Comment parler du racisme avec vos enfants ?

Les récents mouvements de contestation poussent les enfants à poser des questions qu'il est essentiel de ne pas éluder.

Friday, June 5, 2020,
De Heather Greenwood Davis
« Les adultes souhaitent peut-être éteindre la télévision ou garder le silence. Mais les enfants iront chercher ...

« Les adultes souhaitent peut-être éteindre la télévision ou garder le silence. Mais les enfants iront chercher ailleurs l'information afin de comprendre. »

Photographie de Yellow Dog Productions / Getty Images

Depuis la semaine dernière et le meurtre de George Floyd par un policier blanc aux États-Unis, de vives protestations ont éclaté à travers le monde. Nous aurons beau essayé de protéger nos enfants de ces images troublantes, ils finiront toujours par surprendre une conversation sur la couleur de peau, le racisme ou les différences ethniques et n'hésiteront pas à poser des questions. Selon les experts, les réponses que vous leur apporterez pourraient façonner leur ressenti vis-à-vis du racisme pour les années à venir.

« Cette période nous offre une opportunité, » déclare Candra Flanagan, directeur de l'enseignement et de l'apprentissage au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines (NMAAHC). « Les adultes souhaitent peut-être éteindre la télévision ou garder le silence. Mais les enfants iront chercher ailleurs l'information afin de comprendre. Pour cette raison, il est important d'avoir ces conversations afin qu'ils ne reçoivent pas des messages extérieurs différents de ce que les parents voudraient leur transmettre. »

Pour certains parents, les manifestations qui se déroulent dans le sillage du meurtre de George Floyd seront suivies des premières questions de leurs enfants liées au racisme et à la couleur de peau. Ces premières conversations peuvent sembler déroutantes mais les éducateurs conseillent vivement aux parents de ne pas les fuir, même si elles viennent de jeunes enfants. Ce serait une erreur de sous-estimer leur capacité à comprendre les problèmes liés à l'injustice et à la couleur de peau, assure Caryn Park, professeure à l'université Antioch de Seattle dont les recherches se concentrent sur la compréhension de ces notions par les enfants.

« Dès l'âge de trois ans, les enfants sont conscients de la couleur de peau et ils n'ont pas peur de poser des questions, » poursuit Park. « Leurs identités sont très importantes pour eux et l'identité "raciale" est une composante significative de leur identité globale. Ils comprennent également le pouvoir de sujets comme la couleur de peau ou le racisme et sont conscients de l'attention dont ils bénéficient lorsqu'ils les évoquent auprès d'adultes ou d'autres enfants. »

Il est relativement simple d'aborder les questions posées par un enfant lorsqu'il remarque pour la première fois la couleur de peau. En ce qui concerne le racisme, on comprend vite pourquoi il est difficile d'en parler. Peu de parents se considèrent eux-mêmes ou considèrent leurs enfants comme racistes, avec tout ce que cela implique de haine ou de méchanceté intentionnelle à l'encontre de différents groupes de personnes. Cependant, comme le fait remarquer Ibram X. Kendi, directeur de l'Antiracist Research and Policy Center de l'American Université à Washington, le racisme n’est pas toujours une question d’intention.

Cela signifie que sans même avoir l'intention de faire du mal, la plupart des personnes continuent de baser leur jugement sur les origines ou la couleur de peau, explique-t-il. Selon Maggie Beneke, professeure adjointe d'éducation à l'université de Washington, ces jugements proviennent souvent de préjugés raciaux implicites, d'idées intériorisées à travers nos interactions quotidiennes, nos échanges sociaux et qui aboutiraient à des convictions que l'on ne réalise pas mais qui peuvent tout de même mener à des comportements racistes. « Par exemple, après avoir vu des films mettant en scène des princesses principalement blanches, il se peut qu'un enfant dise : "Je n'aime que les princesses qui ressemblent à Elsa et je n'aime pas les cheveux bruns et la peau sombre de Moana", » illustre Beneke, qui étudie l'équité dans l'éducation.

