Un morceau de fusée à la dérive vient de s'écraser sur la Lune

Cette pièce détachée est le tout premier débris spatial sur une trajectoire de collision avec la Lune. Les astronomes craignent une aggravation du problème dans les années à venir.

Publication 4 mars 2022, 16:15 CET
Cette photo de la Terre depuis la face cachée de la Lune a été prise par ...

Cette photo de la Terre depuis la face cachée de la Lune a été prise par l'équipage de la mission Apollo 8, Frank Borman, Jim Lovell et Bill Anders. Un morceau de fusée d'origine incertaine s'apprête à s'écraser sur la face cachée de la Lune où il formera un nouveau cratère d'impact.

PHOTOGRAPHIE DE NASA

Le monde s'apprête à vivre une grande première, la création d'un nouveau cratère sur la Lune par un débris spatial. Le 4 mars à 13 h 25, heure de Paris, un étage de fusée à la dérive dans l'espace depuis au moins 2015 entrera en collision avec la Lune.

À l'impact, la fusée volera en éclat et formera un cratère à la surface de la Lune en soulevant un nuage de poussière corrosive qui pourrait stagner en orbite pendant des heures. Nous ne serons toutefois pas en mesure d'observer la scène, car la fusée s'écrasera sur la face cachée de la lune, dans le cratère Hertzsprung, et nos orbiteurs lunaires ne la verront pas descendre.

« Ce n'est pas très grave au niveau actuel d'occupation de la Lune, dont la population se résume actuellement à : robots, une vingtaine ; humains : zéro. Et peut-être quelques mutants extraterrestres nés des excréments humains laissés là-bas, » déclare l'astronome Jonathan McDowell du Harvard-Smithsonian Institute for Astrophysics. « Il n'y a pas grand-chose à frapper. »

Ce ne sera probablement pas toujours le cas. L'exploration lunaire revient sur le devant de la scène, l'Homme souhaite à nouveau y établir des bases, en surface ou en orbite. Les sociétés privées se joignent aux quelques nations qui ont déjà envoyé du matériel sur la Lune. Si cette collision n'est pas un réel problème, la prochaine pourrait l'être.

« Nous devons aller dans l'espace de façon responsable, » déclare Michelle Hanlon, avocate en droit spatial à l'université du Mississippi et fondatrice de l'organisation à but non lucratif For All Moonkind, qui cherche à préserver le patrimoine lunaire. « Cela signifie agir de la bonne manière, savoir où se dirigent nos fusées et veiller à ne pas lancer n'importe quoi sur la Lune juste pour le plaisir. »

 

QUEL EST CET OBJET SUR LE POINT DE FRAPPER LA LUNE ?

L'objet identifié WE0913A est surveillé de près depuis sa détection en 2015 lors d'une enquête visant à identifier les astéroïdes potentiellement dangereux. En janvier, l'astronome Bill Gray a lancé un programme informatique pour calculer sa trajectoire et une ligne clignotante est apparue à l'écran avec une inscription surlignée en rouge : IMPACT. D'après les calculs du logiciel, WE0913A allait s'écraser sur la Lune le 4 mars 2022.

En s'appuyant sur ses dimensions, environ 3 m de large pour 12 m de haut, les scientifiques estiment avec confiance que l'objet est un étage supérieur de fusée, le segment qui se sépare de l'étage inférieur pour propulser une charge utile plus loin dans l'espace. WE0913A est lumineux et tournoie toutes les 185 secondes, le comportement typique d'un étage supérieur de fusée à la dérive.

« Il a la trajectoire légèrement courbée caractéristique des corps de fusée à la dérive, c'était un jeu d'enfant, » déclare Vishnu Reddy de l'université d'Arizona, membre de l'équipe dont les observations ont permis de caractériser l'objet.

 

DE QUELLE FUSÉE PROVIENT-IL ?

Les scientifiques ne sont pas sûrs à 100 %.

