin. Dans le roman La Guerre des mondes, les martiens veulent prendre le contrôle de la Terre, non pas parce qu'ils sont le mal incarné ou parce qu'ils n'aiment pas les Homo sapiens mais parce que les humains doivent disparaître pour que les martiens puissent prospérer sur Terre et la transformer pour qu'elle ressemble à Mars.

Nous avons jusqu'à présent découvert 4 000 planètes dans notre galaxie, et nous savons qu'en moyenne chaque étoile de la Voie lactée a dans ses environs au moins une planète. Il est donc inévitable que nous rencontrions un jour une de ces civilisations avancées qui changera le monde tel que nous le connaissons. Pas comme Cortez découvrant Montezuma et renversant la civilisation aztèque en l'espace de quelques mois. Les conquistadors avaient d'autres idées en tête. Ils voulaient spolier l'or des Aztèques. Je ne pense pas que les aliens auront ce type de desseins. Et, du moins je l'espère, il y aura un leader pour nous montrer la voie pacifique à l'occasion d'une telle rencontre, qui nous évitera la sauvagerie et la barbarie.

 

Cet entretien a été écourté et édité pour des questions de concision et de clarté.

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