Thomas Pesquet : ''J’ai vu la beauté de la Terre mais aussi sa fragilité."

À l'occasion du Global Positive Forum, nous avons rencontré l'astronaute Thomas Pesquet, qui nous a parlé de ses missions scientifiques et de son engagement écologique.

Rencontre avec Thomas Pesquet
Rencontre avec Thomas Pesquet

Dixième Français à monter à bord de la Station Spatiale Internationale, Thomas Pesquet s’est surtout fait connaître du grand public par ses clichés spectaculaires de notre planète. De retour sur Terre depuis trois mois, le spationaute envisage déjà de repartir. Il évoque pour National Geographic les expériences qu'il a conduites dans l’espace, l’avenir de la conquête spatiale ainsi que son engagement pour l’éducation et l’environnement.

 

Vous avez été nommé en novembre 2016 ambassadeur de l’UNICEF pour le changement climatique et l’accès à l’eau potable, deux préoccupations majeures mondiales pour les années à venir. Pouvez-vous revenir sur ces engagements et vos priorités sur ce sujet ?

J’ai voulu faire de ma mission spatiale quelque chose d’utile pas seulement scientifiquement mais aussi pour des causes qui me paraissent importantes. L’éducation, la protection de l’environnement et la coopération internationale sont trois domaines qui me tiennent particulièrement à cœur. J’ai vu depuis la station spatiale la beauté de la Terre mais aussi sa fragilité. J’ai observé les effets des catastrophes naturelles et des problèmes majeurs que rencontre notre société. Tout ça m’a donné envie d’aider les gens sur Terre qui n’ont pas la chance comme moi de vivre leur rêve ou d’être né dans de bonnes conditions. Que je sois dans l’espace ou au sol, je vais essayer avec ce rôle d’ambassadeur de contribuer à régler ce genre de problèmes.

 

Vous avez fait sensation sur les réseaux sociaux avec vos photographies époustouflantes de la Terre ; certains de ces clichés étaient-ils « engagés » ou la démarche était-elle purement photographique ?

J’ai voulu que ces clichés racontent une histoire parce que quelque chose se cache parfois derrière la beauté de certaines de ces photos. Mes images montrent la pollution, des rivières qui charrient trop d’alluvions ou des déchets, la fonte des glaciers ou des zones de conflit. J’ai eu envie que les gens qui me suivaient prennent conscience qu’au delà de la beauté de la vue il y a parfois des conséquences tragiques. Quelque part, c’est presque un travail journalistique que j’ai voulu réaliser.

 

Comme ce cliché que vous avez légendé « remarquez la finesse de l’atmosphère, notre seule protection ». Vous vous êtes dit qu’il était de votre devoir de sensibiliser les gens au sol à la fragilité de l’environnement ?

Je pense que sur Terre nous avons trop le nez sur la copie. Nous avons du mal à prendre du recul et à apprécier les phénomènes globaux, lesquels sautent aux yeux quand on est à 450 km d’altitude. Et puis ça nous oblige à faire des parallèles. À bord de l’ISS, on est derrière un blindage qui nous protège de tout : du vide, des températures extrêmes, du rayonnement… Sur Terre c’est pareil, sauf que son blindage, l’atmosphère, est infiniment plus fin et cette fine pellicule contient toute la vie qu’on ait jamais vu à des millions d’années lumières donc ça vaut le coup de l’entretenir. On n’a pas de solution de rechange.

 

Votre succès sur les réseaux sociaux vous a donné, à votre retour, accès à des personnalités politiques influentes. Avez-vous abordé la question du changement climatique avec ces personnes ?

J’ai eu la chance de m’entretenir avec le président de la République et avec le ministre de la Transition écologique. Malgré tout, cela ne fait que trois mois que je suis rentré sur Terre et c’est seulement maintenant que je peux m’investir dans cette deuxième phase de la mission, à savoir discuter de ce que j’ai vu et me servir de cette expérience pour lutter au sein des causes qui me tiennent à cœur.

 

Vous avez réalisé une centaine d’expériences pour l’ESA et la NASA dans l’espace, certaines concernent-elles l’avenir de l’Homme sur Terre et les défis auxquels il va être confronté ?

Elles concernent toutes l’avenir de l’Homme sur Terre. On prépare évidemment la suite de l’exploration spatiale mais on se sert également de ce laboratoire pour avoir des résultats qu’on ne pourrait pas avoir ailleurs. On a expérimenté un modèle de fluide pour fabriquer des réservoirs plus efficaces, qui consomment moins, et donc mieux protéger l’environnement. D’un autre côté, mieux comprendre les fluides en apesanteur permet de créer des modèles de l’océan, de comprendre l’élévation des vagues et d’appréhender le changement climatique.

 

La science-fiction nous pousse à croire qu’une vie dans l’espace serait possible après une vie sur Terre. Vous qui avez vécu 6 mois à bord de l’ISS, pensez-vous que les êtres humains soient faits pour vivre dans l’espace ?