L’objectif est d'élever des enfants antiracistes, ajoute Kendi, auteur du livre à paraître Antiracist Baby et coauteur avec Jason Reynolds du livre pour jeune adulte, Stamped: Racism, Antiracism and You. « En tant que parents, explique-t-il, nous devrions élever des enfants capables d'exprimer des notions d'équité raciale, de percevoir les disparités raciales comme un problème et de jouer un rôle, aussi petit soit-il, dans la lutte contre ce problème de taille qu'est le racisme. » Cela implique de reconnaître les idées racistes que les enfants auraient pu intérioriser (intentionnellement ou non) et de les guider vers un comportement antiraciste.

Développer de l'empathie, de la compassion et un sens de la justice à un jeune âge aide les enfants à devenir des adultes qui souhaitent contribuer à l'avènement d'un monde meilleur. Pour les parents, cela implique souvent de prendre son courage à deux mains pour avoir ces conversations difficiles sur le racisme et la couleur de peau. « Quelle que soit la façon dont débute la conversation, le signal que les parents doivent à tout prix envoyer est qu'il est normal et important d'en parler, » conseille Beneke. Dans la suite de cet article, vous découvrirez d'autres conseils d'experts pour transmettre des valeurs antiracistes à vos enfants.

 

COMMENTER LES ÉVÉNEMENTS LIÉS AU RACISME ET LES ÉMOTIONS QU'ILS DÉCLENCHENT

Si les récents événements poussent vos enfants à poser des questions sur la couleur de peau et les protestations, profitez de cette occasion pour entamer une conversation plus large, indique Flanagan. Ces conversations exigeront en partie une réflexion profonde de la part des adultes.

« Il ne s'agit pas uniquement de l'enfant mais aussi du travail que devra faire l'adulte, » déclare Anna Hindley, directrice de l'enseignement précoce au NAAMHC. Comprendre l'histoire des relations entre les différentes ethnies dans votre pays et les multiples façons de faire entendre son mécontentement vous permettra d'aborder plus facilement ces sujets avec les enfants.

Par exemple, aux États-Unis, le NAAMHC a récemment lancé le portail Web Talking About Race, sur lequel parents et enseignants peuvent trouver des ressources pour guider le débat avec des outils concrets. La notion d'oppression y est définie comme étant « une combinaison de préjugés et de pouvoir institutionnel prédisposée à créer un système qui discrimine régulièrement et sévèrement des groupes de personnes au profit d'autres groupes. »

En France, le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse a lancé la plateforme Lumni sur laquelle des vidéos abordent, entre autres, les questions du racisme et de la discrimination. Il peut être intéressant de demander aux enfants de penser aux raisons qui auraient pu mener à cet élan mondial de protestations en dehors de la mort d'un homme : le fait que les Afro-Américains soient disproportionnellement plus pauvres que les autres groupes démographiques aux États-Unis ; qu'ils ont été disproportionnellement touchés par la pandémie de COVID-19 notamment à cause d'un accès réduit aux soins ; et que les Noirs sont tués à une fréquence nettement plus importante que les Blancs par les officiers de police. Suivant l'âge de votre enfant, il pourrait être préférable d'utiliser l'expression « faire du mal » plutôt que « tuer ».

Pour Hindley et Beneke, le fait de cacher ces informations aux enfants pourrait nuire à leur capacité de réflexion sur les questions relatives à l'oppression et à la couleur de peau.

« Nous savons que les enfants sont capables de comprendre, mais ils pourraient avoir besoin d'un soutien pour faire face à toutes les informations qu'ils reçoivent sur eux-mêmes et les autres, » explique Beneke.

Néanmoins, Flanagan souhaite rappeler aux parents qu'au même titre que les adultes, les enfants sont émotionnellement affectés par des événements comme la mort de George Floyd et le mouvement de protestations consécutif. Il est donc nécessaire de ne pas perdre de vue ces émotions au cours des conversations.