Les premières observations suggéraient que l'objet était l'étage supérieur de la fusée Falcon 9 lancée par Space X pour mettre en orbite le satellite DSCOVR de la National Oceanic and Atmospheric Administration à un point de l'espace profond en février 2015. Cependant, il est rapidement apparu que l'étage supérieur de cette fusée avait terminé sa course en orbite autour du Soleil, bien loin de la Lune.

Les astronomes se sont donc mis à la recherche d'autres fusées lancées sur des orbites proches de la Lune vers 2015, en partant du principe qu'un objet aussi lumineux que WE0913A a probablement été repéré par les campagnes de détection des astéroïdes peu de temps après son lancement.

Sur cette photo du 24 octobre 2014, un engin spatial robotisé est lancé au sommet d'une fusée Long March 3C depuis le Centre de lancement de satellites de Xichang, dans la province du Sichuan (sud-ouest de la Chine). Le vaisseau spatial a fait le tour de la Lune et est revenu sur Terre en préparation de la première mission de retour d'échantillons lunaires du pays, et maintenant les astronomes pensent qu'une partie de la fusée laissée dans l'espace va impacter la surface lunaire.

PHOTOGRAPHIE DE CHINA OUT via AP Photo

Ils ont trouvé un candidat solide, issu de la mission chinoise Chang’e 5-T1 lancée en préparation d'un programme de retour d'échantillons lunaires. Fin 2014, la fusée Long March 3C a quitté la Chine pour lancer une petite sonde destinée à faire le tour de la Lune avant de rentrer sur Terre. Une partie de la fusée est restée sur une orbite faiblement liée autour de la Terre qui rencontre occasionnellement la Lune, une trajectoire cohérente avec celle de l'objet sur le point de frapper la Lune, d'après McDowell.

Reddy et ses étudiants ont découvert une autre pièce du puzzle au mois de février, après avoir observé le transit de WE0913A et rassemblé des données sur la façon dont son revêtement reflétait la lumière.

L'équipe a comparé ces observations à celles d'autres étages supérieurs de fusées lancées par Space X et la Chine en orbite autour de la Terre. Leurs résultats montrent que la peinture de WE0913A correspond davantage à celle des fusées chinoises.

« SpaceX utilise une peinture différente des fusées chinoises et l'impacteur lunaire ressemble fortement aux propulseurs Long March en orbite autour de la Terre, » explique Reddy.

 

L'AFFAIRE EST DONC CLASSÉE ?

Pas vraiment. Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Wang Wenbin, a indiqué que la fusée Chang'e 5 avait déjà quitté son orbite et brûlé. Il semblerait toutefois que la réponse chinoise soit le résultat d'un malentendu, évoquant la mission Chang'e 5 au lieu de Chang'e 5-T1.

L'United States Space Commande (USSPACECOM), responsable de la surveillance des objets en orbite, a initialement affirmé que la fusée Chang’e 5-T1 avait complètement quitté son orbite, avant de revenir sur sa déclaration. « Alors que l'USSPACECOM est en mesure d'affirmer que la fusée CHANG’E 5-T1 n'a jamais quitté son orbite, nous ne pouvons pas déterminer avec certitude le pays d'origine de la fusée sur le point de percuter la Lune, » a indiqué l'USSPACECOM par e-mail.

Pour McDowell, tous les signes pointent vers Chang'e 5-T1 ; le chercheur reste raisonnablement convaincu que la fusée errante provient de cette mission, mais il n'est pas confiant à 100 %.

Connaîtra-t-on un jour avec certitude la provenance de cette fusée ?

Uniquement si de meilleures données de suivi orbital font leur apparition et permettent aux astronomes de remonter plus précisément la trajectoire de l'objet à travers l'espace.

Depuis environ huit ans, WE0913A fait le tour de la Terre sur ce que McDowell qualifie d'orbite « chaotique dans l'espace profond. » Cette trajectoire l'emmène de 24 000 km au-dessus de la surface terrestre à plus de deux fois la distance de la Lune, où il est occasionnellement malmené par la gravité lunaire. Son parcours subit également l'influence du rayonnement solaire et tous ces facteurs font qu'il est difficile de remonter le fil de son voyage à travers l'espace.