À la base nous ne sommes pas faits pour vivre dans l’espace, nous sommes des créatures très terrestres qui ont évolué depuis presque rien jusqu’à notre stade actuel sur Terre, avec les conditions qui nous entourent. Mais ce qui est très intéressant c’est que nous nous sommes affranchis de tout ça en utilisant notre ingéniosité, nos capacités techniques et intellectuelles pour construire des machines capables de dépasser notre condition humaine. C’est ça d’aller dans l’espace : quand on est à 450 km de la planète on se rend compte que ce n’est pas « normal » d’être dans ces conditions là. Vivre en apesanteur est compliqué, imaginez un accouchement en apesanteur et le développement du squelette d’un enfant sans gravité. À l’inverse, je pense plutôt que nous sommes capables de vivre à la surface d’une autre planète, même si la gravité est plus faible. C’est quelque chose qu’on peut facilement envisager.

 

Plusieurs scientifiques et entrepreneurs, Elon Musk en tête, imaginent pouvoir créer les premières colonies humaines sur Mars d’ici 2040. Ce projet vous semble-t-il utopiste ou réalisable ?

2040 me paraît un peu prématuré mais c’est formidable de se rendre compte que l’espace intéresse non seulement les scientifiques mais aussi des hommes d’affaires. Ça veut dire qu’il y a un futur dans l’espace et ce futur se construira en coopération avec la sphère privée. Les agences spatiales ne voient pas du tout d’un mauvais œil la participation d’entreprises privées à l’évolution de la conquête spatiale. Une colonie sur Mars en 2040 me paraît compliquée vu la difficulté que nous avons à atteindre la planète rouge mais ce n’est pas grave, il faut se lancer et garder un objectif ambitieux.

 

Les agences publiques comme l’ESA et la NASA ont besoin d’entreprises privées pour faire avancer l’exploration spatiale ?

Je pense que nous avons deux approches différentes, les agences publiques ont pour objectif de créer de la science, de la connaissance, mais n’ont pas forcément vocation à développer des modèles économiques pérennes, contrairement à la sphère privée. Il faut garder en tête que le processus d’exploration a toujours été ainsi, même au temps de Christophe Colomb. Elles sont financées par des États parce qu’on ne sait pas trop ce qu’on cherche et qu’elles sont risquées. Et puis une fois les premiers pas faits, que la brèche est ouverte, la sphère privée s’engouffre et s’approprie le nouvel environnement. Ça s’est toujours passé comme ça sur la Terre et il n’y a pas de raison que ça ne se passe pas comme ça dans l’espace. 

 

Plusieurs scientifiques vous ont accusé d’avoir trop photographié la Terre. Qu’est ce que vous répondez à ceux qui disent que vous auriez dû « braquer votre objectif dans l’autre direction » ?

Le premier problème est qu’il n’y a pas de fenêtre qui regarde dans « l’autre direction » sur la Station Spatiale Internationale. C’est un peu bête mais c’est comme ça. Cette station a été conçue pour vivre au voisinage de la Terre, elle n’a pas vocation à permettre l’observation du cosmos. Mais on peut le faire ! On peut se mettre à un point de Lagrange, derrière la Lune, complètement protégé de toute pollution lumineuse et observer. Mais on ne peut pas tout faire avec la Station spatiale. Notre mission est de préparer l’exploration spatiale, pas de faire de l’observation planétaire. Des gens m’ont reproché de prendre trop de photos, d’autres me reprochent de ne pas en avoir fait assez… Il est difficile de contenter tout le monde.

 

Vous avez annoncé dans une récente interview qu’il « fallait que vous retourniez dans l’espace », pourquoi ?

Déjà parce que j’ai très envie d’y retourner, c’est la raison pour laquelle j’ai dit « il faut que j’y retourne ». Et puis parce que je trouve qu’il y a énormément de travail à faire à bord de la Station Spatiale Internationale. La ressource qui manque le plus dans l’espace, ce n’est pas l’oxygène ou la nourriture, c’est le temps. Les agences regorgent de scientifiques qui ont des idées géniales mais nous n’avons pas le temps de mener toutes les expériences parce que même dans l’espace, les journées ne font jamais que 24 heures. Un équipage plus nombreux permettrait de démultiplier le retour scientifique, et j’espère de tout cœur que des décisions vont être prises dans ce sens ces prochaines années. Auquel cas je serai évidemment prêt à prendre ma part du travail avec plaisir.

 

J’imagine qu’à partir du moment où vous avez candidaté, et peut-être même avant, c’était votre rêve de partir dans l’espace. Est-ce parce que la vie sur Terre vous semble désormais trop fade que vous avez tant envie d’y retourner ?

La Terre est loin d’être fade, elle est magnifique et des tas de choses m’ont manqué. C’est comme voir Paris du haut de la Tour Eiffel, c’est très beau mais la réalité c’est d’y vivre au quotidien. J’ai beaucoup de choses à faire ici au sol : il faut que je me serve de cette expérience pour aider les projets de l’agence spatiale, pour soutenir des causes qui me tiennent à cœur... Mais il est certain que j’ai envie de retourner un jour dans l’espace parce que, d’une certaine manière, revenir sur Terre c’est perdre ses supers pouvoirs. Et tout le monde aurait envie de récupérer ses supers pouvoirs

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