« Nous réagissons de façon émotionnelle aux nombreuses injustices dont nous sommes témoins à travers le temps et partout dans le monde, » ajoute-t-elle. « Laissez aux enfants suffisamment d'espace pour suivre leur propre parcours émotionnel et identifier leurs émotions. »

 

ÊTRE ATTENTIF AUX COMMENTAIRES LIANT COULEURS ET JUGEMENTS DE VALEUR

Si votre enfant s’écrie « La dame est noire ! » et qu'il dit vrai, alors acquiescez. « Ce n'est pas raciste de remarquer la couleur de peau d'une personne, » indique Park. « Refuser d'admettre son observation pourrait transmettre le mauvais message à l'enfant. »

En revanche, les parents doivent être attentifs aux éventuels jugements de valeur qui pourraient accompagner les remarques de leurs enfants sur ces différences et les corriger avec gentillesse.

« Répondez par des questions ouvertes, dénuées de jugement, afin de comprendre pourquoi votre enfant tient ces propos, » conseille Beneke. « Des questions simples comme "Pourquoi est-ce que tu penses ça ?" ou "Qu'est-ce qui te fait dire ça ?" peuvent permettre d'amorcer la conversation. » Vous pouvez expliquer ce que sont les stéréotypes puis réfléchir avec votre enfant à des exemples qui montrent que ces stéréotypes sont en fait de fausses idées.

 

AIDER VOTRE ENFANT À IDENTIFIER LES IMPACTS D'UNE IDÉE RACISTE

S'il arrive que votre enfant exprime une idée sur un groupe de personnes sans se rendre compte de son caractère préjudiciable, engagez avec lui une conversation adaptée à son âge. Pour les plus jeunes, vous pourriez axer la conversation sur le sens des mots, pourquoi ils sont blessants et quelle réaction ils pourraient provoquer.

Même si la société incite les enfants à ne pas faire de commentaires ouvertement racistes, ces derniers peuvent tout de même surgir. Park encourage les parents à aider les enfants à analyser à la fois l'intention de la remarque et son impact involontaire. Par exemple, si votre enfant dit « Les personnes de couleur sont aussi racistes, » prenez-le comme une invitation à la conversation. « Demandez-lui si un événement particulier le pousse à penser cela et parlez-lui de ce qu'il a ressenti en faisant cette remarque, » explique Park. « À qui profite ce type de commentaires et à qui nuisent-ils ? Soyez attentifs aux sentiments de rejet et d'exclusion et réfléchissez à un plan pour les dissiper. »

Plus l'enfant est âgé, plus la conversation pourra faire intervenir des idées complexes. « Mais nous ne devons jamais avoir peur de relever les idées racistes de nos enfants, » indique Kendi. « Et nous ne devons jamais avoir peur de les protéger avec des idées antiracistes. »

 

METTRE À JOUR SA BIBLIOTHÈQUE

Prenez soin de passer en revue les livres, films et séries consommés par votre enfant et vous remarquerez probablement une tendance concernant les groupes les plus représentés. Envisagez de présenter à votre famille des médias qui redéfinissent ce à quoi pourrait ressembler un héros, un voisin ou un ami.

« Nous savons que la majorité des livres d'images offrent une place centrale aux personnages blancs et que les personnages noirs ou de couleur apparaissent encore moins souvent que les animaux et d'autres personnages imaginaires, » indique Beneke. Cherchez des livres qui font intervenir des personnages noirs, marron et indigènes dans des situations normales et pas uniquement ceux qui traitent de l'esclavagisme et de l'injustice.

Vous pouvez également explorer les livres dont les illustrations et l'histoire célèbrent la diversité et exposent votre enfant à de nouvelles perspectives. Vous avez trouvé le livre idéal ? Achetez-en une copie supplémentaire et faites en profiter la bibliothèque de l'école.

 

ENRICHIR SA VIE EN DIVERSITÉ

Pour que les enfants poursuivent des idéaux antiracistes, ils ont besoin d'être exposés à des personnes différentes d'eux-mêmes. Si leur groupe d'amis vous semble un peu trop homogène, il est peut-être temps d'encourager un soupçon de diversité.