La fusée elle-même sera complètement pulvérisée par sa collision avec la Lune. Elle se dirige vers notre satellite naturel à une vitesse de croisière approchant les 8 000 km/h et contrairement à la Terre, la Lune ne possède pas d'atmosphère capable de la ralentir.

Lorsque l'objet frappera la Lune, il formera un cratère de 18 à 30 m de diamètre. Au cours des prochains mois, la sonde Lunar Reconnaissance Orbiter de la NASA tentera de photographier le site d'impact, mais sa position exacte reste incertaine et l'identification du nouveau cratère risque donc de prendre du temps.

 

CELA S'EST-IL DÉJÀ PRODUIT ?

« Oui, c'est presque sûr, » répond McDowell. Depuis les débuts de la conquête spatiale, il estime qu'une cinquantaine d'objets lancés en orbite ont pu finir leur course sur la Lune. Mais puisque les données de suivi sont maigres, poursuit-il, nous ne connaissons pas leur sort final.

Nous savons qu'une partie d'entre eux s'est probablement écrasée sur la Lune en échappant à notre attention, une autre partie est allée se placer en orbite autour du Soleil et une troisième est toujours en orbite ou a brûlé en traversant l'atmosphère.

Combien de lunes possèdent les planètes du système solaire ?

Par ailleurs, l'Homme a déjà envoyé volontairement des sondes s'écraser sur la Lune, parfois pour la science, d'autres fois en fin de mission lunaire.

« Ce cratère va bientôt faire partie de la chronique archéologique chinoise sur la Lune, et nous devons le considérer par rapport aux autres sites chinois, » déclare Alice Gorman, archéologue de l'espace à l'université Flinders qui étude la chronique physique des objets fabriqués par l'Homme dans l'espace.

« Nous créons ici une sorte de phase moderne de bombardement anthropocène. Un peu comme une ère géologique forgée par l'activité humaine qui laissera ses marques à la surface de la Lune. Ça a déjà commencé. »

 

DEVRAIT-ON MIEUX SURVEILLER CES OBJETS ?

Un certain nombre d'organisations utilisent des radars pour traquer les objets en orbite autour de la Terre, des satellites rasant l'atmosphère à ceux situés à plus de 35 000 km. C'est notamment le cas de l'armée américaine.

En revanche, presque personne ne suit les débris spatiaux une fois sortis de l'orbite terrestre. Les satellites sont petits, et des corps aussi lumineux que la Lune ou le Soleil rendent difficile leur localisation dans l'espace profond. Par ailleurs, lorsque ces objets apparaissent dans les relevés d'astéroïdes, ils provoquent généralement la déception des astronomes à la recherche de mondes nouveaux.

Bon nombre d'experts s'accordent à dire que cela doit changer. Une dizaine de missions sont prévues cette année à destination de la Lune et certaines pourraient laisser dans leur sillage un autre impacteur accidentel.

« Un jour, un événement comme celui-ci ne sera plus simplement une curiosité à observer de l'extérieur. Ce sera une source d'inquiétude pour les humains en orbite lunaire ou en mission sur la Lune, » déclare Gorman.

Comme le suggèrent Gorman et les autres, nous devrions établir des règles pour l'élimination des débris spatiaux. Nous pourrions par exemple exiger des fusées qu'elles réalisent des manœuvres de fin de vie qui les envoient en orbite autour du Soleil plutôt qu'à la dérive entre la Lune et la Terre.

« Ce fragment de fusée qui percute la Lune, heureusement qu'il se dirige vers la face cachée. Imaginez s'il prenait la direction de l'un des sites Apollo, ou du rover Chang'e 4 ? » interroge Hanlon. « On ne pense pas assez à la Lune. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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