Espace

Japet, l'énigmatique lune de Saturne

De toutes les lunes du système solaire, Japet est sans doute la plus étrange.

De Nadia Drake

Baptisé du nom d’un Titan armé d’une lance, l’étrange satellite saturnien est plus de deux fois plus petit que la Lune. Mais c’est un concentré de mystères : aplatie à ses pôles, la lune a une forme de noix, une face aussi noire que l’ébène, un derrière clair et brillant, et porte à sa taille une ceinture de montagnes hautes et pointues.

Même son orbite est insolite. Japet est environ trois fois plus éloignée de Saturne que son plus proche voisin, Titan. Le chemin qu’il suit autour de la planète est incliné, c’est-à-dire qu’il oscille en suivant son orbite au lieu de rester sur le plan des anneaux de Saturne comme les autres satellites « normaux ».

En d’autres termes, c’est un peu le rebelle du système saturnien, une lune qui préfère traîner au fond de la cour en solitaire au lieu de jouer au football avec les autres enfants.

Parmi les plus étranges mystères qui entourent Japet, on peut citer sa très chic ceinture de montagnes pointues. S’étirant sur les trois-quarts de son équateur sans faire d’écart, elle ne mesure pas moins qu’une vingtaine de kilomètres de haut et jusqu’à 200 kilomètres de large. (À guise de comparaison, le sommet du mont Everest ne s’élève qu’à 8,85 kilomètres d’altitude.)

Il n’y a rien de comparable dans tout le système solaire.

Depuis la première observation de la crête en 2004, les scientifiques essayent de découvrir l’origine de sa formation. Les premières théories suggéraient une activité géologique à l’intérieur même de la lune, un peu comme les plaques tectoniques ou l’activité volcanique sur Terre, qui aurait poussé la crête vers le haut le long de l’équateur. Mais cela n’avait pas vraiment de sens. La croûte de la lune n’était pas assez spongieuse lors de la formation de la crête, et la preuve d’une activité géologique trop faible.

Les scientifiques ont ensuite pensé que la crête aurait pu se former en conséquence d’un ralentissement soudain de la période de rotation de la lune. Les premières simulations semblent indiquer qu’il fut un temps où une journée sur la lune durait seulement 16 heures. Aujourd’hui, la durée d’un jour sur Japet est de 79 jours terrestres, soit le temps qu’il faut à ce petit caillou de faire un tour complet autour de Saturne (la synchronisation entre sa rotation sur elle-même et sa révolution fait qu’elle voyage dans l’espace avec toujours la même face vers l’avant).

Certaines équipes ont émis la possibilité que l’état actuel de rotation de Japet soit le résultat d’un gigantesque impact l’ayant frappé, et que le freinage découlant de cet impact ait causé la déformation de la croûte.

Cependant, la plupart de ces théories supposent également d’autres caractéristiques géologiques étranges (qui ne sont pas observées), ou dépendent d’une certaine épaisseur de la croûte (dont on n’est pas certain).

En 2010, une nouvelle théorie est apparue. La crête serait les vestiges d’une ancienne lune, une « lune-lune », selon la présentation faite par Andrew Dombard de l’Université d’Illinois au cours d’une réunion de l’Union américaine de géophysique. À un moment donné de l’évolution du système de Saturne, explique-t-il, Japet aurait eu une petite sœur d’un diamètre d’une centaine de kilomètres. On ne sait pas si elle a été capturée par Japet, ou si elle s’est formée à partir de débris projetés par un gigantesque impact, à la façon de notre Lune.

Quoi qu’il en soit, cette petite sœur s’est approchée un peu trop près de Japet le mal-luné, et a fini explosée en petits morceaux par la gravité de la planète.

Après la destruction de la petite lune, explique Dombard, ses morceaux ont formé un anneau éphémère autour de l’équateur de Japet. L’anneau a fini par bombarder le satellite et y déposer l’immense crête.

En 2011, une autre équipe a suggéré une possibilité similaire. Cette fois, il s’agissait d’un impact formant à la fois un anneau et une petite lune. L’anneau aurait donné naissance à la chaîne de montagnes, et la petite lune se serait écrasée sur Japet pour créer l’un de ses nombreux grands bassins d’impact.

Un indice plus récent, récupéré à partir de la forme de la crête elle-même (abrupte et triangulaire), suggère la forte probabilité de la théorie indiquant la chute de morceaux du ciel. Cette forme n’est pas sans rappeler celle d’un petit tas de sable formé à partir d’une poignée de sable saupoudrée délicatement sur le sol.

Ce scénario n’explique pas pourquoi la crête s’étend seulement sur les trois-quarts de l’équateur.

En résumé, on ne sait toujours pas comment ces gigantesques montagnes ont poussé sur Japet. Mais l’idée d’une lune avec lune, ou d’une lune avec un anneau, est étrangement convaincante. Dommage que Japet ait dû détruire sa petite sœur en petit morceaux.