Ce sera peut-être l'occasion pour les parents d'apporter plus de diversité dans leur propre vie quotidienne. Manka Varghese est professeure à l'université de Washington et spécialiste de l'éducation multilingue ; elle suggère d'étendre son propre réseau social afin d'y inclure une diversité de couleur, de genre, de religion et de capacité. Cela donne à vos enfants un modèle de comportement antiraciste et permet de lancer une discussion sur la valeur de la différence. « Il y a un effet de retombée sur les enfants car vous leur suggérez que la différence est une bonne chose, » déclare Park. « Ainsi, les enfants accèdent à une vaste palette de perspectives, de traditions culinaires, d'histoires et de points de vue. »

Bien entendu, l'objectif n'est pas simplement de sortir pour se lier d'amitié avec le premier venu en s'appuyant uniquement sur son groupe ethnique. Prévoyez plutôt de réfléchir à ce que vous pourriez faire inconsciemment qui a pour effet de limiter les interactions de votre famille. « Passez en revue les lieux ou les activités auxquels vous et votre famille consacrez du temps et des ressources, » suggère Beneke. Envisagez une activité extrascolaire dans un quartier que vous n'avez pas l'habitude de fréquenter ou explorez vos activités du week-end pour permettre aux relations de se construire naturellement.

Soyez à l'affût des activités qui exposeront vos enfants à de nouvelles perspectives. Essayez par exemple de vous rendre aux événements organisés par la bibliothèque de votre ville, de visiter des musées dont les expositions traitent des différences ethniques ou encore de participer de temps à autre aux événements culturels organisés par les centres communautaires voisins. C'est en multipliant les contacts que vous parviendrez à transmettre l'idée d'inclusion.

 

NE PAS FAIRE DE CETTE CONVERSATION UN RENDEZ-VOUS SOLENNEL 

Inutile de programmer un créneau pour cette discussion. Les conversations viendront naturellement si vous êtes attentifs aux remarques de votre enfant et si vous gardez à l'esprit la façon dont peuvent naître les idées reçues.

Par exemple, si votre enfant remarque un manque de diversité culturelle dans une publicité, discutez avec lui de ce qui pourrait la rendre plus inclusive. S'il se demande pourquoi il n'y a aucun personnage noir dans Friends, réfléchissez ensemble à ce qui pourrait rendre la série plus représentative. « Encouragez la pensée critique et invitez vos enfants à vous faire part de leurs observations, » ajoute Park. La conversation pourrait mener à un « audit de la diversité » dans les médias que vous consommez ensemble afin d'identifier les personnes de couleur interprétant un rôle principal, secondaire, une figure d'autorité, un héros ou un méchant. Il vous suffira ensuite de comparer vos recherches et en fonction de vos résultats, un changement de consommation médiatique s'imposera peut-être.

En tant que parent, vous pouvez également trouver le moyen de mettre naturellement en évidence certaines disparités. Si votre enfant vous fait remarquer que la plupart des joueurs professionnels de basket sont noirs, rien ne vous empêche de lui répondre que la plupart des propriétaires d'équipe sont blancs avant de lui demander ce que cela signifie d'après lui. Vargherse suggère d'interpeller votre enfant avec des questions du type « Qu'est-ce que tu remarques ici ? À ton avis, pourquoi est-ce comme ça ? À qui profite cette situation ? Que peut-on faire ? » Ses réponses pourront déboucher sur des discussions fructueuses à propos des privilèges, de la couleur de peau, des inégalités et l’inciter à se forger des idéaux antiracistes par lui-même.

 

NE PAS PRÉTENDRE AVOIR TOUTES LES RÉPONSES

Avant tout, souvenez-vous qu'il n'existe aucune « bonne » façon d'avoir ces conversations. Comme toute autre conversation importante et inconfortable, vous regretterez peut-être votre réponse à l'une des questions a posteriori. Parlez-en.

« Il faut de l'entraînement, » admet Beneke. « Dites-leur que même si vous êtes adulte, ce sont des questions auxquelles vous réfléchissez encore. Montrez-leur que ce sont des conservations difficiles à avoir, mais également importantes. »

 

Cet article a été publié dans une première version en février 2020 avant d'être mis à jour pour refléter l’actualité.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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